‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 63 sur 264 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

AGATHE, CHARLOTTE, SOPHIE , CHAR- LES , SAINT - FTRMIN , tenant par la maiu le petit JONAS , qui a un violon sous son bras.

saint-firmin. — J'ai l'honneur de vous présenter mon petit virtuose.

CHARLOTTE et AGATHE. — Il est tOUt-

à-fait gentil.

sophie. — De quel pays es-tu , mon enfant?

jonas. — Je suis des montagnes de la Bresse.

agathe. — Et pourquoi viens-tu de si loin?

jonas. — C'est que mon pauvre père est aveugle: il ne peut plus travailler; nous courons le pays , et il faut que je lui gagne du pain avec mou petit violon.

sophie. — Eh bien ! veux-tu nous faire connaître ton savoir-faire?

jonas. — Ce sera de bon cœur; mais mon talent n'est pas grand'chose.

saint-firmin'. — Joue de ton mieux :

ce sera toujours assez bien pour moi ; et ces demoiselles seront assez bonnes pour te pardonner quelque faux ton , si tu en fais.

{Jonas accorde son violon. Agathe en même temps prend l'assiette avec le reste de gâteau, et le présente à Saint- Firmin. Il la remercie, prend l'assiette et la tient à la main , sans toucher au gâteau, pour écouter Jonas.

Celui-ci commence d'abord à jouer sur son violon l'air de la chanson suivante; ensuite il chante.)

Plaignez le sort d'un petit malheureux Chargé tout seul du soin de son vieux père ! Ils n'ont , hélas ! pour se nourrir tous deux , Que la pitié qu'inspire leur misère.

Plaignez leur sort , prêtez-leur vos secours C'est à regret que leur voix vous implore. De longs travaux l'un a rempli ses jours; Pour travailler, l'autre est trop faible encore.

Soyez touchés de leur sort malheureux; Ayez pitié de l'enfant et du père :

Ils n'ont hélas! pour se nourrir tous deux. Qu'un peu de pain qu'on donne à leur misère .

saint-firmin, lui tendant la main. — Mon cher enfant, vous êtes donc bien pauvres ?

jonas. — Hélas ! oui; mais avec mon violon , j'espère que nous ne manquerons pas. Si nous sommes malades, le bon Dieu aura soin de nous ; et si nous mourons, nous n'aurons besoin que d'un petit coin de terre que l'on trouve partout.

saint-firmin. — Mais , mon petit malheureux, peut-être que tu as faim?

Tiens, tiens, voici mon gâteau.

jonas. — Nenni , mon beau monsieur, mangez-le vous-même : un peu de pain est tout ce qu'il me faut.

saint-firmin. — Non , tu prendras ceci ; je sais manger du pain aussi bien que toi.

L AMI DBS E.XFAXS.

jonas. — Eh bien 1 je vons remercie ; mais je ue le mangerai pas a présent : je veux le partager avec mon pauvre père ; il n'est pas accoutumé à manger de si bonnes choses.

sophie. — Ton pauvre père , dis-tu?

tiens , ma portion est pour lui.

charlotte. — ■ Voicieneorelamienne.

agathe. — Prends la mienne aussi.

jonas. — Nenni , nenui : gardez votre gâteau, mes jolies demoiselles, j'en ai assez d'un morceau : ce n'est pasavec ces friandises qu'on se rassasie.

Charles , ironiquement. — ■ Il a raison; cela lui ferait perdre sa belle voix.

sophie , à Charles. — Personne ne t'a demandé ta portion.

charles. — Oh ! il y a long-temps que je l'ai croquée.

saint-firmin , à Jonas. — Allons, mon ami , veux-tu goûter d'abord de ton gâteau ?

joxas. — Nenni , mon beau monsieur, puisque vous voulez bien me le donner , souffrez que je l'enveloppe dans mon mouchoir pour l'emporter avec moi.

sophie. — Attends un peu, je te donnerai un morceau de linge plus propre ; tu peux, en attendant, mettre le morceau sur la fenêtre.

jonas. Oui, ma petite demoiselle , je suis ici pour jouer du violon, et non pour manger.

agathe. — Je voudrais bien danser un menuet avec M. de Saint- Firmin.

.r;n sais-tu quelqu'un?

jonas. — Tout ce qu'il vous plaira :

un menuet, une allemande, une ronde.

agathe. — Voyons d'abord le menuet.

{Saint- Firmin prend la muni d'Agathe.

et se prépare à danser. )

CHARLOTTE. — Pourquoi n'eB ds.II-

scrions-Dous pas deux a la fois ? ( Elle. s'avance vers Charles. ) M. Charles !

charles. — Kxcuscz-moi . mademoiselle , je ne sais jcis damer.

sophie. — Il a pourtant appris deux ans entiers.

Charles. — C'est que je ne suis pas d'humeur fringante aujourd'hui.

charlotte, lui faisant la révérence.

