LE PAYSAN BIENFAITEUR DE SON PATS
M. de Solis, dégoûlé de bonne heure du séjour de la ville , venait d'acheter une petite maison de campagne , dans laquelle il se proposait de passer des jours paisii»les , en les partageant entre l'étude et l'exercice de la bienfaisance. Son caractère , naturellement enclin a la mélancolie , lui faisait aimer les promenades solitaires. 11 avait déjà parcouru les environs de sa demeure. Ses pas errans le conduisirent un jour dans une petite vallée dont le seul aspect était bien propre à flatter la disposition de son cœur. Entourée de hautes collines, dont le penchant présentait , dans une agréable va-
riété, des vignobles, des cabanes, des jardins et des bosquets, elle semblait être l'asile du bonheur champêtre.
Les beautés naturelles de ce lieu n'étaient pas encore ce qui portait l'émotion la plus douce dans le cœur de M. de Solis. La vallée, dans toute son étendue, était couverte de chaumières neuves , chacune avec ses terres labourables , son jardin de fleurs et son verger. Les possessions n'étaient séparées que par de simples haies de groseillers , qui semblaient annoncer le prix du terrain, et la confiance mutuelle des habitans. M. de Solis se réjouissait do voir qu'un homme n'eût
UiUL10THb^>Lh UtS \ ILLAGES.
pas iMivalii . pour lui soiil . colle plaine iK'liiit'iise. Il so |)laisait a poiiscr (|ue phis'fiirs familles pouvaient y trouver les (li)uceursde l'aisance et du lepos. I/ahanilon avec lequel il se livrait ii des pensées si louchantes, ne lui avait pas |»ern)is de s'a|)eicevoir que de soniltros nua;îes s'assemblaient sur s:» lèle. l'ne pluie, mêlée d'éclairs, l'obli^'oa hienlôl "a chercher un ahri. Il courut frapper a la |)orle de la première ferme, lue femme Irès-âjîée, mais d'une li;:ure a (pii la vieillesse donnait un caractère vénérable, vint lui ou- \rir. l'allé le recul avec des manières franches el amicales, .le me réjouis, lui dit-elle, de ce cpie noire chaumière s'est trouvée la plus proche de vous, quoique je pense bien «pie nos enfans vous auraient fait un aussi bon accueil. l'nisijue l'oraiie vous a surpris au milieu de la plaine, vous ne pouviez i^uère aborder que chez quebju'un de la famille. Mais je vois que vous êtes tout essoufllé. Kemettez-vous, je vais vous faire un bon feu pour sécher vos habits.
Pendant qu'elle allumait son fajîot , M. de Solis observait avec atlenlion l'intérieur de lachanmière II y voyait régner un ordre et un air de richesse qui lui tirent plaisir. Il avait compris, par les paroles de la bonne femme, (ju'une >;rande partie des habitations de la plaine était oci'upée par ses enfans. Sa curiosité en prit un nouvel intérêt. Il se disposait a la satisfaire par ses questicuis , lorsqu'il enlendit de la pièce voisine une voix qui disait : Ma femme, as-tu bien soin du vr.yageur '? — Oui, oui, mon ami, sois tranquille, lui répondit-elle.
— C'est donc votre mari qui vous parle*? lui dit M. de Solis.
— Oui j monsieur , il est la dans cette chambre.
— Me permettez-vous de lui rendre ma visite ?
— Bien volontiers , monsieur , vous ne
serez |)eut-êlre pas fâchés lun et l'aulre de vous connaître. Knirez . entrez.
M. de Solis, en entrant, aperçut un vieillard couclié sur un lit dont la couverture était de la plus grande propreté. Il avait la tête nue ; ses cheveux , blancs comme la neiîje, descendaient sur ses épaules. Sa physionomie, respectée par le temps, exprimait le calme et la bojtlé de son ame. Le sotirire était sur ses lèvres, et un reste de flamme éliocelait encore dans ses yeux. M. de Solis , atliié par un extérieur si prévenant, s'approcha de lui.
.M. OE SOLIS. — Qu'avez-vous , bon vieillard ? êtes-vous malade ?
i.K vii:ii.L.\RD. — Non. monsieur, îiraces au ciel , je ne le suis pas ; mais quand on a cpiatre-vingts ans sur la tête, on ne peut jamais dire (ju'on se porte bien , mênie avec de la sauté. Il n'y a pomlanl pas long-temps que j'ai quitté le travail; et si ce n'était la crainte d'affliger mes enfans mais ils ne veulent
pas que je laboure davantage.
