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Maintenant, j* vais on peu laisser de côté ma profession, ponr raconter an de ces fâcheux accidents qui marquèrent k cours de ma vie orageuse. /ai parié plus haut de nos féamons d'artistes et de la plaisante scène qu'occasionna eeue PantasàW, qui m'ennuyait de son amour de mauvais •Jet Irritée au pins haut point de la joyense foKe du sonner, où Diego ('Espagnol avait joué un rôle , elle s'était juré d'en tirer vengeance, et bientôt il se présenta une ooeasiott on ma vie courut le pins grand danger. Voici
Il était venu à Rome un jeune homme nommé Luigi Paici, lequel était fils de ce Pulci qui eut la tête tranchée pour avoir abnsé de sa propre fille. Luigi avait un merveineux génie pour la poésie, possédait à fond la littérature latine, écrivait avec élégance, et se faisait remarquer par la grâce de ses manières et sa rare beauté. 11 avait quitté le service de je ne sais quel évéque, et il était rongé au mal de Naples. A l'époque ou H habitait Florence , on avait coutume , durant les nuits d'été , de se rassembler dans les mes et d'y exécuter des concerts. Il était de ceux qui improvisaient avec le plus de talent. Ses chants étaient si beaux, que le divin Michel-Ange Buonarroti, dès qu'il savait où il se trouvait, ne manquait jamais d'aller l'écouter avec le vaillant orfèvre Piloto (1) et moi. C'est ainsi qae je vins a connaître Luigi Pulci.
[\) Yasari cite , en maints endroit* de ion livre » l'orfèvre Piloto comme l'enti de
Plusieurs années plus tard il me rétrouva à Rome , me confia son piteux état, et me supplia de lui prêter secours, pour F amour de Dieu. Son remarquable talent, sa qualité de compatriote, et enfin mon cœur facile à émouvoir, furent cause que je le reçus dans ma maison , où un bon traitement, aidé de sa jeunesse, ne tarda pas à rétablir sa santé.
Tout en se soignant, il étudiait sans relâche, grâce aux livres que je lui procurais en aussi grand nombre que je pouvais. Sensible à mes bienfaits, il me remercia souvent, les larme* aux yeux, en m1 assurant que, si jamais Dieu lui envoyait quelque bonheur, il saurait me prouver sa gratitude. Je lui répondis que je n'avais pas fait pour lui ce que j'aurais voulu, mais ce que j'avais pu ; que le devoir des hommes était de s' en tr aider ; que je me bornais à lui recommander de rendre le même service à ceux qui auraient besoin de lui , comme il avait eu besoin de moi , et enfin que je le priais seulement d'être mon ami et de me tenir pour le sien.
Luigi se mit alors à fréquenter la cour de Rome , où bientôt il trouva moyen de faire son chemin. L'évêque de Gurck, qui était âgé de quatre-vingts ans, le prit à son service. Ce vieillard avait pour neveu un gentilhomme vénitien nommé messer Giovanni, qui, sous prétexte d'être passionné pour les talents de Luigi Pulci, contracta avec lui une si étroite intimité, qu'il semblait en avoir fuit son second lui-même. Luigi lui ayant parlé de moi et des grandes obligations qu'il m'avait , messer Giovanni voulut me connaître. Or, il advint qu'un soir je donnais à Panta-
Mirhel-Auge , do Perino del Yaga et de plusieurs autres maîtres illustres ; nuis, en même temps , il le présente comme l'un des chefs d'une bande dont la principale occopation, dit-il, était de qoolibeter les artistes distingués, en jouant au palet le long des murs on en buvant dans les tavernes : aussi n'est- il pas étonnant , ajoute Vasari , que Piloto ait été assassiné par un jeune nomme, i couse de sa mauvaise longue. — Voj. Vasari, Vie tAristotUe da San-Gallo, t. V, p. 6*.
