‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 84 sur 197 · LE BAILLI , THIBAUT · texte numérisé non relu

LE BAILLI , THIBAUT

LE BAILLI. — Thibaut , ne t'ai-je pss vu passer tout à l'heure sur le chemin de la ville?

THIBAUT. — Cela peut être , monsieur le bailli ; j'en reviens effectivement. Je suis allé rendre compte à monseigneur du mauvais état de mes affaires.

LE BAILLI. — Comment! sans me consulter ! Vous êtes-vous arrangés ensemble?

BIBLIOTHEQUE DES VILLAGES

THIBAUT. — Non , pas encore.

LE BAILLI. — Ah ! tant mieux. Je suis venu toffrir mes services pour te défendre contre lui.

THIBAUT. — Contre lui ! N'est-ce pas monseigneur qui vous a fait obtenir la place que vous avez?

LE BAILLI. — J'en conviens. Aussi je ne veux pas agir ouvertement. jMun dessein est de te soutenir en secret. Je le donnerai un homme de loi de la ville, qui te ferait gagner, quand tu devrais perdre. Tu m'entends? ce qu'on appelle un grand coquin. 11 le servira bien; c'est mon ami.

THIBAUT. — Un grand coquin, votre ami ! Voyez la sympathie ! Je l'aurais deviné.

LE BAILLI. — On ne prend pas ces choses au pied de la lettre. Je veux dire , on homme qui saura le tirer d'embarras. La circonstance l'est favorable. Lorsque l'année se trouve exlraordioairement mauvaise , les juges accordent des dédommagemens aux fermiers contre leurs seigneurs.

THIBAUT. — Et donnent-ils aux seigneurs des reprises contre leurs fermiers, quand l'année se trouve extraordinairement bonne?

LE BAILLI. — Non.

THIBAUT. — En ce cas , je n'irai point solliciter vos juges. Si j'avais gagné deux mille écus sur ma ferme , monseigneur n'aurait eu rien à réclamer contre moi. Quand j'y perds deux mille écus, je ne dois rien avoir à réclamer contre lui.

LE BAILLI. — Tu méprises donc la justice , quand elle vient a ton secours ? THIBAUT. — Je ne méprise point la justice ; mais j'estime encore plus ma .conscience. Si j'ai fait un marché qui ne soit pas contre la loi , la loi n'a rien à y voir. Elle aurait beau me décharger de mon engagement , l'honneur me condamnerait à le remplir.

LE BAILLI. — Ton honneur ni ta conscience ne souffrent en rien dans cette affaire. Ce n'est pas la faute si lu as essuyé une si grosse perle. ;'

THIBAUT. — Qu'en savez-vous? Peutêtre ai-je eu tort d'acheter à la fois tant de bétail. Je n'avais qu'à en acheter seulement la moitié, je n'aurais pas tant perdu ; et il me serait resté de l'argent pour payer mon fermage.

LE BAILLI. — Ta faute ou non, elle est commise. Et sais-tu bien 'a quoi tu l'exposes en te livrant 'a la discrétion de M. de Verville? Il peut te faire emprisonner.

THIBAUT. — S'il a ce droit sur moi pourquoi voudrais-je le lui faire perdre? S'il veut me traiter avec humanité, pourquoi lui en dérober le plaisir?

LE BAILLI. — Quand il ne te poursuivrait pas avec rigueur , il est mortel ; et ses héritiers ne seront pas si traitables. Au lieu qu'en recourant "a la justice , tu peux te mettre à l'abri de tout, au moyen d'une quittance finale qu'elle te fera donner.

THIBAUT. — Quoi ! la justice ira't faire accroire "a monseigneur qu'il est payé , avant qu'il ait reçu jusqu'au dernier sou?

LE BAILLI. — Non! mais après avoir pris connaissance de les affaires , elle lui témoignera que tu es dans l'impuissance de le payer.