M. DE SOLIS. — Ils ont raison. Vous devez avoir acheté bien cher le v?pos?
LE viEiLL.\RD. — Sans uic vanter, je crois l'avoir assez gagné. Combien j'ai lié de gerbes dans tout le cours de ma vie ! Combien de vignes j'ai vendangées ! J'ai lerriblement tourmenté mon pauvre cor|>s. Eh bien ! au milieu de tant de faligues . j'ai toujours eu le front serein et le cœur joyeux ; et c'est ainsi que je veux couler doucement le petit reste de jours que j'ai encore à vivre.
M. DE SOLIS. — Mais après une vie si laborieuse, comment pouvez-vous passer une journée entière sur votre lit sans vous ennuyer"?
LE VIEILLARD. — Menuuyer? vraiment j ai bien autre chose "a faire. Il n'y a que mes membres en repos , ma tête va toujours son train. Ce n'est pas avec ' dix enfans , et cinquante pelils-fils , ou
BlBUOTHÉQUJi DES VIXLAGES.
iiière-pelits-flis dans la pensée, que ion s'eqnuie. 11 n'y a pas trop de douze lioures par jour pour songer à tant de monde. Chacun me rend compte de sa l)osogiie, de l'état de ses affaires et de sa lamille; il faut que je travaille Ta-dessus. J'en ai toujours quelqu'un à marier ; et j'y regarde h deux fois pour le bien pourvoir. S'ils ont tous prospéré, c'est a moi qu'ils le doivent. Il ue s'en est pas établi un seul , que je ue m'en sois occupé un au d'avance. J'ai présentement trois mariages sur le métier , et j'espère qu'ils réussiront comme ceux de leurs pères.
M. DE soLis. — Vous ôtes donc bien satisfait de votre famille?
LE VIEILLARD. — C'est me gagner le cœur que de m'en faire }>arler. Allons, ma femme , va uous chercher une goutte de vin vieux. C'est pour m'aider à jaser de nos enfans.
M. DE soLis. — En avez-vous beaucoup auprès de vous ?
LE VIEILLARD. — Je u'ai que deux de lies petites-filles. Comment loger une irmée"? Ce n'est pas ma cabane , ce sont nés terres que j'ai voulu agrandir. Dieu aerci , j'ai pu donner h cliacun un bon juartier , sans me rendre plus pauvre.
I y avait dans le canton des terres eu riche. Ou me les a cédées à bas prix. Je 'es ai d'abord mises en valeur , et je les li passées en dot a mes filles. Elles rendent de lor à présent.
M. DE SOLIS. — Et dans ce grand nombre d'enfans , aucun ne vous a causé de chagrin ?
LE VIEILLARD — Quelquefois, par des ma'adies ; mais j'ai su les guérir avec mon régime , la diète et des simples que le connais. Du reste ils se sont tous bien conduits.
M. DE SOLIS. — C'est qu'apparemment
vous leur avez donné de bons exemples ?
LE VIEILLARD. — J'osc le dire. Dans
ma jeunesse, j'étais fringant comme un
autre. Je courais les danses de tout le pays. Mais une fois que j ai eu prononcé le mot sacré devant l'autel , j'ai laissé là ces enfantillages. Par bonheur, ma femme était belle , bonne et vertueuse. Cela tient un homme en respect. Ensuite sont venus les enfans. Je n'étais pas riche alors ; et quand je l'aurais été pour moi , j'avais assez de cœur pour vouloir letre aussi pour ma race, .l'ai accoutumé de bonne heure mes garçons au travail. Je les ai menés aux champs aussitôt qu'ils ont pu marcher. Je faisais asseoir le plus petit sur ma charrue. Les autres allaient en gambandaut tout autour. Mes filles m'animaient de leurs chansons en filant leur quenouille. Je leur apprenais "a tous à travailler joyeusement , pour manger gaîment leur pain.
