LIVRE DEUXIEME
pour aller jouir en paix du fruit de leurs travaux. Cependant, on valeureux capitaine, nommé Gian d'Urbino, arrêta ce désordre. Alors, pour relever leurs sentinelles, ils furent forcés, à leur grand déplaisir, de suivre un autre chemin , qui avait plus de trois milles , tandis que le premier n'arait qu'un demi-mille. Cet exploit me valut les bonnes grâces de tous les seigneurs qui se trouvaient dans le château. Je l'ai raconté, parce qu'il eut d'importantes conséquences, mais ce sera le dernier, car ces faits sont trop étrangers à la profession en vue de laquelle je me sois mis à écrire. Si je voulais embellir le récit de ma vie de semblables aventures, j'en aurais trop à dire. Je n'en rapporterai plus qu'une seule en temps et lieu.
Je saute donc par-dessus quelques événements, afin de raconter comment le pape Clément me fit appeler et s'enferma avec le Cavalierino et moi, pour mettre en sûreté les tiares et les nombreux et précieux joyaux de la chambre apostolique. Le Cavalierino avait été jadis palefrenier de Filippo Strozzi. Il était Français et de très-vile extraction. Néanmoins il avait su devenir le favori du pape, qui l'avait comblé de richesses, et se fiait à lui comme à soi-même. Lorsque nous fûmes tous trois renfermés, Sa Sainteté et le Cavalierino placèrent devant moi les tiares et toutes les pierreries de la chambre apostolique. Le pnpe m'ordonna de les démonter, ce que je fis. J'enveloppai ensuite chaque pierre dans un petit morceau de papier, puis nous les cousîmes sous la doublure des vêtements du pape et du Cavalierino. Tout l'or, qui pesait environ deux cents livres, me fut laissé, avec ordre de le fondre le plus secrètement possible.
Je montai à mon poste de l'Angiolo, où se trouvait ma
chambre, que je pouvais fermer de façon à éviter d'être
dérangé par personne. J'y construisis, en briques, un petit
fourneau a vent, au fond duquel j'établis un assez j{ ranci
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cendrier en forme de plat, où tombait peu A peu l'or que je jetais sur les charbons. Pendant que ce fourneau fonctionnait, je n'étais pas une minute sans chercher les moyens de nuire à nos ennemis. Comme leurs tranchées étaient à une petite portée de trait, je leur faisais beaucoup de dommages avec de la mitraille, que j avais trouvée parmi les anciennes munitions du château. J'avais un sacre et un fauconneau dont F embouchure était un peu gâtée : je les bourrais jusqu'à la gueule avec cette mitraille, qui ravageait les tranchées d'une manière incroyable. Tout en fondant mon or, je tenais constamment ces deux pièces prêtes à tirer.
Un jour, un peu avant l'heure des vêpres, je vis passer sur le bord de la tranchée un mulet monté par un personnage qui parlait aux pionniers. J'eus soin de tirer avant qu'il fût arrivé en face de moi. J'avais si bien visé qu'un morceau de mitraille le frappa précisément au visage. Le mulet reçut le reste de la décharge, et tomba mort. J' entendis partir de la tranchée un bruit extraordinaire ; alors je mis le feu à mon autre pièce, qui ne laissa pas aussi de causer de grands dégâts. Le personnage que j'avais blessé était le prince d'Orange. On le transporta à l'abri de la tranchée, dans une hôtellerie voisine, où bientôt accourut toute la noblesse de l'armée. Le pape Clément, ayant appris ce que j'avais fait, me manda à l'instant. Je lui donnai tous les détails qu'il réclamait, et je lui dis que le blessé devait être un officier de très-haute importance, attendu que, autant que Ton pouvait en juger, tous les chefs de l'armée s'étaient rassemblés dans l'hôtellerie où on l'avait déposé. Le pape, en homme sagace, appela le commandant de l'artillerie, messer Antonio Santa-Croce, et lui dit d'enjoindre à tous les canonniers de braquer contre l'hôtellerie leurs pièces, qui étaient très-nombreuses, et de faire feu dès qu'ils entendraient un coup d'arquebuse. Sa
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Sainteté ajouta que la mort de tous les chefs entraînerait la désorganisation complète de l'armée, qui déjà était ébranlée, et enfin que Dieu peut-être aurait entendu nos prières et nous délivrerait ainsi de ces impies ribauds. Nous disposâmes donc nos pièces, suivant Tordre de Santa- Croce. Nous attendions le signal, lorsque le cardinal Orsini , instruit de ce qui se passait, engagea une violente dispute avec le pape, déclara que, pour rien au monde, on ne devait agir ainsi, parce qu'on était sur le point d'entrer en accommodement; que, si Ton tuait les chefs, l'armée n'étant plus retenue par aucun frein, forcerait le château et compléterait notre ruine. Il termina en disant que les cardinaux s'opposaient absolument à ce que l'on tirât. Le pauvre pape, désespéré, en se voyant entouré d'ennemis an dedans comme au dehors, consentit à laisser tout à leur discrétion. On nous transmit donc contre-ordre. Lorsque j'appris que Von venait nous défendre de tirer, je ne pus me contenir, et je mis le feu à un demi-canon que j'avais sous la main. Le projectile alla frapper un pilastre de la cour de l'hôtellerie, près duquel je voyais un groupe de plusieurs personnes. Ce coup fit tant de mal aux ennemis qu'ils furent sur le point de déserter la maison. Le cardinal Orsini voulait me faire pendre ou massacrer; mais le pape prit chaudement mon parti. Je sais quelles paroles ils échangèrent à ce sujet; mais, comme je ne fais pas profession d'écrire l'histoire, je les passe sous silence pour ne parler que de ce qui me regarde.
Dès que j'eus fondu l'or, je le portai au pape, qui me remercia beaucoup, et chargea le Cavalierino de me remettre vingt-cinq écus en s' excusant de ne pouvoir me donner davantage. Peu de jours après, on signa l'accom-, modement.
MÉMOIRES DR BKNVENUTO GF.LLIM.