‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 200 sur 264 · LA POULE · texte numérisé non relu

LA POULE

Que Cyprien était heureux d'avoir un père d'un cœur si tendre, d'un esprit si équitable ! Lorsqu'il avait été pendant quelques jours sage et diligent , il pouvait se promettre que M. de Tourvillene' manquerait pas de lui en témoigner sa satisfaction par une récompense flatteuse. Il avait du goût pour la culture des fleurs et pour le jardinage. Son papa s'en était aperçu , et il proûta de cette remarque pour lui procurer , par ce moyen , de nouveaux plaisirs.

Ils étaient un jour à table. Cyprien , lui dit son père, ton précepteur vient de me dire que tu commençais aujourd'hui l'histoire romaine et la géographie de l'Italie; si dans huit jours tu peux me rendre un compte exact de ce que tu auras appris, je te défie d'imaginer le prix que je réserve a ton application.

Cyprien, comme on peut le croire, retint aisément ce discours. Il travailla toute la semaine sans se rebuter. Quo dis-je ? il y prit tant de plaisir, qu'en vérité c'eût été à lui d'en récompenser son papa.

Le jour de l'épreuve arriva sans l'inquiéter. Il soutint à merveille sou examen. Il savait déjà toute l'histoire des rois de Rome; et il traçait lui-même sur la carte les accroissemens progressifs de cet empire naissant.

M. de Tourville , transporté de joie , prit et serra la main de son fils. Allons, lui dit-il en l'embrassant, puisque tu as cherche à me causer du plaisir , il est juste que je l?en procure à mon tour. Il le conduisit, à ces mots, dans le jardin , et lui en montrant un carré : Je te le cède, lui dit-il. Tu peux le diviser en

deux parties; cultiver dans l'une des fleurs , et dans l'autre des légumes à ton choix. Ils allèrent ensuite vers une petite loge adossée a la cabane du jardinier.

Cyprien y trouva une bêche , un arrosoir, un râteau, et tous les autres instrumeus dujardinage. fabriqués exprès pour sa taille . et proportionnés a ses forces. Les murs étaient tapissés de paniers et de corbeilles. On voyait sur des planches des boîtes remplies de griffes et d'ognons de fleurs, et des sachets pleins de graines d'herbages; le tout bien étiqueté d'une belle écriture , avec une carte pendante qui marquait le temps des semences et des récolles.

Il faudrait être encore à l'âge heureux de Cyprien , pour se représenter l'excès de sa joie. Son petit coin de terre était pour lui un grand royaume; et toutes les heures de relâche qu'il perdait auparavant àpolissonner, il les employait utilement à cultiver son jardin.

Un jour qu'il en sortait , il oublia imprudemment de tirer la porte après lui.

Une poule s'aperçut de son étourderie . et eut la fantaisie d'aller a la chasse sur ses terres. Les planches de fleurs étaient couvertes d'un terreau bien gras . et par conséquent abondant en vermisseaux.

La poule, friande de cette nourriture, se mit à gratter de ses pieds et à creuser de son bec, pour en déterrer. Elle établit de préférence ses fouiller dans un endroit où Cyprien venait de transplanter des œillets.

Quelle fut la colère du petit garçon , lorsqu'à son tour il vit cette jardinière nouvelle labourer de la sorte ses platesbandes! Ah! maudite bête, lui cria-t-il,

l'ami des enfans.

tu vas me le payer I 11 courut aussitôt fermer la porte, de peur que la victime n'échappât a sa vengeance; et ramassant du sable , des cailloux , des mottes de terre , tout ce qu'il pouvait saisir, il les lui jetait , en la poursuivant.

La pauvre poule, tantôt courait de toute sa vitesse, tantôt, prenant l'essor, cherchait à s'élever au-dessus des murs : son vol n'allait pas a cette hauteur. Elle retomba malheureusement une fois sur les planches de fleurs de Cyprien , et s'embarrassa des pieds et des ailes dans les touffes de ses plus belles jacinthes.

Cyprien, qui la vit ainsi enchevêtrée, crut tenir sa proie. Deux planches de tulipes et de giroflées le séparaient encore d'elle : emporté par sa rage, il les foule lui-même impitoyablement sous ses pieds pour franchir plus tôt l'intervalle. Mais la poule, redoublant d'efforts à l'approche de son ennemi , vient à bout de se dégager, et s'élève de plus belle , emportant à sa patte une jacinthe rosetendre à dix cloches. Cyprien avait saisi son râteau ; il le lance de toute la raideur de son bras. Le râteau tournoyant, au lieu d'atteindre son but fugitif, n'atteignit qu'une glace du pavillon du jardin , qu'il mit en pièces , et se fracassa luimême deux dents, en retombant sur le pavé.