M. DE SOLIS. — Et les voyez-vous quelquefois ?
LE VIEILLARD. — Si je IcS VOIS, ffiOU-
sieur? Quand j'étais plus ingambe, j'allais faire tous les huit jours ma ronde, pour observer si tout se passait bien dans leur ménage. Aujourd'hui que je ne sors plus, c'est leur tour de me rendre visite. Tons les dimanclios . ajirès le service , mes lilles , mes petiles-iilles et mes brus m'amènent leurs enfans. Il faudrait me voir au milieu de vingt femmes , parées comme au jour de leurs noces, et belles comme des anges. Tout cela me baise et me caresse. C'est à qui saura le mieux me dorloter. Mais on connaît bien vite qu'elles ue sont coquettes qu'avec moi. Tous leurs enfans ont un air de famille qui me ravit. J'en ai toujours une douzaine sur les bras ou dans les jambes.
C'est un babil que vous prendriez pour un vacarme , mais qui est de la musique à mes oreilles.
M. DE SOLIS. — Je n'ai pas de peine à le concevoir. Ce doit être un moment bien délicieux pour vous.
LE VIEILLARD. — Et pouF eux aussi ,
ItlULRJlilL^Jl I. DLS VILLAUblt.
ji' iin'ii Halle. J aimo t\\nm bv irjniiisM; .Mi|»rfs «le moi. J'ai (Itiiino ma giau|;t' mu; pièce de naiow loiil f\[)iès pour la • laiise. Cesl la deriiii-n' U-rre (|ue j'ai travaillée. J'ouvre le l>al eu emlirassaul lua Temme : et puis loul le luoude 8e met il sauliM autour <lf uous deux. Ils oui I .'illculioii (l(> danser toujours <|iiel- <|u'ufi<' (les eoulredaoses de luou ancien temps. Il ujc 5emi)le alors ijue la terre me siiuléve , et que je lioudis aussi légèrement (]ue celle jeunesse.
M. VH .suLls. — tst-ee que vous avez lies violons dans le pays?
LK viEiij-AKi». — Il n'y a pas de violons à payer « liez imus. Mon petit-flls Alexis ua-l-il |»a.s son iK^eolef;' le petit <'0(juiu n'a pas douze ans , et il enjoué à mettre eu Itraiili- loul un village : oh ! si je l'avais ici pour vous le faire voir ! «Vesl mon |>ortrait vivant , avec ces rides t\o moins , et des couleurs vermeilles que ji- n'ai plus, .\ussi, c'est mon Benjamin . If favori de mon neur. Je vous le dis , parce <jne vous êtes éiianner ; je serais liitMi facile qu'un eu sût rieu dans la famille.
M. UE soi.is. — Mais le reste de la semaine doit vous paraitre hien lon;j:, quand vous n'avez pas les mêmes plaisirs "i'
LE viEiLL.\i(U. — Si je n'ai |>as ceuxlà . j'en ai d'autres. Je n'ai jamais quitté le pays ; je le connais comme ma cabane: je connais de même tous les liabitans , je lésai vus naître. Ils Niennenl me consulter sur les défricliemens ou les plantations. On n'a qu'à m'apporlerun panier de terre: je la manie, je la yoûle, et je dis tout de suite quelle espèce de forain y viendra le mieux. Si c'est de pauvres gens, je leur avance des semailles , qu'ils me rendent à la moisson ; je leur fais prêter des journées par ceux a qui j'ai pu rendre quelque service; c'est tout le prix que j'y mets. J'ai vu le temps où chacun ne travaillait que pour soi ,. et y travaillait mal.
\\ aillait cru s'enrichir <le ruiner son voisin. Je suis venu à bout de leur persuader que plus le pays serait riche, plus chacun léserait en particulier: (|ue les denrées se vendraient mieux, quand ils altireraieut de ce côté les marciiands par l'abundance et la bonne (pialilé; que pour y parvenir , il fallait s'entr'aider les uns les autres. Selon cpie l'année est sèche ou pluvieuse, la recolle de la plaine est plus ou moins liàlive que celle de la colline. Je les accorde ensemble pi)ur commencer par la plus précoce ; et tout se fait a son juste point, .\ussi demandez au marché des noiivcllfs de nos grains. On se les arrache de pit-iérence. On vient même quelquefois nous les enlever sur les lieux ; el ils se trouvent vendus avant d être à terre. Au lieu de cela. (|u il > ait dix boisseaux de mauvais blé dans une paroisse, c'en est assez pour décréditer loul le reste.
