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force, qu'il me fit beaucoup de mal. Je me retournai à l'instant* et voyant qu'il riait, je lui lançai un si rude coup de poing sur la tempe, qu'il perdit connaissance et tomba comme mort. — «Voilà, criai-je à ses cousins, comment se traitent les lâches gredins de votre espèce I » — Puis, comme ils faisaient mine de vouloir se jeter sur moi , car ils étaient nombreux, la colère m'emporta, je tirai un petit couteau, et je leur dis :< — «Si l'un de vous sort de la boutique, qu'un autre coure chercher un confesseur, car un médecin n'anra que faire ici. » — Ces paroles leur causèrent une telle épouvante, qu'aucun d'eux n'osa bouger pour secourir le cousin.
Je ne fus pas plutôt parti que pères et ûls coururent an tribunal des Huit, et m'accusèrent de les avoir assaillis, à main armée, dans leur boutique, crime sans exemple à Florence. Les Huit me citèrent devant eux ; je comparus. — Us m'accueillirent avec une verte réprimande, soit parce que j'étais en cape (1), tandis que mes adversaires étaient en manteaux et en chaperons, soit parce que ceux-ci avaient eu soin d'aller d'abord ches nos juges leur parler en par- ■ ticulier, ce que j'avais négligé de faire, ignorant l'usage et me reposant sur la bonté de ma cause.
Je dis au tribunal que , violemment irrité par la grave insulte de Gherardo, je ne lui avais cependant donné qu'un soufflet, qu'ainsi je ne croyais pas avoir mérité leur sévère réprimande. A peine eus-je lâché le mot soufflet, que Prinzivalle délia Stufa, l'un des Huit, dit : — a C'est un coup de poing et non un soufflet que tu lui as donné. » -^Aussitôt la sonnette retentit , et on nous fit tous sortir, l'rinrivalle, pour me disculper, dit alors à ses collègues : — « Admires, signori, la simplicité de ce pauvre jeune homme, qui s'ac-
« I) Varcai, contemporain de Bemenuto, dit qu'a Florence on répotait bonne de mauvaise tie et coape-jarret eeloi qni , tant être soldat . ■« portait que la cape pendant le j««r — Vef Verehi . M». IX , p. ISO
cuse d'avoir donné un soufflet qu'il considère comme moins grave qu'un coup de poing. (Dans le Mercato-Nuovo , un soufflet est puni d'une amende de vingt-cinq écus, tandis que pour un coup de poing la peine est presque nulle.) C'est un garçon de talent qui, par son travail, soutient sa pauvre famille. Plût à Dieu qu'il y eût beaucoup déjeunes gens comme lui dans notre ville où ses pareils sont malheureusement trop rares! » — Parmi mes juges il y avait de vieilles têtes encapuchonnées de la faction de Sa von arola, qui, gagnées par les obsessions et les mensonges de mes adversaires, auraient voulu m' envoyer en prison et me frapper de la plus forte peine ; mais le bon Prinzivalle remédia à tout. On ne m'infligea qu'une petite amende de quatre boisseaux de farine , au profit du monastère délie Mu rate. Les Huit, nous ayant rappelés, m'ordonnèrent d'obéir à leur sentence et de ne pas prononcer un mot, sous peine d'encourir leur disgrâce. Enfin, après une rude mercuriale, ils m'envoyèrent chez le greffier. Je me retirai en murmurant toujours : — «Mais, c'est un soufflet et non pas un coup de poing, » — de sorte que les Huit ne purent s'empêcher d'éclater de rire. Le greffier nous ordonna, de la part du tribunal, de donner caution. Quand je vis que moi seul j'étais condamné à l'amende de quatre mesures de farine, je me crus assassiné. Cependant, j'envoyai chercher, pour me cautionner, un de mes cousins, le chirurgien maestro Annibal, père de messer Librodoro Librodori. Il refusa de venir. Indigné, frémissant de rage, je devins comme un aspic, et j'adoptai un parti désespéré. Ici, on va voir combien nous sommes non-seulement influencés, mais encore violentés par notre étoile. Je suis un peu irascible de ma nature ; aussi le souvenir des grandes obligat:ons que cet Annibal avait à ma famille accrut-il ma colère au point que je fus tout à fait poussé au mal. J'attendis que les Huit fussent allés dîner : alors, étant
