L'AGNEAU
• La petite Fanchonnclte . fille d'un pauvre paysan , était assise un matin au bord d'une grande route, tenant sur ses genoux une écuelle de lait . dans lequel elle trempait, pour son déjeuner, des mouillettes coupées dans un gros morceau de pain noir.
Dans le même temps . il passait sur le rlicinin un voiturier qui portait dans sa charrette une vingtaine d'agneaux vivans, qu'il allait vendre au marché. Ces pauvres animaux, entassés les uns sur les autres, les pieds garrottés et la tèlr pondante, remplissaient l'air de bèleinens plaintifs, qui perçaient le cœur de Kanclionnctte,
mais auxquels le voiturier ne prêtait qu'une oreille impitoyable. Lorsqu'il fut arrivé devant la petite paysanne . il jeta à ses pieds un agneau qu'il portait en travers sur son épaule. Tiens, mon enfant , dit-il . voila une maudite bête qui vient de mourir, et de m'appauvrir d'un écv.
Prends-la , si tu veux, pour en faire une fricassée.
Fanchonnetlc interrompit son déjeuner, posa son écuelle et son pain a terre, ramassa l'agneau , et se mit à le regarder d'un air de pitié. Mais, dit-elle aussitôt: Pourquoi le plaindrais-je? Aujourd'hui ou demain, on t'aurait passé un grand
l'ami DES E.\'FANS.
couteau dans le cou , au Heu que tu n'as plus a craindre de souffrir. Tandis qu'elle parlait ainsi , l'agneau , réchauffé par la chaleur de ses bras , ouvrit un peu les yeux , fit un léger mouvement , et poussa un béé languissant, comme s'il criait après sa mère.
11 serait difficile d'exprimer la joie que ressentit la petite fille. Elle enveloppe l'agneau dans son tablier, relève encore pardessus son cotillon de futaine, baisse son sein sur ses genoux pour le réchauffer davantage , et lui souffle , de toute son haleine , dans les narines et sur le museau. Elle sentit la pauvre bête s'agiter peu a peu ; et sou propre cœur tressaillait à chacun de ses mouvemens. Encouragée par ce premier succès , elle broie quelques miettes entre ses mains, les jette dans l'écuelle, puis les ramassant, du bout des doigts , parvient , avec assez de peine, à les lui faire glisser entre les dents, qu'il tenait étroitement serrées. L'agneau, qui ne mourait que de besoin , se sentit un peu fortifié par cette nourriture. Il commença à étendre ses jambes, a secouer sa tête, h frétiller de la queue, et à redresser ses oreilles. Bientôt il eut la force de
se tenir sur ses pieds. Puis il alla de luimême boire dans l'écuelle le déjeuner de Fanchonnette , qui le voyait faire en souriant. Enfin, un quart d'heure ne s'était pas écoulé , qu'il avait déjà fait mille cabrioles. Fanchonnette, transportéede joie, le prit entre ses bras, courut à sa cabane, et le présenta à sa mère. Bébé, c'est ainsi qu'elle l'appelait , devint , dès ce moment, l'objet de tous ses soins Elle partageait avec lui le peu de pain qu'on lui donnait pour ses repas ; elle ne l'aurait pas troqué , lui tout seul , contre le plus grand troupeau du village. Bébé fut si reconnaissant de son amitié, qu'il ne la quittait jamais d'un seul pas. Il venait manger dans sa main, il bondissait autour d'elle ; et lorsqu'elle était quelquefois obligée de sortir sans lui , il poussait les bêlemens les plus plaintifs. Dieu qui voulait payer Fanchonnette de sa bonté , ne s'en tint pas à cette récompense. Bébé produisit de petits agneaux, qui en produisirent d'autres à leur tour ; en sorte que peu d'années après , Fanchonnette eut un joli troupeau , qui nourrit de son lait toute la famille , et lui fournit de sa laine les meilleurs vêtemens.