M. UE soLis. — Ces réflexions sont simples. Cependant il est rare de les voir naître dans un village. Comment vous sont-elles venues ';*
LE viEii.LARD. — l'cu "a pcu , par l'expérience de chaque année; d'ailleurs , il faut vous dire que j'ai été bien secondé. Notre curé esl un liomme de sens. J'en avais fait une espèce d'évêque par les baptêmes et les mariages dont je l'avais enrichi. Il a fait valoir mes conseils dans ses prônes. I\l. de Fierville, notre voisin , est venu Ta-dessus. Il a vu sa terre changée de face. Je lui faisais doubler tous les baux de ses fermiers. Il m'a donné des marques de considération. S'il y avait une expérience nouvelle d'agriculture dans vos gazettes, ils venaient tous deux me consulter. Je la faisais sous leurs yeux. Dès qu'elle m'avait réussi, elle était bientôt répandue. Le paysan suit sa routine, el méprise les découvertes faites dans les livres; maiscelles que j'avais approuvées, il n'y avait pas à y contredire. On les suivait, et l'on s'en trouvait mieux. Ma
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science, au reste, n'est pas longue. Je la débile tout entière en peu de mots. Rude guerre avec sou ciiainp, douce paix avec ses voisins.
M. DE soLis. — Sur ces principes, je me ligure que vous n'avez pas enrichi le tribunal autant que le presbytère?
LE viEiLLAKO , 6)1 souriant. — 11 est vrai. J'ai souffle' bien des procès à la justice. Je serais riche comme un avocat, si j'avais pris seulement douze sous par consultation. 11 y a toujours quelques petites querelles dans les villages, pour des partages de terre entre des héritiers. On vient demander mon avis. S'il y a des eufans à marier départ et d'autre, j'ai bientôt arrangé l'affaire. S'il n'y en a pas . ou qu'ils ne puissent se convenir , les parties me prennent sur un brancard, et me portent sur les lieux. Je fais arpenter en ma présence jusqu'au moindre recoin. Je balance la bonne ou mauvaise qualité de chaque partie du terrain, avec sa mesure, et je tâche d'acconmioder également tout le monde. Lorsqu'ils se refusent 'a cet arrangement , je les invite à venir le lendemain chez moi. J'ai d'un excellent vin vieux, qui attendrirait des cœurs de rocher. On le goûte. Sitôt qu'il commence à faire son effet sur mes plaideurs , je leur fais sentir qu'un procès leur coûterait dix fois plus que la chose contestée ne peut valoir ; qu'il leur ferait perdre leur temps, leur argent , leur repos et le plaisir de s'aimer. Je leur cite l'exemple de ceux qui, faute de m'en croire, se sont exténués pour engraisser la justice. Avant la fin de la première bouteille , ils ne se regardent plus de travers ; la seconde n'est pas à moitié vidée , qu'ils se mettraient au feu l'un pour l'autre. J'y ai dépensé mon vin ; mais j'y ai gagné du plaisir pour cette vie , et des espérances pour celle qui vient après.
M. DE soLis. — Vous dcvez être regardé comme un roi dans cette contrée?
LE VIEILLARD. — Écoulez douc , je gouverne de mon lit , comme un autre de son trône. Mais on ne m'aime pas seulement, on me craint aussi. Approchezvous de cette muraille. Voyez-vous des noms, ayec des dates, que j'y ai gravés de la pointe de mon couteau? Les uns sont écrits tout droit pour les bonnes actions, les autres à rebours pour les mauvaises. Comme M. de Fierville et M. le cm-é daignent quelquefois me rendre visite, et que tout le village afflue dans ma cabane, ce registre fait plus d'effet que celui du greffe, où personne ne s'avised'aller. Votre nom écrit à rebours est une espèce de flétrissure publique. Tout le monde vous fuit , jusqu'aux enfans. 11 faut changer de conduite ou déguerpir. Si vous changez, eh bien, je redresse votre nom , d'abord pour vous faire oublier la honte, et puis pour vous encourager à bien faire. De vingt noms à rebours que j'ai gravés dans toute ma vie, il n'en reste que trois qui serviront long-temps d'exemples. Au contraire, un nom écrit tout droit est un titre d'honneur. On craindrait autant que la mort d'en voir renverser une seule lettre, tant vaut l'avantage d'une bonne réputation.
M. DE SOLIS. — Je conçois que ce moyen, tout simple qu'il est. soit fort puissant. Mais ce que j'admire le plus , c'est le parti que vous savez tirer de votre vin. 11 est ordinairement le perturbateur des villages , et vous en faites un ministre de paix.
