XXX II
Lées par les siècles et soutenues par un parti tout-puissant, il fallait se résoudre à affronter la persécution et la mort. C’est ce que savait fort bien Palissy sans l’avoir appris de Sénèque, Tel était le prix qu’il devait attendre , et qu’il reçut en effet des services qu’il rendait à son siècle et à son pays.
Né dans une condition obscure , mais largement doué des qualités qui constituent le génie, Palissy prouva qu’un tel ensemble de facultés n’a pas toujours besoin du secours de l’étude. Bien que dans ses travaux d’art il se soit montré l’émule des grands maîtres de Part italien, on ne sait à quelle école il en puisa les principes. Physicien, géologue, chimiste, nul ne peut dire quels furent ses premiers maîtres , pas plus qu’il n’est possible de retrouver la source de son élocution facile et originale. Si l’éducation ne lui vint point en aide, elle ne contraria pas non plus ses dispositions naturelles , et peut-être faut-il attribuer à cette circonstance ce qui, dans ses vues scientifiques, nous frappe par la nouveauté, et dans ses écrits parla singularité du style. Artiste, savant, philosophe, il posséda cette variété de talents que l’on retrouve dans la plupart des hommes supérieurs qui, poursuivant une pensée primordiale, voulurent en saisir les rapports avec toutes les branches des connaissances humaines (1). Personne mieux que lui ne prouva cette vérité, que chaque art renferme une science tout entière, pour quiconque veut l’approfondir dans tous ses détails.
Parmi tant de talents divers, celui auquel Palissy attachait le moins d’importance et dont il eût fait meilleur marché, c’est à coup sûr son talent d’écrivain. Ce n’est point une fausse
(1) Léonard de Vinci était peintre , sculp'cur, architecte , poète , eliimiste et musicien. Michel-Ange était peintre , architecte , matliématicien , anatomiste; Cellini, graveur, ortévre, sculpteur, musicien, guerrier; Bramante, peintre , ingénieur, architecte, musicien, poète. On sait que Haller s'occupait à la fois de sciences , d’administration, de médecine, de poésie, et que Robert Boyle était en mC'mc temps physicien , géologue , philosophe et moraliste.
modestie qui le porte à s’excuser partout de son peu d’habileté , et de ce qu’il écrit « en un language rustique et mal » plaisant. le ne suis, dit-il, ne grec, ne hébrieu, ne poète, ne » réthoricien, ains un simple artisan bien pauvrement instruit » aux lettres, » et toutefois la postérité en a jugé bien dilféremment. S’il est vrai que le style soit l’homme même , c’est surtout lorsque l’auteur n’a point eu la prétention d’écrire, et qu’il n’a pris la plume que pour développer des principes qu’il ne croit pas suffisamment établis par son exemple ou par ses œuvres. Palissy obéissait encore à une autre pensée : « On )) ne doit pas, dit-il ^ abuser des dons de Dieu , et cacher ses )) talents en la terre; car il est écrit que le fol cachant sa folie » vaut mieux que le sage celant son savoir. » A ses propres yeux , il ne fut donc pas écrivain , et cependant combien d’hommes d’étude pourraient lui envier les éminentes qualités qui caractérisent son style ! Clair, précis, méthodique lorsqu’il décrit les procédés des arts , simple et naturel quand il exprime ses vœux ou ses pensées intimes , noble et énergique quand il aborde des sujets plus relevés , il se distingue toujours par une lucidité parfaite et une logique irréprochable. Si , dans l’exposé de certaines théories, on trouve parfois du vague et de l’obscurité, il faut se souvenir qu’à cette époque la langue de la science n’était point encore formée, et que les vues de Palissy n’étaient point assez arrêtées elles-mêmes pour qu’il pût les formuler avec netteté et précision.
