‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 60 sur 197 · L'ORGUEIL PUNI · texte numérisé non relu

L'ORGUEIL PUNI

Roger, fils d'un hounête laboureur, avait montré de bonne lieure le goût le plus vif pour le métier des armes. On le voyait sans cesse espadonner avec sa faucille ; et il s'était fait l'ami de tous les chasseurs de la contrée pour avoir occasion de manier leurs fusils.

A l'âge de dix-huit ans , il s'enrôla dans les recrues qu'on levait près de son village. Comme son père l'avait fait instruire dès son enfance , et qu'il savait parfaitement écrire et chiffrer, il se rendit si utile à ses supérieurs, que dès la seconde année de son ser\ice il fut fait caporal , puis «ergent.

La guerre fut bientôt déclarée , et il obtint une lieuteuance peu après l'ouverture de la campagne. Il se comporta fort bien dans toutes les occasions. On avait soin de le choisir pour les entreprises les plus hasardeuses, et il s'en tirait avec autant d'intelligence que de courage. On remarquait, à sa louange, que jamais un soldat n'avait plié sous son commandement.

Le général , qui l'avait distingué dans plusieurs rencontres, venait de lui donner une compagnie , pour exciter l'émulation des soldats par l'exemple de sa fortune. Une action éclatante qu'il fltdans une ba-

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luille OÙ tous les anciens cupiluines furciil emportés , le lit monter tout 1» coup au }^raile de major.

Son nom avait »''t<' mis souvent avec lionnonr dans les muivelles i)iiltli(jnes ; et toutes les lois <|ue lo cure de son village l'y rencontrait . il courait chez ses frères pour leur en faire le récit. On imasine aisément combien ceux-ci étaient fiers de lui tenir de si près. Us n'eu parlaient qu'avec des larmes de joie. Leur tendresse semblait les associer à sa liloire ; et ils ne songeaient qu'à llieureux moment où ils pourraient sei rer dans leurs bras un frère qui faisait tant d'honneur 'a la famille.

Cependant au milieu de toutes ses bonnes (Hialités, Roger avait un viceotlieux. Il était dominé par un oriiueil insupportable. Il n'y avait personne au monde ^ qui , a l'en croire , fût aussi prudent et aussi brave que lui : il parlait de ses propres actions . comme un flatteur aurait parlé de celles d'un prince, en sa présence. Il s'en attribuait plus de gloire qu'il ne devait naturellenienl lui en rerenir; et il ne paraissait [)as remarquer les autres officiers ,. lorsqu'ils se comportaient aussi bien que lui-même.

A la un de la guerre , son régiment se mil en marche vers une ville de garnison. Il devait passer 'a une petite distance de son village. A peine ses frères en eurentils appris la nouvelle, qu'ils accoururent sur le chemin , accompagnés de tous leurs amis. Ils le joignirent au moment où il allait commander quelques évolutions a ses soldats.

0 mon cher Roger , lui dit l'aîné , si notre père vivait encore, quelle joie ce serait pour ses vieux ans ! Ah ! j'ai bien soupiré après ce jour! Dieu soit loué de ce que je puis enfin te revoir ! Eu disant ces mots, il ouvrit tendrement les bras pour se jeter à son cou et l'embrasser. Le major, indigné de ce qu'un homme

qui n'avait pas de plumet au chapeau , osât le nommer son frère , repoussa d'un air dédaiiiueux ses caresses. Je vous trouve bien insolent, lui dit-il, de prendre ces fan)iliarités. — th . quoi ! s'écria le plus jeune, est-ce que tu ne me reconnais pas non |)lus? Regarde-moi bien , je suis Matthieu. Tu m'aimais tant autrefois!

c'est toi qui m'apprenais à travailler 'a la terre, (juand j'étais tout petit.

Le major écumait de (b'pit et de ra!:e. Il les menaça de les faire arrêter comme des imposteurs, s'ils ne se reliraient tout de suite hors de sa présence.

Les deux tendres frères, qui s'étaient promis tant de joie decetle entrevue , s'en retournèrent accablés de tristesse. Ils gémissaient de ce que Roger ne voulait plus les reconnaître , eux qui trouvaient tant de plaisir a l'aimer.

Les soldais qui furent témoins de cette scène scandaleuse , n'osaient faire éclater leurs murnmres ; mais ils se disaient a l'oreille : Il faut avoir un mauvais cœur pour rougir de ces honnêtes parens. Estce que notre major a honte d'avoir été ce que nous sommes? Il devrait bien plus s'honorer d'avoir fait son chemin a force démérite, que d'être né d'une grande maison.

Roger n'avait pas lame assez élevée pour penser avec tant de noblesse. Au lieu de se souvenir qu'il avait été autrefois dans la classe des soldats , il croyait par ses dédains , le leur faire oublier à euxmêmes. Il les traitait avec le dernier mépris ; mais il paraissait à leurs yeux bien plus méprisable. Son élévation qui leur avait donné autrefois tant d'orgueil , ne faisait plus que les humilier. Ils n'obéissaient à ses ordres qu'avec répugnance ; et chacun souhaitait qu'il fût éloigné du régiment.

Un jour qu'il en faisait la revue devant l'inspecteur -général, celui-ci lui ayant fait quelques observations sur sa mau-

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œuvre, Roger poussa l'audace jusqu'à lui répondre dans les termes les plus insoiens. Ses hauteurs avaient déjà révolté plus d'une fois les offlciers- généraux.

Cette nouvelle atteinte à la subordination militaire fut poursuivie avec une extrême sévérité. Les propos injurieux auxquels il s'emporta devant le conseil de guerre achevèrent sa ruine. Il fut condamné à se démettre de son emploi , et renvoyé honteusement du corps , sans aucune retraite.

Dans l'accablement où le jetait sa disgrâce , réduit au choix de périr de misère ou de subsister du travail de ses mains, il se vit dans la nécessité de retourner au village qui l'avait vu naître.

C'est alorsque les paysans lui rendirent bien ses mépris. Comme il ne rechercha l'amitié de personne, croyant peu convenable à un homme de son importance de fréquenter des laboureurs, personne aussi ne rechercha son amitié ; et il se vit privé du plus grand bien de la vie , le seul qui fût capable d'adoucir les regrets de son infortune.

11 ne lui restait plus d'autre ressource que dans ses frères, qu'il avait si dure-

ment offensés. Vous craignez peut-être qu'ils ne le méconnaissent à leur tour. II méritait sans doute d'en être abandonné. Heureusement pour lui , ceux-ci avaient dans leurs âmes la véritable élévation qui manquait à la sienne. Ils ne voulurent prendre d'autre vengeance que celle de leurs bienfaits. Roger avait depuis longtemps reçu la portion qui lui revenait de l'héritage paternel. Ses frères eurent la générosité de lui céder chacun quelques morceaux de leurs terres. Il fut réduit à les cultiver à la sueur de son front , pour en recueillir sa subsistance. Chaque jour, en s'occupaut de ces travaux qu'il avait tant dédaignés, il songeait à la haute fortune qui l'attendait , s'il avait su conserver de la modestie. Combien il souffrait de se voir à la charge de ceux qu'il aurait pu lui-même enrichir! Maudit orgueil , s'écriait-il , dans quelle bassesse tu m'as précipité !

Ce triste sentiment remplit sa vie d'amertume ; et il mourut bientôt dévoré de regrets, pour servir 'a éclairer un jour ceux que cette aveugle passion aurait peut-être égarés sans la terreur de son exemple.

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