‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 67 sur 607 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LES MÂNES, LE COMTE DE CLVRENDON entre précipitamment, sans épée.

LE BARON, avec horrenr.

C*est lui.

MADAME MURER

11 veut la voir mourir.

Il mourra avant elle, (il arancc vers lui, et met lépée à la

main.) Défends-toi, perfide.

SIR CHARLES, se jeUnt aa-devant de loi.

Mon père, il est sans armes.

LB COMTE

J*ai cru que le repentir éUit la seule qui convînt au

coupable. (H court se mettre aux genoux d Eugénie.) Eugénie,

tu triomphes. Je ne suis plus cet insensé qui s^avilissail en te trompant ; je te jure un amour, un respect éternels. (Se levant avec effroi.) 0 ciel ! Thorreur et la mort m'environnent ! que s'est-il donc passé î

SIR CHARLES, pleurant.

Ces nouvelles arrivent trop tard; l'objet de tant de larmes n'est plus en état de recevoir aucune consolation.

LE COMTE, vivement.

Non, non ! l'excès de la douleur seul a porté le trouble dans ses esprits.

MADAME MURER, pleurant.

Hélas! nous n'espérons plus rien.

(Bel^y est debout derrière le fauteuil de sa maltre»e, et s* essuie les

yeux avec »on tablier.) LE COMTE, effrayé. .

Craindriez-vous pour elle ? Ah ! laissez-moi me flatter que je ne suis pas si coupable. (D'un ton plus doux.) Eugénie ! chère épouse I cette voix qui avait tant d'empire sur ton cœur, ne peut-elle plus rien sur toi ?

(11 lui prend la main.) EUGÉNIE, rappelée à elle par le mouvement qu'elle reçoit, regarde en silence, fait un mouvement d'horreur en voyant le comte, se retourne, et dit :

Dieu ! j'ai cru le voir...

LE COMTE, se remettant à ses pieds.

Oui, c'est moi.

EUGÉNIE, dans les bras de sa tante, dit en frissonnant, sans

regarder :

C'est lui!

LE COMTE

L'ambition m'égarait, l'honneur et l'amour me ramènent à vos pieds... nos beaux jours ne sont pas finis.

EUGÉNIE, les yeux fermés et levant les bras.

Qu'on me laisse... qu'on me laisse...

LE G'MTE, avec feu.

Non, jamais. Écoutez-moi. Cette nuit, en vous quittant, le cœur plein d'amour pour vous, et d'admiration

pour un si noble ennemi (il montre sir Charles en se levant),

j'ai couru me jeter aux pieds de mon oncle, et lui faire un aveu de tous mes attentats. Le repentir m'élevait au-dessus de la honte. Il a vu mes remords, ma douleur ; il a lu l'acte faux qui atteste mon crime et vos vertus. Mon désespoir et mes larmes l'ont fait consentir à mon union avec vous ; il serait venu lui-même ici vous l'annoncer ; mais, le dirai-je î il a craint que je ne pusse jamais obtenir mon pardon. Prononcez, Eugénie, décidez de mon sort.

EUGÉNIE, d'une voix faible, lente et coupée.

C'est vous !... j'ai recueilli le peu de forces qui me restent, pour vous répondre. . . ne m'interrompez point. . . Je rends grâces à la générosité de milord duc... je vous crois même sincère en ce moment... mais l'état humiliant dans lequel vous n'avez pas craint de me plonger... l'opprobre dont vous avez couvert celle que vous deviez chérir, ont rompu tous les liens...

LE COMTE, vivement.

N'achevez pas. Je puis vous être odieux ; mais vous m'appartenez; mes forfaits nous ont tellement unis l'un à l'autre .. '

EUGÉNIE, douloureusement.

Malheureux !... qu'osez-vous rappeler?

LE COMIE, avec feu.

J'oserai tout pour vous obtenir. Au défaut d'autres droits, je rappellerai mes crimes pour m'en faire des titres. Oui, vous êtes à moi. Mon amour, les outrages dont vous vous plaignez, mon repentir, tout vous enchaîne, et vous ôte la liberté de refuser ma main -, vous n'avez plus le choix de votre place, elle est fixée au milieu de ma famille : interrogez l'honneur ; consultez vos parents ; ayez la noble fierté de sentir ce que vous vous devez.

LE BARON, au comte.

Ce qu'elle se doit est de refuser Toffre que vous lui faites ; je ne suis pas insensible à votre procédé, mais j'aime mieux la consoler toute ma vie du malheur de vous avoir connu, que de la livrer à celui qui a pu la tromper une fois. Sa fermeté lui rend toute mon estime.

LE COMTE, pénétré.

Laissez-vous toucher, Eugénie ; je ne survivrais pas à des refus obstinés.

EUGÉNIE, veut se lever pour sortir, sa faiblesse la fait retomlicr

assise.

Cessez de me tourmenter par de vaines instances ; le parti que j'ai pris est inébranlable ; j'ai le monde en horreur.

LE COMTE, l'cgardaut autour de lui, s'adresse enfin à madame

Murer.

Madame, je n'espère plus qu'en vous.

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