Un esprit aussi remarquable par la sagacité et la rectitude devait apporter dans la discussion une dialectique d’autant plus pressante qu’elle reposait avant tout sur une profonde conviction. La forme de dialogue y jetait de la variété, du mouvement, et faisait place aux objections que l’auteur y semait avec adresse, tout en se réservant de les combattre victorieusement. Ainsi Théorique, qui représente la scolastique de l’époque , est un pédagogue fort ignorant , fort indocile , très-confiant en lui-même, dont Practique renverse à plaisir tous les raisonnements et s’amuse à 'combattre les opinions
fagotées à l’avance. Une fois placée sur son terrain, Practique pousse l’argument avec habileté , manie le sarcasme avec finesse, et ne laisse plus aucun repos à son interlocuteur. Quelques-uns de ces dialogues peuvent être regardés comme des thèses complètes et comme de véritables modèles d’argumen-^ tation.
On a comparé le style de Palissy à celui de Montaigne. Son expression , en effet , est presque toujours vive , pittoresque , prime-sautière , comme celle du célèbre sceptique, 11 l’égale souvent par son tour ingénieux, par une certaine verve de logique , par une liberté de pensée et de langage qui n’exclut pas la finesse et la malice ; d’autres fois il le surpasse par le piquant et la nouveauté des formes, par l’élévation des idées, par une éloquence vive et naturelle qui prend sa source dans la fermeté de son caractère et dans la sincérité de ses croyances. Alors son style se remplit d’images, et atteint à une hauteur toute poétique ; c’est l’élan d’un cœur pur, honnête, religieux ; c’est le reflet de la candeur et de l’énereie de son âme, comme parfois on y retrouve les caractères de son talent d’artiste et les qualités qui distinguent ses ouvrages d’art , c’est-à-dire l’originalité, le relief et le coloris.
En jetant un dernier regard sur cette nature si puissante et dotée si richement des facultés les plus variées, on se demande si Palissy fut heureux. ïl le fut, sans doute, en ce sens qu’il atteignit le but spécial de ses labeurs; mais la gloire, cet autre but de l’ambition de toute âme élevée, Tobtint-il de la justice de ses contemporains? Malheureusement, non. Ses écrits furent à peine connus de son vivant ; ses ouvrages d’art ne furent jamais populaires. Peu compris de son siècle, qui ne vit en lui qu’un potier de terre , parce qu’il ne rechercha point d’autre titre, apprécié seulement par un petit nombre de gens de goût, il en tira peu de parti pour sa gloire contemporaine, et encore moins pour sa fortune. Il se crut ignorant pour n’avoir point lu les livres des philosophes, tandis qu’il avait « anatomizé la » matrice de la terre » et étudié le grand livre de la nature ; il
SC (lit étranger aux lettres, et ses écrilssont étonnants (Je prol’oncleur, brillants d’imagination , d’esprit et de génie. Sa modestie n’en fut pas moins prise au mot ; et cependant, quand on considère cette intelligence supérieure qui s’applique à tous les sujets, qui saisit partout le point de vue le plus droit et le plus fécond , on se demande ce qu’est la science de tant d’hommes qui passent pour des savants !
Soit que les malheurs de l’époque eussent attristé son âme , soit par l’effet de son austérité naturelle , Palissy était porté à la mélancolie; il aimait la retraite et la solitude, aussi son nom ne se trouve-t-il mêlé à aucun incident historique de son temps. Lorsqu’on s’est bien pénétré de la nature de son caractère, on se le représente , non comme un de ces artistes fougueux de la renaissance, dévorés d’orgueil et d’envie , pour lesquels la poursuite de leur art ne fut qu’un long combat, tout rempli de passions violentes et haineuses; mais comme un penseur grave, sévère, religieux, toujours appliqué à la méditation , se promenant le front baissé pour interroger la nature, et ne relevant la tête que pour admirer ou bénir la Providencç. C’est une de ces imposantes figures qui répandent sur leur époque un caractère austère et solennel, un des membres de cette illustre phalange qui sépara le moyen âge des temps mo dernes; phares de l’intelligence, élevés au milieu d’un siècle de ténèbres, comme pour rappeler l’esprit humain à ses nobles destinées , et le guider désormais dans la carrière du perfeo tionnement.
P. -A. Cau.
Décembre 1843.