— Ainsi me voila refusée.

sophie. — Mon petit cousin , prêtemoi ton chapeau. (A Charlotte. ) J'aurai l'honneur, mademoiselle, d'être votre ca- ' valier.

agathe. — Et si nous dansions un menuet à quatre?

saint-firmin. — Mademoiselle , je suis à vos ordres. (Elles dansent un menuet à quatre; et, lorsqu'il est fini, Charlotte vaprendre Saint-Firmin.)

charlotte. — M. de Saint-Firmin , je veux aussi danser avec vous.

saint-firmin. — Je serai ravi , mademoiselle , d'avoir cet honneur.

agathe. — Je veux maintenant être ton cavalier , Sophie.

sophie. — Je perds h tout cet arrangement , mon petit cousin ; mais il faut bien que je fasse h ces demoiselles les honneurs de ta complaisance. (Elles dansent un second menuet. Pendant ce temps, Charles s'approche de la fenêtre, prend le gâteau de Jonas , et se glisse hors de la chambre. )

Sophie, à Saint-Firmin qui s'essuie le front. — Ah! te voila rendu. 11 faut convenir que , nous autres demoiselles , nous sommes dix fois plus fortes sur nos jambes que vous , messieurs.

saint-firmin. — C'est que vous avez bien plus d'agilité.

agathe , à Saint-Firmin. — Si votre cousin était aussi complaisant que vous , nous vous aurions bientôt mis sur les dents , car l'une de nous pourrait reprendre haleine , tandis que les deux autres danseraient. [Elle* cherchait (.harlcsdc tous calés.)

charlotte. — Ah ! il s'en est allé!

tant mieux.

L AMI DES KNFAVS.

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jgnas. — Jouerai-je encore un petit air?

saint-firmin. — Non , c'en est assez ; a moins que vous n'en demandiez davan tage , mesdemoiselles. Le pauvre malheureux ne sera pas fâché d'aller gagner ailleurs quelque chose. Je vous ai déjà dit le peu que j'avais dans ma bourse , et Charles a esquivé sa contribution.

CHARLOTTE. NOUS Voulons tOUtCS

contribuer avec vous.

Agathe. — Cela va sans dire. ( Elle tire sa bourse.) Tenez , M. de Saint-Firmin , voilà mes douze sous.

charlotte. — Voilà aussi les miens.

sophie. — Tiens , mon petit cousin , voici une pièce de vingt -quatre sous; garde ton argeut ; ce sera pour nous deux.

saint-firmln. — Non , non , Sophie ; je dois être le premier à payer. ( // rassemble lotîtes les pièces, et les donne à Jonas.)

jonas. — Je ne prendrai jamais tout cela : ce beau petit monsieur ne m'a promis que douze sous.

saim-fïrmin. — Prends tout , mou ami ; nous avons tant de plaisir de pouvoir te faire du bien !

jonas. — Que le bon Dieu vous en récompense ! ( à Sophie.) A présent, mademoiselle . si vous vouliez avoir la complaisance de me donner un mauvais morceau de linge pour envelopper le gâteau que vous m'avez fait prendre.

sophie. — Je l'avais oublié. ( Elle court à une petite commode, et en tire un mouchoir.) Tiens , il est un peu usé, mais il servira bien pour cela.

jonas. — Voyez , il n'est encore que trop bon. Je n'ose pas le recevoir.

sophie. — Je ne puis plus m'en servir , et je l'aurais donné à un autre.

jonas. — Que le lion Dieu vous récompense de votre générosité \ (Il va à la fenêtre pour prendre le gâteau. ) t. i.

sophie. — Donne-le-moi , que je i'enveloppe. {On cherche 'inutilement le gâteau. )

jonas , tristement. — Il n'y est plus.

sophie. — C'est un bien mauvais garnement ! il aura pris la portion du petit malheureux.

jonas. — N'en soyez pas fâchée , ma jolie petite demoiselle ; je ne le regrette que par rapport à mon pauvre père

saint-firmin. — Si Charles n'était pas ton frère , sa gourmandise lui coûterait cher ; niais il ne faut pas que le père de Jonas en souffre. Ma chère Sophie , si lu voulais me prêter les douze sous que tu voulais donner pour moi tout à l'heure.

sophie. — Non , mon cousin ; je veux en avoir le mérite à moi seule. ( à Jonas.) Tiens , voilà douze sous ; achète à ton père un autre morceau de gâteau.

(Charlotte et Agathe fouillent dans leurs bourses. )

charlotte. — Tiens , voici encore quelque monnaie.

agathe. — Prends, donc.

jonas. — Bon Dieu ! bou Dieu ! Non ; c'est trop.

saint-firmin lui tend la main avec attendrissement.— Que je suis malheureux de n'avoir rien de plus à te donner I Mais je suis orphelin , et je vis , comme toi , des bienfaits des autres.

jonas , à Saint-Firmin. — Je voudrais que vous ne m'eussiez pas amené ici , ou que vous reprissiez votre argent.

saint-firmin. — Ne te mets pas en peine de moi. Adieu ; va chercher à gagner ta vie.

jonas, en sortant, à Sophie. — Voilà votre mouchoir , ma jolie demoiselle.

sophie. — Garde-le , si tu en as besoin.

jonas. — Que le Ciel vous conserve toutes en santé, et vous rende encore plus jolies. (// sort.)

as

L AMI DES EXFANS.

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