‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 280 sur 285 · SUR LES PRINCIPES DE L'ART DU DESSIN · texte numérisé non relu

SUR LES PRINCIPES DE L'ART DU DESSIN

que lu puisses ensuite la revêtir plus sûrement de sa chair, de ses muscles et des nerfs dont la divine nature se sert pour assembler et lier celte belle machine.

Tout en prenant ces mesures, tu dessineras le squelette exactement comme si c'était un homme vivant, c'est-àdire que tu le feras poser de façon à voir, par exemple, comment et quand la jambe s'articule à la hanche et de quelle manière elle se meut. — Ainsi, pose ton squelette dans une attitude hardie, les deux jambes ouvertes, la tête tournée et les bras en action. Place-le ensuite assis, tantôt droit, tantôt courbé et contourné de diverses façons. — En agissant -ainsi, tu acquerras une force merveilleuse qui te rendra faciles toutes les grandes difficultés de notre art divin. — A l'appui de ce que j'avance, je t'alléguerai l'exemple de notre plus grand maître, Michel -Ange Buonarroti. — Sa sublime manière, si différente de toutes celles qui l'ont précédée, n'a obtenu un si éclatant succès que parce qu'il avait poussé à ses dernières limites l'étude du squelette humain. Pour te convaincre de cette vérité, regarde tous ses ouvrages tant en sculpture qu'en peinture, et tu verras qu'ils brillent encore plus par la science de l'ossature que par la savante disposition des muscles.

(extrait d'un MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE VRK18R.)

L'architecture, cet art si beau et si admirable, est de première nécessité pour l'homme, non moins que les vêtements et les armes.

L'architecture est fille de la sculpture : aussi les grands sculpteurs peuvent-ils mieux que personne devenir grands architectes. — A la vérité, F architecture est plus facile que la peinture, autant que celle-ci Test plus que la sculpture. Pour prouver comhien elle est facile, il suffit de dire que Ton a vu des gens tout à fait étrangers au dessin qui, poussés par un goût naturel pour F architecture, se sont mis & F exercer et ont été assez heureux pour être employés par de grands seigneurs. — Voici un exemple à l'appui de cette assertion : — Fan 1535, un mercier ferrarais, dont la véritable occupation était de faire des boatons moresques et autres objets de mercerie, se sentant de

l'inclination pour l'architecture, réassit, après avoir lu et dessiné quelque peu , à intéresser en sa faveur Ercole, duc de Ferrare, au point que ce prince lui prodigua les plus grands encouragements et le mit à même d'exécuter de nombreux travaux. — Notre homme en devint si présomptueux, qu'il se donna le surnom de maestro Terzo (maître Troisième), et voulut qu'on ne l'appelât jamais autrement. Quand on lui demandait pourquoi il se faisait appeler ainsi, il répondait que parmi les modernes maestro Bramante était le premier architecte, maestro Antonio da San-Gallo le second et lui le troisième. — J'ai connu , du reste, beaucoup d'autres hommes de basse profession qui se sont consacrés à l'architecture non sans y montrer quelque talent

Lorsque le beau style des nobles et admirables sculpteurs de l'antiquité eut cessé d'être en honneur, il courut le monde, comme on peut le voir en Italie, en France, en Espagne et en Allemagne, une certaine manière tudesque à laquelle appartient, à Florence, notre grand temple de Santa-Reparata, dont la construction coûta près de deux millions d'or. — Plus tard, quand il fallut édifier la grande tribune de ce temple, il se trouva heureusement dans nôtre ville quelques gens éclairés qui abhorraient cette sèche manière tudesque. — Le premier qui osa élever courageusement la voix fut un sculpteur excellent dont le nom était Filippo Brunelleschi. H prouva aux directeurs des travaux de cette immense machine que cette manière, non-seulement ne rappelait en rien le beau style des anciens , mais que de plus elle était barbare et contraire à toutes les bonnes règles. — Ces braves et dignes citoyens approuvèrent Brunelleschi, l'encouragèrent et le mirent à l'œuvre dès qu'il leur eut montré ses admirables modèles.

Après avoir terminé cette magnifique tribune telle qu'on la voit aujourd'hui, Brunelleschi construisit, d'après ses

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modèles, l'église de San-Lorenzo-e-Santo-Spirito et le merveilleux temple de Pippo Spana, qui malheureusement est resté inachevé.

