‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 263 sur 264 · LA PETITE BABILLARDS · texte numérisé non relu

LA PETITE BABILLARDS

Léonor était une petite fille pleine d'esprit et de vivacité. A l'âge de six ans , elle maniait déjà l'aiguille et les ciseaux avec beaucoup d'adresse , et toutes les jarretières de ses parens étaient de sa façon. Elle savait aussi lire tout couramment dans le premier livre qu'on lui présentait. Les lettres de son écriture étaient bien formées. Elle n'en mettait point de grandes, de moyennes et de petites dans le même mot, les unes penchées en avant, les autres en arrière ; et ses lignes n'allaient point en gambadant du haut deson papier jusqu'en bas, ainsi que je l'ai vu

pratiquer a beaucoup d'autres enfans de son âge.

Ses parens n'étaient pas moins contens de son obéissance , que ses maîtres ne l'étaient de son application. Elle vivait dans la plus douce union avec ses sœurs, traitait les domestiques avec affabilité, et ses compagnes avec toutes sortes d'égards et de prévenances. Tous les anciens amis de ses parens, tous les étrangers qui venaient , pour la première fois , dans la maison , en paraissaient également enchantés.

Qui croirait qu'avec tant de qualités,

L AMI DES EXFANS.

de talens et de gentillesse, on pût avoir le malheur de se rendre insupportable ? Tel fut cependant celui de Léonor.

Un seul défaut qu'elle contracta, vint à boutde détruire l'effet de tous ses agréinens; l'intempérance de sa langue fit bieutôt oublier les grâces de son esprit et la bonté de son cœur. La petite Léonor devint la plus grande babiilarde de tout l'univers. Lorsque, par exemple, elle prenait le matin son ouvrage, il fallait qu'elle dit : Oho ! il est bien temps de se mettre en besogne. Que dirait maman si elle me trouvait les bras croisés ? 0 mon Dieu ! le grand morceau que j'ai à coudre ! Mais, Dieu merci, je ne suis pas mauchotte, et je saurai bien en venir à bout. Ah ! voilà l'horloge qui sonne.

Une, deux, trois, quatre, ciuq, six, sept, huit, neuf heures. J'ai encore deux heures jusqu'à l'heure de mon clavecin. Eu deux heures on peut expédier bien du travail. Maman, en récompense, me donnera des bonbons. Quel plaisir j'aurai à les croquer ! Je n'aime rien tant que les pralines. Ce n'est pas que les dragées ne soient aussi fort bonnes. Mon papa m'en donna l'autre jour; mais je crois que les pralines valent encore mieux , à moins que ce nesoientles dragées. AhlsiDorothée venait aujourd'hui ! je lui ferais voir ma belle garniture. Elle est assez drôle , cette petite Dorothée; mais elle aime trop à parler ; on n'a pas le temps de glisser un mot avec elle. Où est donc mon dé ? Ma sœur, n'as-tu pas vu mon dé? Il faut que Justine l'ait emporté avec elle ! elle n'en fait jamais d'autres, cette étourdie ! Sans dé on ne peut pas travailler, le cul de l'aiguille vous entre dans le doigt. Le doigt vous saigne, cela fait grand mal, et puis votre ouvrage est tout sali. Justine, Justine ! où es-tu donc? N'as-tu pas vu mon dé? Mais non, le voilà tout embarlificoté dans mon éehevcau.

C'est ainsi que la petite créature dé-

goisait impitoyablement toute la journée. Quand sou père et sa mère s'entretenaient ensemble de choses intéressantes, elle venait étourdiment se jeter au travers de leurs discours. Souvent à dîner , elle en était encore à sa soupe , lorsque les autres avaient presque fini leur repas.

Elle oubliait le boire et le manger , pour se livrer à son bavardage.