Le petit furibond, plus acharné par tous ces malheurs , avait couru prendre sa bêche ; et le nouveau combat aurait eu des suites funestes pour son adversaire , qui , de fatigue et d'étourdissement , s'était allé rencogner contre une tonnelle, si M. de Tourville, que le bruit avait dès le commencement attiré à sa fenêtre, ne fût venu à son secours.

A peine Cyprien l'eut-il aperçu , qu'il

s'arrêta tout confus , et lui dit : Voyez ,

voyez, mon papa, le ravage que celte

maudite poule a fait dans mou jardin !

— Si tu en avais fermé la porte, lui

dit froidement son père, ce dommage ne serait pas arrivé. J'ai vu ta conduite. N'as-tu pas eu de honte de rassembler toutes tes forces contre une poule? Elle est privée des lumières de la raison; et si elle a fourragé tes œillets , ce n'était pas pour te nuire, mais pour chercher sa pâture. Te serais-tu mis en fureur contre elle , si elle n'avait gratté que dans les orties? Et d'où peut- elle avoir appris à faire une différence entre les orties et les œillets ? C'est à toi seul qu'il faut t'en prendre des trois quarts du dégât. Il fallait la chasser avec précaution, pour ne rien endommager de plus. Ma glace et mon râteau ne seraient pas en pièces , toute la perte se serait bornée à quelques fleurs. Il n'y a donc que toi de punissable. Si je coupais une branche de ce noisetier, et que je te fisse éprouver le même traitement que tu voulais faire subir à la poule , ne serais-je pas plus juste que toi ? Je n'en ferai rien , pour te convaincre qu'il ne dépend que de nous de retenir notre colère. Mais pour la glace que tu m'as cassée , lu voudras bien me la payer de l'argent de tes semaines. Je ne dois pas souffrir de la folie de tes emporteraens.

Cyprien se retira confondu, et de toute la journée il n'osa lever les yeux sur son père.

Le lendemain, M. de Tourville lui demanda s'il ne serait pas bien aise de l'accompagner a la promenade. Cyprien le suivit, mais d'un air de tristesse qu'il s'efforçait vainement de cacher. Son père s'en aperçut , et lui dit : Qu'as-tu donc, mon iils ? tu me parais affligé.

cyprien. — Eh ! mon papa , n'ai-je pas sujet de l'être? 11 y a un mois que j'économise sur mes plaisirs , pour faire un petit présent à ma sœur. J'ai ramassé douze francs que je destinais a lui acheter un joli chapeau , et il faut que je vous en

l/AMl DES ENFANS.

donne peut-être la moitié pour la glace que j'ai cassée.

m. de tolrville. — Je crois que tu aurais eu bien du plaisir a donner à ta sœur cette marque d'amitié; mais il faut que ma glace soit payée la première.

Cette leçon t'apprendra , pour toute ta vie , à ne pas t'abandonner a tes fureurs, de crainte d'empirer le premier mal.

cyprien*. — Ali ! je ne laisserai jamais la porte du jardin ouverte, et je ne m'en prendrai plus aux poules de mes étourderies.

m. de tolrville. — Mais crois-tu que dans ce vaste univers il n'y ait que les poules qui puissent te fâcher ?

cyprien. — Eh ! mon Dieu, non. Tenez, la semaine dernière , j'avais laissé ma mappemonde sur la table. Ma petite sœur vint dans mon cabinet, prit une plume et de l'encre, et barbouilla si bien toute la face du globe, qu'il n'est plus possible de distinguer l'Europe de l'Amérique.

m. de tolrville. — Tu as doue a te préserver du tort que peuvent te faire aussi tes semblables ? ,

cyprien. — Hélas ! oui , mon papa.

m. de tolrville. — Sans vouloir te dégoûter de la vie , je t'annonce que tu auras à y supporter bien d'autres dommages que ceux qu'une poule et ta petite sœur ont pu te causer. Les hommes cherchent leurs plaisirs et leurs intérêts, comme les poules cherchent les vermisseaux ; et ils les chercheront aux dépens de tes biens, comme les poules aux dépens de tes fleurs.

cyprien. — Je le vois bien par l'exemple de Juliette , puisque le petit plaisir qu'elle a pris à faire ses griffonnages m'a coûté ma plus belle carte de géographie.