Brunelleschi est donc le premier architecte des temps modernes, mais on notera que, comme je l'ai dit, il était aussi excellent sculpteur.

Après lui parut Bramante, qui était un peintre trèsdistingué. Il fut employé Tan 1500 par le pape Jules II, qui lui donna une grande et magnifique occasion de se distinguer en le chargeant de commencer un immense édifice que Ton voit aujourd'hui au belvédère de Rome. — Bramante mit aussi la main à la basilique de San-Pietro, dans laquelle il introduisit la manière des anciens, tant parce qu'il était peintre que parce qu'il connaissait et appréciait les merveilleux monuments de l'antiquité qui sont parvenus jusqu'à nous. — Cet homme est vraiment le second qui comprit la véritable beauté de l'architecture. — Il mourut sans avoir pu terminer sa belle tribune de San-Pietro, dont cependant il avait élevé tous les arcs.

La continuation de son œuvre fut confiée à un de ses disciples, notre compatriote, qui était devenu très-habile et qui se nommait maestro Antonio da San-Gallo. Mais, comme maestro Antonio n'était ni peintre ni statuaire, mais avait été seulement sculpteur en bois, on ne vit jamais dans ses ouvrages d'architecture cette noblesse et cette grandeur que possédait au plus haut point Michel- Ange Buonarroti qui, pour n'être venu que le troisième, peut certes à bon droit être appelé le premier de tous.

Lorsque Michel-Ange eut été chargé de faire la tribune de San-Pietro, il accomplit cette tâche avec toute la force qu'il tenait de la divine sculpture. — Les travaux que Bramante et maestro Antonio avaient laissés furent modifiés et arrangés par lui avec tant de génie que, bien que l'architecture ne vienne dans les arts qu'au troisième

rang, il sut la remuer si merveilleusement et en tirer un tel parti, qu'il surpassa non-seulement les grands hommes que je viens de nommer, mais encore les anciens.

Trois conditions essentielles sont imposées à tout monument d'architecture. — D'abord il faut que, par sa beauté , il appelle et même contraigne les yeux à le regarder; — ensuite il doit annoncer clairement de luimême sa destination sans que Ton soit forcé de demander si Ton voit un temple ou un palais, un amphithéâtre , une forteresse ou tout autre édifice; — enfin, il faut qu'il soit fait avec art et conformément aux règles des trois principaux ordres que les anciens nous ont légués, en y ajoutant le composite, qui participe du dorique, de l'ionique et du corinthien. — Notre Michel-Ange dans tous ses ouvrages s'est presque toujours servi de ce quatrième ordre, mais en le modifiant complètement et en le rendant aussi bon, aussi commode et aussi utile qu'on peut l'imaginer. — C'est pourquoi nous n'hésitons pas à le proclamer le plus grand architecte qui ait jamais existé, et cela s'explique parce qu'il a été en même temps le plus grand de tous les sculpteurs et de tous les peintres.

Notre compatriote Leon-Battista Alberti a écrit avec beaucoup de talent et de goût sur les ordres de l'architecture qui nous ont été transmis par l'admirable et studieux Vitruve. Sans les altérer en rien, il a su y ajouter une foule de choses vraiment belles et utiles : — aussi tous les gens qui se destinent à l'architecture ne peuvent-ils se dispenser de lire ce livre.

Ensuite est venu le magnifique messer Daniello Barbara, patriarche d'Aquilée. Ce noble et savant gentilhomme a expliqué et commenté Vitruve avec tant de lucidité et de talent, qu'il a rendu clair et facile tout ce qui pour beaucoup de gens était obscur et difficile. — En un mot, il a cherché purement a commenter Vitruve et

à exposer dans notre idiome ses admirables travaux.

Baldassare Peruzzi, excellent peintre siennois, se livra à la recherche de la belle architecture; et, afin de pouvoir décider en connaissance de cause quel est le meilleur style, il s* assujettit à copier non-seulement tous les monuments antiques qui se trouvaient à Rome, mais encore tous cenx qu'il rencontrait dans d* autres pays. Lorsqu'il eut ainsi rassemblé une foule d'études et de documents précieux, il dit qu'il était évident pour lui que Vitruve, faute d'avoir été peintre ou sculpteur, n'avait point su discerner et signaler le plus beau style d'architecture.