LE VIEILLARD. — Je lui dois bien cet honneur pour les services qu'il "m'a rendus dans ma vieillesse. C'est lui qui, depuis dix ans, renouvelle les forces de mon estomac , et empêche mon sang de se glacer dans mes veines. Je n'en ai jamais bu plus qu'il ne m'en fallait pour apaiser ma soif. Aussi je le trouve à présent plus salutaire. Un demi-verre suffit à me ranimer ; il me rajeunit toujours pour une
MIBLlOTIlF.Of E PKS MI.L.U^ES.
coiiiili' il liouii's. Je lU' sais si vous vous èles allorc à luonloinire, mais je le suis un peu à vous parler. Je sens (piuiie jkî- . lile poulie \ieu«lrail eu ce uiomeul loti ii ' propos. Leeoeur nieililqueje Uinqueiais \olonliers avec vous. Qu'a donc ma pauvre femme? Klle larde bien a venir. .\li ! eesl <pie soixante et quinze ans .sont encore plus iom tis a porter «pi'uue Intuteille. .Mais clml, je croi.> 1 entendre.
LA FEM.Mii. — Oui , mon homme . ii»e voici, me voici.
LE viEiLLARU , sc rdcidnl nitr son lit. — .\llous, Suzette, ma cliere Suzetle , verse- nous "a boire. Vous souriez, monsieur? mais le verre à la main, je lui ilniine toujours son nom de jeunesse. Je n'ai ijua la reizarder a travers mon verre, elle me semble aussi vermeille (ju'aulrelois sous l'ormeau. A ta sanlé, Suzetle : à la vôtre, monsieur. {Ils huivenl.) Eh bien! comment le trituvez-vous?
M. DE soLis. — i:.\c«lleiU Je vous assure; j'en ai bu qui pouvait coûter plus cher, mais jamais avec tant de plaisir.
LE viEiLLAKi). — Ccst quil cst pur et franc comme nos cœurs. Conuucnt donc, Suzetle, lu le ménages? va, mon enfant, il en restera toujours a[irès nous. Que je le voie une petite pointe de gaieté de sa façon. Nous lui en donnions autrefois; il faut (juil nous en donne aujourd hui ; je le sens dt-jà qui commence à me ragail- Jardir. Tiens , je l'aime autant (pie dans nus premières amours. Monsieur , si vous n'êtes pas marié, vous vous marierez sans doute. Croyez-en mon conseil. 1 railez si bien voire femme, que vous puissiez chaque jour penser "a celui de la noce : c'est le moven de ne vous seul ir jamais vieillir. Demandez a.Suzetle. Tinle. ma femme, te souviens-lu de la nôlic .'' connue je serrai tendrement la main devant laclel ! el quel regard lu me laueas! il pénétra jusqu'au fond de mou cœur. 11 n'en est pas sorti. (En souriant.) 11 est vrai que cela
ne date pas de si loin encore ; il u ) a que soixante petites années.
LA FEMME. — .\li! elles se sont écoulées bien vite : notre bon temps est passé, mou ami.
LE viEiLLAho. — Comment donc? estce que tu n'es pas heureuse? n'as-lu pas de l'aisance, du repos, el la sanlé de ton âge? Voyons, (ju'as-tu "a désirer? un peu plus de Iwrces peut-èlre'!* Mais vois-tu. l)ieu nous a conservé celles du ca'ur pour sentir la joie d'une longue vie. Quand celles du corps viendront "a s'éteindre, le tombeau s'ouvrira doucement pour nous recevoir.
M. DE soLis. — Pourquoi vous occu- \}cr de Irisles pensées dans ce moiueut de plaisir ?
LE VIEILLARD. — Oh ! moDsieuf, je ne crains pas la morl: qu'elle vieune quand elle voudra frapper a ma porte , je la laisserai entrer sans iraveur. Croyez-vous que j aie oublié que je suis né mortel? Puisque l'on a commencé , il faut bien tjuii .