M. DE TOUR*ILLE. — Ne pouvais- lU

pas prévenir cotte perte, en serrant la mappemonde dans ton portefeuille?

< ii'isiEN. — Vraiment , oui.

m. de tocrville. — Songe donc a te comporter toujours si prudemment que personne ne puisse te faire de tort réel ; mais si, malgré tes précautions, tu as le malheur d'en éprouver, sache le supporter de manière a ne pas te le rendre encore plus préjudiciable.

cyprien. — Et par quel moyen , mon papa ?

u de tolrville. — Par de l'indifférence, s'il est léger; par du courage, s'il est grave. J'ose te proposer pour exemple ma conduite envers M. Duclion.

cyprien. — Ah, ne me parlez pas de cet homme ! Depuis deux ans, il ne vous regarde plus; et il n'y a sorte d'horreurs qu'il ne dise de vous dans le monde.

m. de tolrville. — Sais-tu ce qui le porte à ces indignités ?

cyprien. — Je n'ai jamais osé vous interroger la-dessus.

si. de tolrville. — C'est la préférence que j'ai obtenue pour un emploi que mon père avait exercé pendant trentecinq ans avec honneur , et dans lequel j'avais été formé de bonne heure par ses instructions. Il n'avait d'autres titres , pour me le disputer, que son ignorance et son effronterie. Mes "droits l'ont emporté sur toute sa faveur. Voila ce qui m'a valu sa haine et ses calomnies.

cyprien. — Ah ! mon papa , si j'étais aussi grand que lui , je lui ferais bien rengainer ses propos.

m. de tolrville. — Je suis de sa taille , et je le laisse dire. La conduite que lu aurais dû tenir avec la poule , je la garde précisément envers lui. Les œillets dont elle a dépouillé la racine en cherchant de quoi se nourrir, c'est l'estime publique dont je jouis qu'il travaille ;i <lcraciuer,pour trouver à assouvir le ver qui le ronge. Eu cherchant a le punir, je foulerais sous mes pieds le respect et la considération que je me dois ;i moimême . comme tu as foulé sous les liens

L AMI DES EXFANS.

tes giroflées et tes tulipes. La glace que lu m'as cassée , ton râteau que lu as édenté, ce sont mes biens, mon repos et ma santé que je perdrais dans une vaine et maladroite vengeance. Instruit par l'accident que tu as souffert, tu fermeras désormais ton jardin à la poule; instruit par la méchanceté de mon ennemi , je mets, par ma bonne conduite , une barrière insurmontable entre nous deux.

Inaccessible à ses atteintes, je goûte les fruits de ma modération , tandis qu'il se consume dans les efforts de sa malice, jusqu'à ce que les remords viennent le déchirer. En m' affectant de ses outrages, je me serais fait la victime qu'il n'aspirait qu'a immoler, et mes dignes amis m'auraient reproché ma faiblesse : mon indifférence pour ses iujures le livre à

ses propres mépris, et soutient la haute opinion de mon caractère dans l'esprit de tous les gens de bien.

cyprien. — Ah , mou papa ! que de chagrin dans la vie je puis m'épargner, en me souvenant de ce que vous venez de m'apprendre !

Comme ils disaient ces mots ils arrivèrent, sans y songer, à la porte de leur maison. Leur entretien roula sur le même sujet toute la soirée. Us se séparèrent fort contens l'un de l'autre. Cyprien s'endormit le cœur plein d'une tendre reconnaissance pour les sages instructions qu'il avait reçues, et M. de Tourvïlle avec la satisfaction la plus sensible à un bon père, celle de n'avoir pas vécu inutilement cette journée pour le bonheur de son ûls.

LE DESORDRE ET LA EIALPROPRETJâ

Urbain passait , à juste litre , pour un excellent petit garçon. II était doux et officieux pour ses amis, obéissant envers ses maîtres et ses parons.

Il n'avait qu'un défaut. C'était de ne prendre aucun soin de ses livres et de ses petits effets , d'être fort négligé dans sa parure, et très-sale sur ses habits.

On l'avait souvent repris de sa négligence. Ces reproches l'affligeaient pour lui-même , et parce qu'il voyait ses amis les lui faire avec regret. Il avait mille fois résolu de se corriger ; mais l'habitude était devenue si forte, que c'était toujours le même désordre et la même malpropreté.

