‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 53 sur 285 · LIVRE DEUXIKHE · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIKHE

été la Monnaie, et que, si je ne finissais pas le calice, elle me retirerait encore autre chose. — « Dites à Sa Sainteté, loi répondis-je, que dans cette affaire la perte est pour elle et non pour moi ; il en sera de même pour le reste ; et, quand Sa Sainteté voudra me rendre la Monnaie, je ne la reprendrai à aucun prix. » — Ce misérable n'eut rien de plus pressé que d'aller répéter au pape toutes ces choses, auxquelles il eut soin de mêler un peu du sien. Huit jours après , le pape chargea le même messager de me dire qu'il ne voulait pas que je terminasse le calice et que j'eusse à le livrer tel qu'il était. Je répondis à ce Pompeo : — « Gela n'est pas une chose que l'on puisse m' enlever comme la Monnaie. J'ai reçu de Sa Sainteté cinq cents écus ; je les rendrai de suite ; mais , quant à mon ouvrage, j'en ferai ce qu'il me plaira. » — Pompeo courut rapporter cela au pape avec d'autres propos mordants, que j'avais à bon droit adressés à lui-même. Trois jours après, un jeudi, je vis arriver chez moi deux camériers favoris de Sa Sainteté. L'un, que l'on appelait messer Pier Giovanni, est aujourd'hui évéque; il était alors officier de la garde-robe : l'autre était d'une condition plus élevée, mais je ne me souviens plus de son nom.

— « Benvenuto, me dirent-ils, puisque tu n'as pas voulu obéir à la douceur, le pape nous envoie près de toi, et il ordonne que tu nous remettes son ouvrage, ou que nous te conduisions en prison. » — Je les regardai tranquillement en face, et je leur dis : — « Signori, si je rendais ce calice au pape, je lui donnerais mon ouvrage, et non le sien ; or, je ne veux pas le lui donner, parce que je n'entends pas qu'après l'avoir amené au point où il est, à la sueur de mon front, il tombe entre les mains de quelque animal ignorant, qui me le gâtera très-certainement. »

— Cette scène se passait devant l'orfèvre Tobbia, qui, de son côté, avait l'audace de me demander les modèles de

IM UÉMOIRKS DR BRNVBNVTO CBLLINI.

mon calice. Je m'abstiendrai de relater ici la manière dont je traitai un pareil misérable. Comme les camériers me pressaient de me décider, je leur dis que tout était résolu. Là-dessus, je pris ma cape, et, avant de sortir de ma boutique, je me tournai respectueusement, la barrette à la main, vers une image du Christ, et je m'écriai : — « Oh! bon et immortel, juste et divin Seigneur, tout ce que tu fais est selon ta justice, qui est sans égale. Tu sais que j'arrive à la trentième année de ma vie, et que, jusqu'à présent, jamais je n'ai été menacé de la prison pour aucun de mes actes; mais, puisque maintenant tu ordonnes qu'il en soit autrement, je me soumets et je te remercie de tout mon cœur. » — Me tournant ensuite vers les deux camériers, je leur dis fièrement : — «Un homme tel que moi ne méritait pas moins que des sbires tels que vous, signori. Allons, mettes-moi entre vous, et menésmoi , comme prisonnier, où vous voudras. » — Ces deux gentilshommes se prirent à rire , me placèrent au milieu d'eux, et, tout en causant amicalement, me conduisirent chez le gouverneur de Rome, qui se nommait Magalotto. H m'attendait avec le procureur fiscal. Lorsque nous fûmes arrivés, les camériers dirent en riant au gouverneur : — u Nous vous remettons ce prisonnier, gardes-le soigneusement. Nous sommes charmés d'avoir rempli l'office de vos agents, car Benvenuto nous a dit que, pour sa première arrestation, il ne méritait pas moins que des sbires tels que nous. » — Ils se retirèrent ensuite, et allèrent trouver Sa Sainteté , à qui Us racontèrent tout ce qui s'était passé.

Le pape voulut d'abord entrer en colère; mais bientôt il s'efforça de rire, parce qu'il était en présence de seigneurs et de cardinaux de mes amis , qui me protégeaient grandement.

