‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 134 sur 264 · M. DE CALVIÈRES, SÉRAPHINE , EUSTACHE · texte numérisé non relu

M. DE CALVIÈRES, SÉRAPHINE , EUSTACHE

m. de calvières. — Qu'avez-vous donc fait à RuQn? Il est venu tout échauffé me trouver dans mon appartement. Il se plaint beaucoup de vous, et surtout de Léon. Il dit que vous l'accusez de vous avoir dérobé Diane. Est-ce qu'elle est perdue?

eustache. — Hélas! oui, mon papa.

Je n'ai pas voulu vous le dire , parce que j'espérais à cl. .que instant la retrouver. C'est moi qui l'ai égarée hier au soir.

séraphine. — Ah ! vous ne sauriez imaginer combien je la regrette. J'ai pleuré toute la nuit de ne pas la sentir à mon côté.

m. de calvières. — Heureusement .

ce n'est qu'uu chien. On fait tous les jonrs, dans la vie, des pertes plus importantes. Il faut s'accoutumer de bonne heure à les soutenir. Mais toi (à Eustache ) , que n'y faisais-tu plus d'attention ?

eustache. — Vous avez raison , mon papa , c'est ma faute. J'aurais dû la laisser à la maison , ou ne pas la perdre de vue , puisque je m'en chargeais. Cela me fait surtout de la peine par rapport à ma sœur , parce que Diane lui appartenait encore plus qu'à moi.

séraphine. — Oh ! je ne saurais en prendre de l'humeur contre mon frère.

Je lui ai fait quelquefois de la peine sans le vouloir, et il me l'a pardonné.

H. de calvières. — Embrasse-moi , ma fille. Jaimeà voir que tu sais supporter un malheur avec courage : mais j aime bien plus encore à te voir, dans tes chagrins, sans aigreur contre celui qui te les cause.

séraphine. — Mon pauvre frère est assez puni de sa négligence. Diane lui était aussi chère qu'à moi ; elle faisait tous ses plaisirs. Il a encore de plus le regret de causer ma peine.

m. de calvières. — Conservez toujours ces sentimens l'un pour l'autre , mes chers enfans. Prenez-les pour tous vos semblables; ils sont aussi vos frères. Je connais des personnes qui , pour une pareille bagatelle, auraient chassé un honnête domestique de leur maison.

séraphine. — Oh ! que le Ciel m'en préserve ! Préférer un chien à un domestique, une créature sans raison à une personne de notre espèce!

m. de calvières. — Pourquoi tous les hommes ne font-ils, comme toi, ma chère fille, cette différence? On n'en verrait pas qui aimeraient mieux voir souffrir la faim ou le froid à un pauvre enfant, qu à leur chien favori; qui pleurent sur une indisposition de leur épagneul, et qui voient sans pitié le sort d'uu

L AMI DES EN FANS

malheureux orphelin abandonné de toute la nature.

séraphine. — Oh ! mon papa !

m. de calvières. — En récompense du sentiment qui t'arrache ce soupir généreux , je te promets , ma fille , une chienne aussi jolie que celle que tu as perdue , si tu as le malheur de ne pas la retrouver.

séraphine. — \on, mon papa, je vous en remercie. J ai trop souffert de la perte de Diane! Si elle ne revient pas , je n'en veux plus d'autre. Je ne veux pas inYxposer davantage aux mêmes chagrins.

m. de calvières. — Tu vas trop loin, ma chère Séraphine. Nous devrions donc renoncer au plus doux plaisir de la vie . en craignant de nous choisir un ami , parce que la mort ou l'absence pourrait un jour nous en séparer? Si tu compares le plaisir que Diane , depuis qu elle est née , t'a fait sentir par son attachement , avec le chagrin passager que te cause sa perte, tu verras que le premier excède de beaucoup le second. Rien n'est plus naturel que de prendre de l'attachement pour une charmante petite bête comme Diane , et ce serait même de ta part un trait d'ingratitude

séraphine. — Oui , si je cessais de penser a elle, parce qu'elle n'est plus là pour me caresser.

m. de cai. mères. — Ce qui me console un peu dans ce malheur , c'est la force que tu dois en retirer , pour en soutenir , s'il le faut, de plus grands. Tout < e que nous possédons sur la terre, peut échapper de nos mains avec la même rapidité ; et il est sage de s'accoutumer de bonne hejre aux privations les plus sensibles. Mais, pour en revenir à notre premier sujet , vous avez donc maltraite' Itufin ?

séraphine. — Ce n'est pas nous, mon papa ii"iis no lui avons parlé qu'avec

douceur. C'est Léon qui l'a poussé un peu vivement.

m. de calvières. — Et quelle a été sa réponse ?

el'staciie. — Il s'est assez mal défendu. Il a été même tout décontenancé a la première question.

séraphine. — Mais vous , mon papa , croyez-vous qu'il pût être assez effronté pour nier d'avoir pris ma levrette, s'il l'a effectivement dérobée?

m. de calvières. — Je ne puis rien affirmer la-dessus ; cependant ce trouble ne vient pas d'une conscience bien pure. Au reste , pour n'avoir rien à nous reprocher au sujet de Diane , il faut la réclamer , dès demain , dans les annonces publiques.

ei'stache. — Mais , mon papa, si elle est réellement en son pouvoir , ce soin devient inutile.

m. de calvières. — Il peut ne pas l'être. Un chien demande à être nourri : et ce n'est pas un animal si petit et si tranquille, qu'on puisse le cacher aux yeux de tout le monde. Il se trouvera peut-être dans sa maison quelqu'un d'assez honnête pour nous en donner des nouvelles. Je ne veux faire aucune démarche auprès de son père ; je connais trop sa grossièreté. D'ailleurs il est piqué contre moi de ce que je vous ai défendu une liaison étroite avec sou fils. 11 faut attendre l'effet de notre réclamation.

séraphine. — J'en espérerais quelque chose, si je pouvais promettre une récompense a celui qui me rapporterait la chienne.

m. de calvières. — C'est moi qui me charge de ce point. Viens.. Eustache , je vais dans mon cabinet diesser le signalement de Diane; et tu le porteras au bureao des Petites-Afficbef.

si i. MiiiM . — Qhl quelle joie ce serait pour la pauvre petite bêle et pour moi de nous revoir encore!

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