Il y avait long-temps que son papa lui avait promis , ainsi qu'à ses frères , de leur donner le plaisir d'une promenade sur l'eau.

Le temps se trouva un jour très-serein.

Le veut était doux , la rivière tranquille. M. de Saint-André résolut d'eu profiter. 11 fit appeler ses enfaus, leur annonça son projet; et, commesa maison donnait sur le port, il prit la peine d'y aller lui-même choisir une petite chaloupe , la plus jolie qu'il put trouver.

Comme toute la jeuue famille se réjouit ! Avec quel empressement chacun se hâta de faire ses préparatifs pour une partie de plaisir si long-temps attendue!

Ils étaient déjà prêts, lorsque M. de Saint-André revint pour les prendre. Ils sautaient de joie au tour de lui. De son côté, il était ravi de leur joie. Mais quelle fut sa surprise, en jetant les yeux sur Urbain, de voir l'état pitoyable de son accoutrement!

L'un de ses bas était descendu sur le talon; l'autre se roulait à longs plis autour de sa jambe, qui ne représentait

L AMI DES ENFAXS.

pas mal une colonne torse. Sa culotte avait deux grands yeux ouverts à l'endroit du genou. Sa veste était toute marque tée de taches de graisse et d'encre ; et il manquait à son surtout la moitié du collet.

M. de Saint-André vit avec peine qu'il nepouvait se chargcrd'Urbain dans un pareil état. Tout le monde aurait eu raison de croire que le père d'un enfant si désordonné devait êire aussi désordonné lui-même, puisqu'il souffrait ce défaut dégoûtant dans son fils. Et comme il avait des qualités plus heureuses pour se faire distinguer par ses concitoyens , il n'était pas excessivement jaloux de cette nouvelle renommée.

Urbain avait bien un autre habit; malheureusement il se trouvait alors chez le tailleur ; et ce n'était pas pour peu de chose. 11 ne s'agissait de rien moins que d'y recoudre un pan qui s'était détaché. Le dégraisseur devait ensuite en avoir pour deux ou trois jours de besogne à le remettre à neuf.

Qu'arriva-t-il, mes amis ? Vous le devinez sans peine.

Ses frères , qui avaient des habits propres , et dont tout l'équipage faisait honneur à leur papa, montèrent avec lui dans la chaloupe. Elle était peinte en bleu, relevée par des bordures d'un rouge éclatant. Les rames et les banderoles étaient bariolées de ces deux couleurs.

Les matelots portaient des vestes d'une blancheur éblouissante , avec de larges ceintures vertes autour de leur corps, de gros bouquets de fleurs à leur côté; de grands panaches de plumes a leurs chapeaux. Il y avait dans le fond, près du gouvernail . trois hommes avec un hautbois , un fifre et un tambour , qui commencèrent a jouer sur les inslrumens une marche guerrière , aussitôt que la chaloupe s'éloigna du bord. Le peuple . as-

semblé sur le rivage , y répondait par de joyeuses clameurs.

Urbain, qui s'était fait une si grande fête de cette promenade , fut obligé de rester à la maison. Il est vrai qu'il eut le plaisir de voir de sa fenêtre cet embarquement , de suivre de l'œil la chaloupe, dont un vent léger enflait les voiles , et qui paraissait voler sur la surface des eaux, et que ses frères, à leur retour, voulurent bien lui raconter tous les amusemens de leur journée, dont le seul récit les faisait tressaillir de joie.

Un autre jour , comme il s'amusait dans une prairie à cueillir des fleurs avec un de ses amis , pour en faire un bouquet à sa maman , il perdit une de ses boucles.

Au lieu de s'occuper à la chercher , il pria son camarade , qui restait aussi pour arranger le bouquet, de lui prêter une des siennes, parce qu'en marchant sur les oreilles pendantes de son soulier, il avait déjà trébuché deux ou trol* fois.

Son ami lui prêta volontiers sa boucle. Urbain, pressé de courir, l'attacha si négligemment , qu'au bout d'un quart d'heure, elle était déjà hors de son pied.

Us se trouvèrent fort embarrassés I quand il fut question de rentrer au logis. La nuit était venue; et l'herbe était si haute , qu'un agneau se serait caché sous son épaisseur. Le moyen d'y retrouver , dans l'obscurité, quelque chose d'aussi petit? Ils s'en retournèrent clopin-clopant, s'appuyant l'un sur l'autre, et tous les deux fort tristes ; Urbain surtout, qui, doué d'un caractère très-sensible . avait à se reprocher d'exposer son ami à la colère de ses parens.

