‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 46 sur 197 · FABLE CONTE . HISTOIRE · texte numérisé non relu

FABLE CONTE . HISTOIRE

Mad. DE VERTEUIL , PAULINE ,

sa fille.

M""" DE VERTEUIL. — Pauliue , lorsque tu joues avec ta poupée, ne t'arrivet-il pas quelquefois de lui parler comme si tu étais sa gouvernante , et comme si elle pouvait entendre tes discours?

PAULINE. — Oui , maman.

M""" DE VERTEUIL. — Et ne fais-tu pas ensuite comme si elle te répondait , et qu'elle refusât de suivre les sages instructions que tu lui donnes? N'es-tu pas souvent venue me dire : Maman , la poupée crie et ne veut pas être sage ; elle ne fait rien de ce que je luj dis ; ou bien : La poupée est sage à présent ; elle me promet de ne plus crier. Tu sais fort bien cependant que la poupée ne peut cire ni sage ni méchante, et qu'elle ne peut ni crier, ni te donner sa parole d'honneur.

PAULINE. — 11 est vrai, maman ; aussi est-ce pour badiner que je dis cela.

M™*' DE VERTEUIL. — Jc me mcts quelquefois moi-même de la partie , et je dis à la poupée : Mon enfant , je vous prie d'être moins turbulente ; vos criailleries rompent la tête a votre maman ; si vous continuez a faire du bruit , je serai obligée de vous mettre en pénitence dans ce coin. Une autre fois je lui dis: Ma chère enfant , ne cesserez-vous jamais d'être

opiniâtre ? Votre devoir est d'être docile et soumise. Allons, il ne faut pas pleurer, mordre vos lèvres, et laisser tomber la tête sur votre épaule. Tu sens à merveille que, malgré le discours que je tiens à la poupée, jc suis bien persuadée qu'elle n'entend ni ne peut rien faire de tout cela ?

PAULINE. — Oh ! sans doute , maman ; et vous ne le faites que pour jouer avec moi.

M""" DE VERTEUIL. — C'cst bien un des motifs , ma chère fille ; mais j'en ai encore un autre plus sérieux. Ne le devines-tu pas?

PAULINE. — Non , maman.

m""' DE VERTEUIL. — C'cst quc je veux, tout en jouant, l'apprendre ce que tu dois faire et ce que tu dois éviter. Par exemple , lorsque je dis a la poupée que ses cris m'étourdissent, et que je la menace de la mettre en pénitence dans un coin , c'est pour amener dans ton esprit cette réflexion : Si je crie , je romprai la tête à maman, et je serai mise en pénitence.

PAULINE. — Voira un fort bon moyen , en effet.

M*"* DE yERTEUiL. — Et lorsquc je dis au chat: Minet, fi! que c'est vilain d'être méchant ! il ne faut pas égratigner, parce qu'on vous a fait un peu de mal ,

LE LIVRE DE FAMILLE

sans le vouloir, en jouant avec vous . autrement personne ne voudrait plus jouer, et on vous laisserait bouder tout seul à 1 écart , comme un chat sauvage ; tu sens bien que le chat n'entend pas mieux mon discours que la poupée ?

PAULINE. — Oh ! non , certes.

j^me jjj, vERTEuiL. — Mals pouf qucllc raison penses-tu que je dise cela au chat?

PAULINE. — Je crois le deviner , maman ; c'est pour m'apprendre, par ricochet, que je ne dois ni pincer, ni égratigner , ni battre , lorsque par hasard , en jouant , on m'a un peu blessée , parce que je ne trouverais plus personne pour jouer avec moi.

M™^ DE AERTEUIL. — Tu l'as fort bien deviné. Ainsi quand je dis ensuite: Minet devrait avoir bien du regret de s'être si mal comporté; il devrait demander pardon , et promettre de n'être plus si méchant à l'avenir; ce n'est pas que j'aie l'espérance de voir le chat proflter de cet avis : c'est pour t' apprendre indirectement à toi-même ce que tu devrais faire en pareille circonstance.

PAULINE. — Oh ! je sens bien la leçon, maman.

jjme j)g VERTEUIL. — Lorsqu'ou vcut instruire en jouant , les enfans et même les hommes, sur ce qu'ils doivent faire ou éviter , on leur dit que dans telle occasion tels ou tels animaux ont agi de telle ou telle manière. On ne leur dit pas cela pour leur faire accroire que cela soit effectivement arrivé, parce que le plus souvent ce sont des choses que tout le monde sait bien que les bêtes ne peuvent pas faire, mais seulement pour leur montrer ce qui est bien ou mal , et quelles sont ordinairement les suites de telle ou telle action.

PAULINE. — Cela n'est pas mal imaginé , au moins.

M*"* DE VERTEUIL. — Afin de rendre

l'instruction plus claire et la leçon plus frappante , on a soin d'arranger son récit de façon qu'il arrive justement aux animaux ce qui arriverait aux enfans ou aux hommes, s'ils agissaient delà même manière que l'on a fait agir les animaux. Ce récit ou cette narration , on l'appelle une fable. Veux-tu que je t'en donne un exemple ?

PAULINE. — Vous me ferez grand plaisir , maman.

M™^ DE VERTEUIL. — Pour te mettre en état de bien comprendre la fable que je vais te raconter, il faut d'abord te dire qu'il y a des pays où l'on rencontre dans les forêts des bêtes sauva^jes, telles que des loups , des tigres , des ours , des léopards et des lions.

PAULINE. — Oh oui ! maman ; j'en ai déjà vu dans mes estampes.

M"" DE VERTEUIL. — Ccs auimaux sont formés en grand, justement comme tu les as vus représentés en petit. Us mangent tous les autres animaux qu'ils peuvent attraper ; c'est pour cela qu'on les appelle bêles féroces ou animaux carnassiers. Ils attaquent môme les pins grands animaux , comme les chevaux et les bœufs , quoiqu'ils soient de beaucoup plus petits.

PAULINE. — Comment viennent-ils donc à bout de les terrasser ?

m""' de VERTEUIL. — C'cst quc , malgré leur petitesse , ils sont d'une force prodigieuse , qu'ils ont d'ailleurs plus d'agilité, et qu'ils sont sans cesse animés d'une fureur qui les porte à braver toute espèce de péril.

PAULINE. — Je ne voudrais pas en rencontrer sur mon chemin.

jjine jjg VERTEUIL. — Je Ic crois ; mais revenons. Pour faire voir aux hommes quel avantage ceux qui sont les plus faibles peuvent trouver à s'unir étroitement contre ceux qui sont les plus forts, et combien il leur importe pour cet effet de

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