Son papa la reprenait plusieurs fois le jour de ce défaut; les avis et les reproches étaient également inutiles. Les humiliations ne réussissaient pas mieux. Comme personne ne pouvait s'entendre auprès d'elle, on l'envoyait toute seule dans sa chambre. Aux repas, on prit le parti de la mettre séparément à une petite table , aussi loin qu'il était possible de la grande. Léonor était affligée, mais elle ne se corrigeait pas. Elle avait toujours quelque chose à se dire tout haut à elle-même , quand sa langue ne pouvait s'accrocher à personne. Plutôt que de rester muette, elle aurait lié conversation avec sa fourchette et son couteau.

Que gagnait-elle donc à suivre cette malheureuse habitude ? Vous le voyez , mes chers amis, rien que des mortifications et de la haine. Je vais vous raconter ce qu'elle eut encore un jour à souffrir.

Ses parens étaient invités par un de leurs amis à venir passer quelques jours à sa maison de campagne. C'était dans l'automne. Le temps était superbe ; et il n'est guère possible de se représenter l'abondance qu'il y avait cette année de pommes, de poires, de pêches et de raisins.

Léonor s'était figuré qu'elle accompagnerait ses parens. Elle fut bien surprise, lorsque son père, ordonnant h ses petites sœurs Julie et Cécile de se préparer , lui annonça que pour elle, il fallait qu'elle restât à la maison. Elle se jeta en pleurant dans les bca$ de sa mère. Ah ! ma

L, AMI DES ENFANS

chère maman, lui dit-elle, comment ai-je mérité que mon papa soit si fort en colère contre moi? Ton papa , lui répondit sa maman , n'est pas en colère ; mais il est impossible de tenir à ta société ! Tu troublerais tous nos plaisirs par ton bavardage continuel.

Faut-il donc que je ne parle jamais , reprit Léonor ? Ce défaut , lui répliqua sa mère, serait aussi grand que celui dout nous voulons te guérir. Mais il faut attendre que ton tour vienne , et ne pas couper sans cesse la parole à tes parens et à des personnes plus âgées et plus raisonnables que toi. Il faut aussi t'abstenir de dire tout ce qui te passe par la tête. Lorsque tu veux savoir quelque chose utile à ton instruction, il faut le demander nettement et en peu de mots; et si tu as quelque récit à faire . bien réfléchir d'abord en toi-même , si tes parens ou ceux qui t'écoutent auront du plaisir à l'entendre.

Léonor, au défaut de raisons, n'aurait pas manqué de paroles pour se justifier; mais elle entendit son papa qui appelait sa femme, et Julie, et Cécile. La voiture était déjà prête.

Léonor les vit partir en soupirant ; et son œil, plein de larmes, suivit la voiture aussi loin que sa vue put s'étendre. Lorsqu'elle ne la vit plus , elle alla s'asseoir

dans un coin, et passa une demi-heure à pleurer. Maudite langue ! s'écriait-elle, c'est de toi que viennent tous mes chagrins. Va, je prendrai garde que tu ne dises plus à l'avenir un mot plus qu'il ne faut.

Quelques jours après ses parens revinrent. Ses sœurs rapportèrent des corbeilles pleines de noix et de raisins.

Comme elles avaient le cœur excellent , elles se firent un plaisir de partager avec Léonor ; mais Léonor était si rassasiée par sa tristesse, qu'elle ne put pas en goûter. Elle courut a son papa , et lui dit : Ah I mon papa , pardonnez-moi de vous avoir mis dans la nécessité de me punir : nous en avons trop souffert l'un et l'autre ! Je ne veux plus être une babillarde.

Son papa l'embrassa tendrement.

Le lendemain il fut permis à Léonor de se mettre à table avec les autres. Elle parla très-peu, et tout ce qu'elle dit fut plein de grâce et de modestie. Il est vrai qu'il lui en coûta beaucoup pour retenir sa langue, qui, d'impatience etde démangeaison, roulait ça et là dans sa bouche. Le lendemain cette retenue lui fut moins pénible , et moins encore les jours suivans. Peu à peu elle est parvenueà se défaire entièrement de son insupportable babil ; et on la voit aujourd'hui figurer fort joliment dans la société, sans y por ter le trouble et l'ennui.

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