Le lendemain, il se présenta devant toute sa famille assemblée avec une seule boude pour ses deux souliers. Triste coup d'oeil pour un père , qui voyait par-

L AMI DES ENFANS

la combien ses leçons avaient été vainement prodiguées !

M. de Saint-André payait tous les dimanches une petite pension à ses enfans, pour leur donner le moyen de satisfaire aux fantaisies de leur âge , et surtout de leur générosité. Les frères d'Urbain avaient le plaisir de l'employer à un usage si doux. Mais pour lui , sa pension ne lui passait presque jamais dans les mains, parce que son père la retenait , tantôt pour lui acheter des boutons de manches , un col , ou son chapeau qu'il avait égarés , tantôt pour lui faire détacher ses habits, et réparer leur désordre.

Une boucle d'argent est d'un certain prix. Ce n'était pas tout encore, il avait perdu celle de son camarade , et il fallait l'en dédommager tout de suite. Mais comment? ses pensions de la semaine n'auraient pu y suffire de plus de trois mois.

Heureusement son père lui avait fait apprendre a écrire , et , pour me servir de l'expression commune , il avait une assez jolie main.

C'était le seul travail où il pût gagner quelque chose. Je dois convenir, à sa louange, qu'il se prêta de fort bonne grâce à l'arrangement qui lui fut proposé.

Le père de son ami était un avocat célèbre, qui donnait tous les jours un grand nombre de consultations. M. de Saint- André lui offrit de les faire mettre au net par Urbain , jusqu'à ce qu'il eût gagné de quoi payer la boucle de son ami , qu'il avait perdue.

Urbain passait les heures de ses récréations à copier des écrits de procédures fort ennuyeux , et tout griffonnés , tandis que ses frères allaient se promener à la campagne , ou qu'ils s'amusaient avec leurs camarades à jouer dans le jardin.

Oh ! combien il soupira de son étour derie ! et combien , dans un petit nombre de jours , elle lui fit perdre de plaisirs !

Il eut le temps de faire bien des réflexions sur lui-même, et de former, pour l'avenir , de bonnes résolutions , que son expérience lui a fait suivre fidèlement. Si je vous le montrais , mes chers amis , en voyant l'air de propreté qui règne aujourd'hui dans sa parure , et l'arrangement qu'il observe dans tout ce qui lui appartient , vous ne croiriez jamais que c'est la même personne dont je viens d'écrire l'histoire pour vous instruire, autant que pour vous amuser.

EUPKRASIE.

euphrvsie. à sa poupée. — Eh bien !

mademoiselle , vous ne voulez donc pas m'obeir ? Vous tiendrez toujours votre cou raide comme un piquet? Tenez, voyez comme ces petits airs de tête me vont bien. Allons! Oh! que vous êtes maussade ! Prenez-y garde , ne me faites pas mettre en colère. Je me fâcherai encore plus que maman, lorsque je battis hier mon épagneul.

Mmc DB semgxy , qui a entendu ces derniers viols : — Tu me parais uu peu sérieuse , Euphrasic. Est-ce que la poupée ne s'est pas bien conduite envers loi?

euimmasie.— Jclui montre comment

il faut se donner des airs gracieux , et elle ne veut pas les prendre.

Mmc de selign'v. — Je conviens qu'il est assez triste de prodiguer inutilement d'aussi utiles instructions. Mais lu parlais de te mettre en colère ?

eophrasie. — Oh ! non. Je lui reprochais seulement Vous avez peutêtre entendu ce que je lui ai dit ?

Ume DE SEMGXY. — Supposé qUC je

n'en aie rien entendu , et que je te prie de me confier le sujet de les entretiens, craindrais-tu de me metlrc dans la confidence ?

euhirasie. — Non, maman; je sais

L'AMI DES ENFANS

que les petites filles ne doivent avoir aucun secret pour leur mère.

Mme de seligny. — Très-bien , mon cœur. Redis-moi donc ce que tu disais à la poupée.

euphrasie. — C'est qu'elle ne voulait pas porter un peu de côté sa tête , et je lui disais que si elle refusait de ni'obéir, je me mettrais en colère, et que je me fâcherais encore plus que vous , lorsque je battis hier mon épagneul.