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siiea dd petit régal auquel j'avais invité plusieurs de mes unis. Au moment où nous allions nous mettre à table , messer Giovanni et Luigi Pulci entrèrent ; après quelques cérémonies, ils restèrent à souper avec nous. Cette dévergondée de Pantasilea eut à peine vu le beau Luigi, qu'elle conçut des desseins sur lui. Après le souper, je tirai Luigi à part, et je le priai , au nom de la gratitude qu'il professait pour moi , d'éviter toute liaison avec cette fille éhontée. — « Eh ! Benvenuto mio , s'écria-t-il., me prenez-vous donc pour un insensé ?» — « Non, lui répondis-je, mais pour un jeune homme inexpérimenté ; du reste? je vous assure , sur Dieu , que je ne me soucie pas le moins du monde de cette femme, mais je serais désolé que vous vous rompissiez le cou à cause d'elle. » — A ces mots, il jura qu'il suppliait Dieu de lui rompre le cou si jamais il lui parlait. Ce pauvre jeune homme dut adresser celte prière à Dieu avec un cœur bien fervent, car il se rompit le cou, comme je le dirai tout à l'heure.
La passion de messer Giovanni pour Luigi Pulci dégénéra en un commerce infâme. Chaque jour Luigi se montrait paré de nouveaux habits de soie et de velours. On s'apercevait facilement qu'il s'était abandonné tout entier au vice, et qu'il laissait se perdre ses précieux talents. Il affectait de ne pas me voir et de ne pas me connaître, parce que je lui avais représenté vertement qu'il se livrait à d'abominables vices, qui lui feraient rompre le cou comme il l'avait dit lui-même. Son messer Giovanni lui avait acheté cent cinquante écus un magnifique cheval moreau, admirablement dressé; aussi Luigi allait-il tous les jours caracoler dans le voisinage de cette coquine de Pantasilea.
Je ne l'ignorais point, mais je ne m'en inquiétais nullement Je me disais que chacun suivait sa pente naturelle, et je continuai à m' occuper de mes travaux.
W MKMOIRKS DE BKKVKNUTO CELL1NI
Un dimanche soir, pendant l'été, nous fûmes invités à souper par le sculpteur Michelagnolo de Sienne. Le Baccfaiacca était un des convives. Il avait amené la Pantasiiea, que Ton plaça à table entre lui et moi. Au plus beau du souper, la Pantasiiea se leva en disant qu'elle voulait sortir, parce qu'elle était un peu souffrante, mais qu'elle rentre* rait à l'instant Pendant que nous mangions et devisions joyeusement, son absence se prolongea plus que de raison. 4e prêtai l'oreille, et il me sembla que Ton ricanait tout bas dans la rue. J'avais à la main un couteau de table. La fenêtre était si près de moi, qu'il me suffit de me loveras peu pour apercevoir Pantasiiea avec Luigi Puici; pois, j'entendis ce dernier qui disait : — « Oh! si ce diable de Benvenuto nous voyait, malheur à nous ! » — N'ayex pas peur de lui , répondit la Pantasiiea , écoutez le bruit qu'ils font, ils pensent à tout autre chose qu'à nous. » — A ces mois , certain de les avoir bien reconnusse sautai par la fenêtre, je saisis Luigi par sa cape, et, à coup sûr, je l'aurais tué avec mon couteau , s'il n'eût été monté sur un petit cheval , auquel il donna de V éperon , en me laissant sa cape entre les mains, pour sauver sa vie. La Pantasiiea se réfugia dans une église voisine. Tous les convives se levèrent aussitôt, accoururent vers moi , et me supplièrent de ne causer du tourment ni à moi ni à eux pour une catin. Je leur répondis que pour elle je n'aurais pas bougé, mais que je ne pouvais pardonner à ce scélérat qui semblait faire si peu de cas de moi. Ces braves gens eurent beau redoubler leurs instances, je ne me laissai pas fléchir.
Je pris mon épée, et je m'en allai seul vers les Prali. La maison où nous avions soupe était voisine de la porte dh chftteau qui conduisait aux Prati. Je suivais donc ce chemin, lorsque je m'aperçus que le soleil se couchait Je rentrai alors dans Rome à pas lents. La nuit était arrivée, mais on n'avait pas encore fermé les portes de la ville.