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resté seul et voyant qu'aucun sbire ne m'observait, je sortis du palais et courus à ma boutique, où je m'armai d'un poignard ; puis je volai jusqu'à la maison de mes adversaires. Je les trouvai à table. Le jeune Gherardo, première cause de la querelle, se précipita aussitôt sur moi. Je lui portai à la poitrine un coup de poignard qui traversa de part en part son pourpoint, son collet et la chemise , mais sans lui effleurer la peau et sans lui causer le moindre mal. A la facilité avec laquelle mon arme pénétra et au craquement des habits déchirés par le fer, je crus avoir blessé grièvement mon ennemi, qui de terreur tomba è terre. — « Traîtres, m'écriai-je, voici le jour où je vais tous vous tuer. » — Le père, la mère et les sœurs, pensant que l'heure du jugement dernier avait sonné, se jetèrent à genoux, en implorant à grands cris miséricorde. Voyant qu'ils n'osaient se défendre et que Gherardo gisait sur le sol comme uti cadavre, je jugeai honteux de les toucher, mais toujours furieux, je sautai au bas de l'escalier. Dans la rue je trouvai le re3te de la famille, qui se composait d'une douzaine d'individus au moins. L'un avait une pelle de fer, l'autre un gros tuyau de même métal, ceux-ci des marteaux ou des enclumes, ceux-là des bâtons. Je me lançai au milieu d'eux comme un taureau furieux, et du choc j'en culbutai quatre ou cinq; je les suivis dans leur chute, en continuant de jouer du poignard à droite et à gauche. €eux qui étaient restés debout se ruèrent sur moi, en manœuvrant, à deux mains, marteaux, bâtons et enclumes ; mais Dieu, dont l'intervention secourable se manifeste parfois, voulut que je ne fisse ni ne reçusse le moindre mal. Je ne laissai sur le champ de bataille que ma barrette. Mes adversaires, qui d'abord s'étaient enfuis, s'en étant emparés, la frappèrent à qui mieux mieux, de leurs armes. Enfin, lorsqu'ils se mirent à compter leurs morts et leurs blessés , ils se trouvèrent tous en parfaite santé.
Hi UKMOIRP.S DK BKNVKNLTO CELLINI.
Quant ù moi, je pris ma course vers Santa-Maria-Novella, où je rencontrai Frate Alesso Strozzi. Bien que je ne connusse point ce digne religieux, je lui avouai que j'avais commis une grande faute, et je le suppliai, au nom de Dieu , de me sauver ia vie. Le bon frate me dit de ne rien craindre, que j'étais en toute sûreté dans sa cellule, lors même que je me serais rendu coupable des plus énormes crimes du monde.
Une heure après, les Huit, s' étant réunis extraordinaire ment, firent publier contre moi un des plus terribles bans dont on ait jamais entendu parler. Les peines les plus graves étaient promises à toute personne qui me donnerait asile ou ne me dénoncerait pas, sans égard pour le lieu de refuge et la qualité des gens qui m'auraient caché.
Mon pauvre père , en entrant dans la salle des Huit , se jeta â genoux et implora miséricorde pour son jeune et malheureux fils. Alors un de ces enragés, secouant la crête de son chaperon , se dressa sur ses pieds , et dit à mon père avec force injures : — u Lève-toi et sors de suite. Demain nous l'enverrons en exil, escorté de nos hallebardiers. » — Mon père leur répondit avec assurance : — u Vous ferez ee que Dieu aura ordonné, et rien de plus. » — « Dieu en a, certes, ordonné ainsi, » répliqua l'autre. — « J'aime à croire que vous n'en savez rien, » — lui riposta mon père ; puis il sortit et vint me trouver avec le fils de Giovanni Landi, jeune homme de mon âge, dont le nom était Piero. Nous nous aimions tous deux plus que si nous eussions été frères. Piero avait sous son manteau une admirable épée et une magnifique cotte de mailles. Après m' avoir raconté où en était l'affaire et ce que lui avaient dit les Huit, mon père m'embrassa sur le front et sur les deux yeux , et me bénit du fond du cœur en me disant : — « Que Dieu te soit en aide ! » — Il me présenta ensuite l'épée et la cotte de mailles, m'aida de sa propre main a les revêtir et ajouta ;