Mme de seligny. — Tu penses donc que je me mis en colère?

euphrasie. — Vous ne me regardiez pas du même œil qu'auparavant; je pensai que vous aviez de l'humeur contre moi.

m™ de seligny. — Ce n'était pas de l'humeur, c'était de la tristesse; car, d'abord j'eus de la peine de voir que tu faisais mal à ton chien : ensuite, je craiguis qu'il ne s'avisât de te mordre, si lu continuais de le frapper. Je t'en avertis ; et comme tu semblàis recevoir de mauvaise grâce mes conseils, je tremblai de te voii devenir désobéissante; et c'est pour cela que je fus si affligée, que les larmes m'en vinrent aux yeux. Tu te figuras alors que j'étais en colère. En colère? Fi donc I Je me serais aussi mal comportée envers toi , que toi envers ton chien.

euphrasie, — Mais vous n'êtes pas fâchée non plus de ce que je disais à ma poupée ?

Mme de seligny. — II y aurait bien quelque chose a te dire au sujet de ces airs de coquetterie que tu voulais lui donner, et que tu commençais par prendre toi-même.

euphrasie. — Je croyais, maman, en être plus aimable. La petite Aglaé m'a dit que ces tours de tête me siéraient fort bien.

»ime de seligxy. — Il me semble que je dois eu savoir la- dessus un peu plus

que ton amie; et je ne serais pas du tout de son avis.

euphrasie. —J'essayai pourtant hier des airs penchés devant le miroir, et je trouvai qu'ils m'allaient à merveille.

Mme de seligny. — Tu penses donc que les contorsions et les simagrées puissent valoir les grâces naturelles de ton âge? Et puis tu ignores peut-être à quoi ces grimaces conduisent infailliblement.

euphrasie. — Et à quoi donc , maman, je vous prie ?

Mmc de seligny. — A prendre le goût de l'affectation, et à mettre bientôt dans son cœur la même fausseté que l'on met dans son maintien.

euphrasie. — Oh ! mon Dieu ! que me dites-vous ? Je suis bien heureuse de vous en avoir parlé : je serais peut-être tombée dans ce vice sans m'en aperce voir.

Mme de seligny.— Et moi, pleine de confiance en ta candeur, je ne m'en serais peut-être aperçue que lorsque le mal aurait eu fait des progrès , et qu'il eût été bien difficile d'y porter du remède. Tu vois par-là combien il est important de te défier des conseils de jeunes enfans aussi inexpérimentés que toi-même , et de me consulter, de préférence, dans toutes les occasions.

euphrasie. — Oh! oui, maman, je vous le promets, puisque vous voulez avoir cette bonté. Queserais-je devenue, si vous m'en aviez fait le reproche devant toute une assemblée ! J'en serais morte de honte.

. Mmc de seligny. — Je suis obligée quelquefois de prendre ce moyen pour te rendre la leçon plus frappante ; mais nous pouvons former un arrangement pour t'épargner les humiliations publiques.

euphrasie. — Ah I je ne demande pas mieux. Voyons, quelcst-il?

L AMI DES ENFANS

um' de sblio'y. — C'esl de m'obéir au premier coup-d*œil, lorsque je te ferai signe de faire ou de ne pas faire une chose. Tu chercheras à réfléchir en toi-même, pour en sentir la raison. Si elle ne se présente pas à ton esprit, obéis toujours; et ensuite, lorsque nous serons seuls , tu pourras me la demander; je me ferai un plaisir de te la faire comprendre.

euphrasie. — Ah I maman, voilà qui est fort commode. Que vous m'allez épargner de chagrins et de sottises !

Euphrasie, pénétrée de la sagesse de cette instruction , ne se permit plus une action tant soit peu douteuse , sans avoir

d'abord pris le conseil de sa maman.

Elle parvint bientôt à lire dans le signe le plus léger , le parti qu'elle devait prendre dans toutes les circonstances où elle se trouvait embarrassée. Peu à peu les tendres avis de sa maman, et ses propres réflexions, lui formèrent une expérience au-dessus de son âge. Tout le monde était aussi surpris qu'enchante de la prudence de sa conduite, et de la maturité de sa raison. Avant l'âge de douze ans , elle avait acquis tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre ; savoir : la satisfaction intérieure de son propre cœur, l'attachement solide de ses amis , et la tendresse de ses parens.

L'ECOLE DES MARATRES.

PERSONNAGES

Page 1