Baldassare avait pour intime ami un Bolonais, sculpteur en bois, nommé Bastiano Serlio, qui presque toujours prenait part à ses études. — Dans les fréquents entretiens que Baldassare avait avec Bastiano, il lui démontra que Vilruve n'avait pas donné les lois des plus belles parties de l'architecture antique. 11 entreprit d'accomplir lui-même cette tâche en s' appuyant sur les dessins qu'il avait réunis et en se laissant guider par le goût parfait qu'il devait à la pratique de la peinture. — Ce travail était complètement préparé , lorsque la mort vint frapper le pauvre artiste ; — ce qui fut une grande perte pour le monde.

Les écrits de Baldassare restèrent entre les mains de Bastiano, qui les fit imprimer , mais sans les agencer avec cet ordre exquis auquel Baldassare voulait les soumettre. Néanmoins ils sont précieux, surtout pour les hommes déjà initiés à l'art

Bastiano avait promis cinq livres sur les ordres de l'architecture et sur les règles de la perspective. Il en fit un entre autres, l'an 1542, pendant qu'il était avec moi au service du roi François Ier.

A cette époque j'avais acheté à un pauvre gentilhomme, moyennant quinze écus d'or, une copie manuscrite d'un

4is discours

livre de Léonard dé Vinci sur la sculpture, la peinture et l'architecture. Dans ce livre brillait tout F admirable génie de cet homme, le plus grand, selon moi, qui ait jamais paru sur cette terre. — Sa science universelle V avait rendu bien cber au roi François Ier. Ce prince avait tant de plaisir à l'entendre qu'il laissait passer peu de jours de l'année sans l'avoir près de lui. — Malheureusement cela fut cause que Léonard ne put trouver le temps de mettre en œuvre ses merveilleuses conceptions. Un jour François Ier me dit en présence du cardinal de Ferrare, du cardinal de Lorraine et du roi de Navarre, qu'il croyait que jamais il ne s'était trouvé au monde un homme aussi profondément versé que Léonard, non -seulement en peinture, en sculpture et en architecture , mais encore en philosophie. — Maintenant revenons à son livre. J'y trouvai entre autres choses le plus beau discours sur la perspective qui ait jamais été conçu. En effet, les règles de la perspective, jusqu'à présent si incomplètes et si obscures, y étaient tracées et expliquées avec tant d'ordre et de clarté que chacun pouvait les comprendre facilement

Comme je l'ai dit plus haut, pendant que j'étais au service du roi François I", Bastiano Serlio, voulant publier ses livres de perspective, me pria de lui montrer l'admirable discours du grand Léonard de Vinci ; j'y consentis, et il en mit au jour le peu que son esprit put saisir.

Alors j'étaii loin de penser, au milieu des travaux dont j'étais accablé, que plus tard j'aurais la fantaisie et le loisir d'écrire. Aujourd'hui, après avoir achevé mon Persée et mon crucifix de marbre , n'ayant pu réussir à obtenir de Son Excellence illustrissime les grands travaux qui m'avaient été promis, j'ai résolu, afin de ne point rester tout à fait oisif, de discourir quelque peu sur les arts. — Ainsi , j'espère mettre en lumière un traité de perspective suivant le plan du grand Léonard de Vinci; mais je me

propose d'en faire un livre à part pour ne pas mêler ici tant de choses ensemble.

Je ne terminerai pas sans ajouter quelques mots qui pourront servir d'encouragement aux travailleurs :

Lorsque j'eus terminé mon Persée avec tout le soin imaginable, je n'eus point de plus vif désir et je n'ambitionnai point de plus glorieuse récompense que de plaire à l'incomparable école florentine. Mon Persée ayant été placé entre les chefs-d'œuvre de l'admirable Donatello et du divin Michel-Ange, je m'attendais non à ce que l'école me déchirât le visage , comme elle l'avait fait à l'Hercule et au Cacus du Bandinelli, mais au moins à ce qu'elle me lançât quelques piqûres, selon la coutume des grandes écoles, qui ne manquent jamais de trouver à redire même aux œuvres qui approchent le plus de la perfection. — Cependant tout le contraire m' advint. — Non-seulement les meilleurs poètes couvrirent de vers latins et italiens le piédestal de ma statue , mais encore les artistes les plus distingués, peintres et sculpteurs, célébrèrent mon œuvre dans leurs écrits d'une manière si honorable que je me trouvai récompensé autant que je l'avais désiré.

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