Pendant ce temps, le gouverneur et le fiscal employaient

MVRKDBUX1KIIK. I»

tour à Unir les menaces, les prières et les conseils, pour me persuader que la raison voulait que celui qui commande un ouvrage, pût le reprendre à son bon plaisir, dans quelque état qu'il se trouvât. Je leur répondais que la justice ne le permettait pas; qu'un pape ne pouvait agir ainsi, parce qu'un pape n'était pas de l'espèce de ces petits tyrans qui persécutent leurs peuples, sans aucun respect des lois divines et humaines ; enfin , qu'un vicaire do Christ ne pouvait se permettre de telles vexations. Le gouverneur me dit, avec un ton et des gestes de sbire :

— « Benvenuto! Benvenuto! tu veux me forcer à te traiter comme tu le mérites !» — « Ce sera donc honorablement et courtoisement, «i lui repartis-je. — « Envoie chercher de suite ton ouvrage; s'écria-t-il, et n'attends pas que je te le répète. » — « Signori, reprisse, daignes me laisser ajouter quatre mots à ma défense. » — Le fiscal, qui était an sbire infiniment moins brutal que le gouverneur, dit & ce dernier — : * Monsignore, permettons-lui d'en dire cent. Qu'il nous remette le calice, c'est là l'important »

— Je m'exprimai en ces termes : — « Un homme qui ferait bâtir un palais ou une maison, pourrait avec justice dire au mailre maçon ; Je ne veux pas que tu travailles plus longtemps à ma maison ou à mon palais; et, en le payant, il aurait le droit de le renvoyer. De même, un seigneur qui ferait monter une pierre fine de mille écus, s'il trouvait que le joaillier ne le servit pas à sa fantaisie, pourrait dire : Rends-moi ma pierre, je ne veux pas de ton ouvrage. Mais, dans l'affaire qui nous occupe, il ne se rencontre rien de semblable. Il ne s'agit ici ni d'une maison ni d'une pierre fine. On ne peut me dire rien autre chose que de rendre les cinq cents écus que j'ai reçus. Ainsi, monsignori, faites tout ce que vous voudrei; vous n'aurez de moi que les cinq cents écus» Ailes le répéter au pape. Vos menaces ne m'épouvantent pas le

moins du monde, attendu que je suis un homme de bien. » — Le gouverneur et le fiscal se levèrent, me dirent qu'ils se rendaient chez le pape ; qu'ils rapporteraient des ordres , et que malheur à moi ! — Je restai donc prisonnier dans une petite salle, où je me promenai durant les trois heures environ qui s1 écoulèrent avant qu'ils ne revinssent de chez le pape. Pendant ce temps, tous les notables marchands de ma nation accoururent me supplier de ne pas continuer, avec un pape, une querelle qui pourrait entraîner ma ruine. Je me bornai à leur déclarer que j'étais bien résolu à n'agir qu'à ma tête.

Dès que le gouverneur fut revenu avec le fiscal , il me fit appeler et me dit : — « Benvenuto , je suis certainement fâché de la sévérité des ordres que j'ai reçus. Il faut que tu rendes le calice à l'instant , ou que tu songes à arranger tes affaires. » — « Jusqu'à présent, répondis-je, je n'ai pas cru qu'un vicaire du Christ fût capable de commettre une injustice , je veux le voir avant d'y croire ; ainsi, faites ce que bon vous semblera. » — Le gouverneur reprit : — « J'ai encore à te dire deux mots de la part du pape, et ensuite j'exécuterai mes ordres. Le pape désire que tu m'apportes le calice, que je le voie placer dans une boîte que l'on scellera, puis que je le lui remette. 11 s'engage, sur sa foi, à ne pas déranger le cachet, et à te rendre tout intact. Sa Sainteté veut qu'il en soit ainsi pour sortir honorablement de cette affaire. » — «A ces conditions, répondis-je en riant, je vous le remettrai trèsvolontiers, car je suis curieux de savoir comment est faite la foi d'un pape. »

J'envoyai donc chercher le calice, et je le confiai au gouverneur, après l'avoir scellé, comme il avait été convenu. — Le gouverneur, ainsi qu'il me le raconta luimême, le porta chez le pape, qui, après avoir tourné et retourné la boite entre ses doigts, lui demanda s'il avait

Page 1