LA PETITE FILLE A MOUSTACHES
(i Veux-tu bien faire ce que je te dis , Placide ? Mais voyez donc ce petit obstiné ! Allons , monsieur , obéissez quand je vous l'ordonne. » C'est de ce ton qu'on entendait toute la journée l'altière Camille gourmander son jeune frère.
A l'en croire, il ne faisait jamais rien que de travers. Tout ce qu'elle pensait , au contraire, lui paraissait un chef-d'œuvre de raison. Les jeux qu'il lui proposait étaient toujours tristes et ennuyeux; puis elle les choisissait elle-même le lendemain comme les plus amusans. Il fallait que son malheureux frère , sous peine d'être vertement tancé , obéit a tous ses caprices. S'il osait se permettre la plus légère représentation , elle prenait aussitôt contre lui ses grands airs , brisait quelquefois ses joujoux, et le pauvre Placide était obligé de rester seul dans un coin sans amusement.
Les pareus de Camille avaient essayé plusieurs fois de la corriger de ce défaut. Sa mère surtout ne cessait de lui représenter qu'on ne parvenait à se faire chérir que par la douceur et par la complaisance ; qu'une petite fille qui prétendait imposer aux autres ses volontés , était la plus insupportable créature de l'univers; ces sages leçons étaient inutiles. Déjà son frère, aigri par son arrogance , commençait à ne plus l'aimer; tontes ses compagnes fuyaient loin d'elle; el I iinilte, au lieu de se corrij;er, n'en devenait que plus volontaire et plus exigeante.
Un officier d'un caractère franc . et
d'un esprit très-raisonnable , dînait un jour chez les parens de la petite fille. Il entendit de quel air tyrannique elle traitait son frère, et tous les gens de la maison. Il garda d'abord le silence par politesse, mais enfin excédé par tant d'impertinences : Si j'avais une petite demoiselle comme la vôtre , dit-il a madame de Florigni , je sais bien , madame , ce que j'en ferais.
Et quoi donc, monsieur? lui réponditelle.
Je lui donnerais , reprit-il , un habit d'uniforme , je lui ferais appliquer des moustaches , et j'en ferais un caporal , pour qu'elle pût satisfaire tout a son aise l'envie qu'elle a de commander.
Camille demeura confondue. Elle rougit, et des larmes se répandirent autour de ses paupières.
Dès ce moment , elle sentit les torts de son humeur impérieuse , et résolut de s'épargner les humiliations qu'ils pouvaient lui attirer. Cette résolution, aidée par les tendres avis de sa maman , eut bientôt le succès le plus heureux.
Ce changement fut sans doute fort sage de sa part. Il serait cependant à souhaiter , pour toutes les petites filles entichées d'un semblable défaut , qu'elles so laissassent corriger par les douces représentations de leur mère , plutôt que d'attendre qu'il vînt dîner chez leurs parens un homme raisonnable pour leur dire en face qu'elles seraient plus propres à faire un caporal rébarbatif, qu'une douce et gentille demoiselle.
L AMI DES ENFANS