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Vers les deux heures, je rôdai près de la maison de Pan- (asiles, résolu, si j'y rencontrais Luigi Pulci, à leur jouer à lens deux un mauvais coup. M1 étant assuré qu'il n'y avait au logis qu'une servante nommée la Canida, j'allai déposer chez moi ma cape et le fourreau de mon épée ; pais, je revins à la maison de Pantasilea, qui était située derrière les Banchi, sur le bord du Tibre. Vis-à-vis était le jardin d'un tavernier, nommé Romolo, Le jardin était enclos d'une épaisse haie d'épines dans laquelle je me cachai debout, bien décidé à attendre que Pantasilea rentrât chez elle avec Luigi.
Ad bout de quelques instants, arriva mon ami Baorbiacca qui, soit qu'il eût deviné où j'étais, soit qu'on le loi eût appris, m'appela à voix basse du nom de compère, que nous avions coutume de nous donner en plaisantant. Il me supplia, pour l'amour de Dieu, de renoncer à mon dessein, et ce fut presque en pleurant qu'il me dit : — « Compère, je vous en prie, ne faites point de mal à cette pauvrette, car elle n'a rien au monde à se reprocher. » — «Si vous ne vous retirez a la minute, lui répondisse , je vous fends la tête avec cette épée. » — Mon pauvre compère, épouvanté, fut assailli d'une si pressante colique, qu'à quelques pas de là il fut obligé de la satisfaire. Le ciel était couvert d'étoilrs qui répandaient une brillante clarté.
Tout à coup j'entendis les pas de plusieurs chevaux qui s'avançaient de côté et d'autre. Bientôt parurent Luigi et la Pantasilea, en compagnie d'un certain messer Benvcgnato de Pérouse , c a mener du pape Clément : quatre raillants capitaines pémgins et d'autres braves et jeunes militaires les suivaient. 11 y avait en tout plus de douze épées. Quand je vis cela, no sachant pas par quel chemin m' enfuir, je cherchai à m' enfoncer autant que possible dans la haie. Les épines aiguës me causaient une vive don- Wur, et me rendaient comme un taureau furieux. J'étais
g* MKUOIRKS DE BENVENUTO GELLINI.
presque résolu à faire un saut et & prendre ma course, lorsque Luigi, qui avait le bras passé autour du cou de Pantasilea, lui dit : — « Je t'embrasserai pourtant en dépit de ce traître de Benvenuto. »
Doublement aiguillonné par les épines et par les discours de F impudent jeune homme, je m'élançai hors de la haie, et je tirai mon épée en criant : — u Vous êtes tous morts ! » — Mon arme frappa sur l'épaule de Luigi, mais, comme les vilains satyres qui le protégeaient l'avaient bardé de fer et de cottes de mailles, le coup, qui était très- violent , glissa et alla atteindre Pantasilea au nez et à la bouche. Elle tomba à terre avec son galant. Le Bacchiacca se mit alors a fuir, avec ses chausses à mi-jambes et en jetant les hauts cris. Quant à moi, j'avais hardiment fait face à mes adversaires , lorsque ces braves , ayant entendu un grand bruit partir de la taverne , s'imaginèrent qu'il y avait là une armée de cent personnes. Ils avaient néanmoins résolument mis le fer au poing, mais deux chevaux s' étant effrayés causèrent un tel désordre, que deux des meilleurs cavaliers furent désarçonnés, et que les autres prirent la fuite. Ayant vu que l'affaire tournait ainsi à bien, je décampai lestement, heureux d'en être sorti à mon honneur, et sans vouloir tenter la fortune plus que de raison. Dans ce terrible hourvari, quelques-uns des soldats et des capitaines s'étaient blessés eux-mêmes avec leurs épées. Le camérier du pape, messer Benvegnato, avait été renversé et foulé aux pieds par son propre mulet ; de plus, un de ses valets, qui avait tiré son épée, tomba avec lui et le blessa grièvement à la main ; aussi messer Benvegnato jurait-il plus que tous les autres, en disant, dans son jargon pérugin : — * Per lo corpo di Dio ! je veux que Benvegnato enseigne à vivre à Benvenuto. » — En conséquence, il me députa un de ses capitaines, peut-être plus hardi que les autres, mais trop jeune pour posséder le même aplomb.