THIBAUT. — Je n'ai pas besoin d'elle pour cela. Je le ferai bien voir aussi clairement 'a monseigneur. 11 sait les malheurs qui m'ont réduit a l'étal fâcheux où je me trouve. 11 ne peut pas maintenant prétendre plus que je ne possède.

LE BAILLI. — Sans doule : mais il faut toujours se mettre en règle. D abord l'homme de loi que je te donnerai le dressera une reqnête pour me demander un rapport de justice. Alors je ferai avec les experts une estimation de tes blés,

filBLIOTIIEQUE DES VILLAGES.

puis un inventaire de tes meubles; et eusuilo nous procéderons.

TiiiBALT. — Et cela se fait-il pour rien?

LE BAILLI. — Ce ne serait pas juste.

Il y a les droits de ma place. Mais ce n'est pas toi qui les paie. Ils seront prélevés avant tout sur ce qui reviendrait de les deniers à M. de Verville.

THIBAUT. — C'est donc autant de moins qu'il en recevrait?

LE BAILLI. — Que t'importe?

THIBAUT. — Comment! monsieur le bailli, que m'importe? Je n'irai pas vous laisser palper une partie de mon argent, vous à qui je ne dois rien , pour en frustrer monseifïneur , à qui jai tant d'obligation des bontés qu'il a toujours eues |X)ur moi.

LE BAILLI. — Tu n'en serais pas moins quitte envers lui. Il serait obligé de se contenter, pour sa créance entière, de l'abandon de tes effets : encore l'en ferais-je conserver une partie; et ce que tu pourrais gagner ensuite , serait pour toi.

THIBAUT. — Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Tout ce qui me reste aujourd'hui , je veux le céder à monseigneur ; et tout ce que je pourrai ménager ensuite chaque jour, après avoir nourri ma famille , je le ramasserai pour m'acquilter peu a peu envers lui.

LE BAILLI. — Y penses-tu, de vouloir l'épuiser de travail , sans en tirer de proflt? Veux-tu passer ta vie entière a labourer pour les autres?

THIBAUT, avec sensibilité. — Ah ! vous ne savez pas le plaisir que l'on ressent à se trouver content de soi-même ! Avec quelles larmes de joie je lui apporterai de temps en temps le fruit de mes sueurs ! Quel bonheur je goûterai de pouvoir lui témoigner ma reconnaissance , de lui montrer qu'il ne s'est pas trompé sur mon compte en me croyant un honnête homme,

et qu'en perdant toute ma petite forluiiè, je n'ai rien perdu de ma probité !

LK BAILLI. — Je vois, moH pauvre Thibaut , que tu n'entends rien aux affaires.

THIBAUT. — C'est-à-dire que je ne veux pas vous aider a faire les vôtres. Croyez-vous que je sois la dupe de votre avarice? Vous ne cherchez qu'à m'embarquer dans un procès pour en tirer du profit. Que n'alliez-vous offrir contre moi vos services à monseigneur? Vous saviez qu'il avait trop de bonté pour vouloir achever ma ruine , en me poursuivant avec rigueur ; et vous avez cru que moi , j'aurais assez d'ingratitude pour chercher à lui soustraire ce que je lui dois si justement? Non , monsieur le bailli ; oubliez , si vous voulez , ses services , moi je veux m'en souvenir jusqu'au dernier de mes jours. Je n'ai pas eu besoin de vous jusqu'ici , je saurai toujours m'en passer. Allez chercher d'autres pratiques à ces coquins, dont vous faites vos amis.

LE bailLi. — Quoi! tu oses m'injurier! Sais-tu que je puis tôt ou tard te faire sentir ma vengeance?

THIBAUT. — C'est moi qui vous ferais trembler de la mienne, si j'allais découvrir vos sourdes manœuvres à monsei-.

gneur.

LE bailli. — Ah ! mon cher Thibaut, je t'en conjure....

THIBAUT. — Sortez, lâche que vous êtes. Je ne suis pas plus capable d'abuser de mes avantages que de vos conseils.

{Le bailli se relire avec confusion.)

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