M. DE SOLIS. — Vous avcz su vous rendre la vie si heureuse ! pouriez-vous la quitter sans regret?
LE VIEILLARD. — J'cu aurais bien davantage si je l'avais mal employée, si j'avais été paresseux et débauché , si je n'avais pas fait tout le bien qui était en mon pouvoir, si je laissais par ma faute une famille nombreuse dans le vice ou dans le besoin ! Au lieu de celle peinture affli{îeante, j'ai devant les yeux qualrevitgts ans de travaux utiles , des terres défrichées , des amis secourus. Je vois mes Uls et mes pelils-hls riches, honuêtes el laborieux, unis étroitement ensemble , aimés et considérés de tout le pays. Je laisse a mon fils aîné ma cabane, il y remplira ma place et mes devoirs. 1 Comme chef de la famille, il sera pour ses frères et leurs cnfans ce que i'ai été
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pour les miens. 11 est doux d'emporler cette consolation dans la tombe.
M. DE soLis. — Mais vous entendrez leurs géraissemens. Que celte séparation sera douloureuse !
LF, viEiLL.\RD. — Je crois , eu effet, qu'ils auront un grand chagrin de me perdre ; mais je saurai l'adoucir. Un paysan connaît mieux qu'un autre la loi de la nature et la force de la nécessité : il voit chaque jour de vieux arbres remplacés par de plus jeuues ; il voit chaque année l'hiver dévorer ce qu'ont produit les autres saisons. Je présenterai ces images "a mes enfans. lorsqu'ils seront tous assemblés autour de mon lit de mort. Je leur ferai sentir qu'après m'a voir donné une longue et heureuse vieillesse , Dieu met le comble à ses grâces . en me retirant de la vie, avant qu'elle me soit devenue à charge par les douleurs et les inlirmités. Je leur dirai que je ne les quitte que pour aller joindre mon père (]ui me tend les bras de l'a-haut, et que je ne cesserai jamais de leur tendre les miens, tant que leur race se conservera sur la terre. Voilà ce que je leur répéterai jusqu'à iiK.u dernier souffle. 11 faudra bien qu'ils se consolent de ma mort, lorsque je la regarderai moi-même comme un bienfait.
M. DE soLis. — Courageux vieillard, d'où vous vient cette fermeté ?
LE VIEILLARD. — D'uu cœur inuocent; et c'est du ciel qu'elle y est descendue ; de ce ciel que je vais habiter, je l'espère.
M. DE SOLIS. — Vous u'avcz donc pas de crainte sur l'avenir?
LE VIEILLARD. — AUSSi long-tCUipS
que j'ai pu commettre du mal , j'ai craint le Seigneur : à présent je ne sais plus que l'aimer, et je crois que cette confiance doit lui faire plaisir. 0 Dieu de bonté, après tant de bénédictions que tu as répandues
sur ma tête, oserai-je t'en demander une encore? regarde la compagne que tu m'as donnée pour partager les douceurs et Ses peines de la vie; nous avons vieilli tous deux ensemble , accorde-nous de mourir tous deux à la fois. Comment pourrais-je lui survivre? Ma main tremblante auraitelle la force de lui fermer la paupière? De son côté, que deviendrait-elle à son âge . après m'avoir perdu , lorsqu'elle n'entendrait i)lus ma voix plaintive, lorsqu'elle serait ensevelie comme en un tombeau dans la solitude de cette cabane? Ne permets pas que la mort sépare deux personnes que rien n'a séparées depuis soixante ans. Accorde-nous cette grâce, ô mon Dieu, cette dernière grâce; c'est la seule que tu nous laisses à le demander. Nous ne voulons point reculer notre arrêt : dispose de nous quand tu voudras. Laisse-nous seulement mourir nos mains l'une dans l'autre, et nous présenter ensemble devant toi , pour te rendre compte de notre vie. Tu le sais bien , elle n'en fait qu'une seule , dont chacun de nous deux a porté la moitié. Que nous n'ayons aussi qu'une mort à souffrir !
Le vieillard , qui s'était soulevé sur son lit pour adresser à Dieu ces touchantes paroles , retomba de fatigue en les achevant. M. de Solis effrayé courut chercher sa femme pour le secourir. Elle s'était mise à genoux dans un coin dès le commencement de cette prière : ses bras étaient encore tendus vers le ciel. Il la porta tout éperdue auprès du vieillard . qui les rassura l'un et l'autre par un sourire, et par la vivacité avec laquelle il leur tendit les mains. Cependant M. de Solis jugea qu'il fallait lui laisser prendre du repos, après une émotion si forte pour son âge. Il remercia ces braves gens de leur hospitalité . et sortit en rendant grâces au ciel de lui avoir montré tant de vertus sur la terre.
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filULlUlULULt ÙLS MLLAUbS.