‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 171 sur 264 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Madame BEAUMONT , LÉONOR.

léonor. — Boni le voilà dehors. Je respire.

Mme beaumont. — Doucement , doucement, Léonor, qu'il ne puisse vous entendre.

léonor. — Qu'il m'entende s'il veut.

Je suis si piquée , que je briserais volontiers mon clavecin , et que je mettrais en pièce tous mes dessins et mes cahiers de musique.

MmB beaumont. — Calme-toi donc,

L AMI DES ENFANS

mon enfant , tu as besoin ici de toute ta modératiou.

léonor. — C'est bien assez , je crois , de m'être possédée en sa présence. Ne 1 avez-vous pas vu? Ne l'avez-vous pas entendu?

Mme beaumont. — Les personnes de son âge ont leurs bizarreries.

léonor. — Pourquoi donc m'y exposer ? Il ne fallait pas me faire chanter devant lui. Je ne le voulais pas. Voila ce que c'est de faire toujours à sa tête comme vous. Mais il n'a qu'à y revenir.

Mme beaumont. — Ma chère Léonor , je t'en conjure. Tu ignores peut-être que ta fortune dépend absolument de monsieur Verteuil?

léonor. — Ma fortune?

Mme beaumont. — Hélas ! oui. Fautil que je t'avoue ce que tu tiens déjà de ses bontés?

léonor. — Oh! je le sais. De petits présens qu'il me fait de loin en loin. Je puis fort bien me passer de ses cadeaux.

Mme beaumont. — Ah ! ma chère enfant , sans lui tu serais bien malheureuse. Ce que ton père t'a laissé pour héritage est si peu de chose ! De mon côté , je n'ai qu'un revenu très-médiocre. Comment aurais-je pu, avec ces seuls moyens, fournir aux dépenses de ton éducation ?

léonor. — Est-il possible , ma tante?

Quoi ! c'est à monsieur Verteuil que je suis si redevable? S'occupe-t-il aussi de mon frère?

Mme beaumont. — C'est lui qui paie également sa pension et ses maîtres.

léonor. — Vous me l'aviez toujours caché.

Mme beaumont. — Pourvu que rien ne manquât à tes besoins , que t'importait cette connaissance ? Tu vois par-là combien il est important de le ménager , «le lui montrer des égards et du respect. Mais ce n'est pas tout, il a voulu vous voir , ton frère et toi . avant d'écrire son

testament, afin de régler ses dispositions en votre faveur.

léonor. — Oh ! que je suis à présent fâchée de lui avoir montré de l'humeur et du dépit !

Mme beaumont. — C'est aussi fort mal de sa part. Écouter froidement ta voix brillante ! Ne pas être transporté de plaisir à ton exécution sur le clavecin! Quoi qu'il en soit, il faut que tu le flattes; autrement toutes ses préférences seront pour Didier.

léonor. — Ah ! il les mérite mieux que moi, je le sens.

Mme beaumont — Que dis-tu ? C'est bien peu te connaître. Et quelle serait ta destinée! Un homme sait toujours faire son chemin dans le monde. Mais une femme, quelle ressource peut-elle avoir?

léonor. — 11 est vrai. Vous me faites sentir par-là que j'aurais dû apprendre des choses plus utiles que le dessin , la danse et le clavecin.

Mme beaumont. — Folle que tu es 1 Avec la fortune que tu peux te promettre, qu'est-ce qu'une jeune demoiselle doit désirer de plus que des talens agréables pour briller dans la société? Il ne s'agit que d'intéresser M. Verteuil en la faveur. Avec des attentions et des complaisances, nous en ferons ce qu'il nous plaira.

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