‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 90 sur 197 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

THIBAUT, MARGUERITE, ROBERT

ROBERT. — Bonjour, Thibaut! Eh bien!

comment cela va-t-il ?

THIBAUT. — Fort mal, Robert. Tu dois certainement savoir que je suis ruiné.

ROBERT. — Oui , l'on vient de me le dire ; et c'est pour cela que je suis venu te voir.

THIBAUT. — Je n'ai plus rien.

ROBERT. — Comment donc? tu as encore un beau champ de blé , dont tu peux faire de plus beaux écus. Si tu veux le vendre, je suis ton homme. Je te l'achète sur pied, tel qu'il est, argent comptant. Qu'en dis-tu?

THIBAUT. — Est-ce que tu en aurais envie? Tant mieux. Monseigneur doit venir ce matin. Tu pourras l'arranger avec lui. Je n'irai pas sur ton marché.

ROBERT. — Je n'ai rien à voir avec monseigneur. C'est ton blé.

THIBAUT. — Il m'appartenait il y a quelques jours. Il n'est plus à moi maintenant.

ROBERT , avec surprise. — Comment!

est-ce que tu le lui aurais vendu?

THIBAUT. — Non ; mais depuis que j'ai vu mourir mes bestiaux , je suis hors d'état de le payer. Je lui abandonne tout ce que je possède.

ROBERT. — Es-tu fou, Thibaut? Tant qu'il ne s'est pas pourvu en justice pour se faire adjuger ton grain par forme de nantissement , il t'appartient; et tu peux en faire ce qu'il te plaira. Tu as déjà trop perdu , pour perdre encore le reste. Demande à Marguerite ce qu'elle en pense.

MARGUERITE. — Je pensc qu'il nous faut d'abord payer ce que nous devons , à quelque prix que se soit. Si nous n'avons plus notre bétail, monseigneur n'en a pas proûté. Cette perte nous regarde, et non pas lui.

ROBERT. — Mais cela ne va pas jusqu'à se mettre sans pain. Il faut garder quelque chose pour remonter au-dessus de ses affaires.

THIBAUT , le regardant d'un air sévère.

— Et cela aux dépens de notre bon seigneur?

ROBERT. — Il est si riche ! Tout ce qui lui reviendrait de votre abandon serait pour lui moins qu'un écu pour vous.

THIBAUT. — 11 pourrait s'en passer, je le crois; mais est-ce a moi de le prendre? Cela teparaît-iljuste?

ROBERT. — Comme si tu ne savais pas que c'est un homme compatissant et généreux !

THIBAUT. — C'est pour cela même qu'on est obligé d'en user plus honnêtement envers lui.

MARGUERITE. — Parcc qu'il traite bien les autres , vous verrez qu'il faudiaiL le maltraiter !

BIBLIOTHKQDE DES VILLAGES.

TpiBAUT. — Allons, Robert, ce serait une inrainie.

ROBERT. — Ne sois donc pas si fier, et sois un peu mieux avise. 11 uy a que la manière de voir les choses. Il le ferait sans doute du bien : pour eu être plus sîir, tu te le fais a toi-même. Est-ce un mal de se mettre au nombre des malheureux qu'il soulage?

THIBAUT. — 11 n'aurait pas long-temps à jouir de cette douceur, si tous ses fermiers suivaient tes avis.

ROBERT. — Que tu es obstiné ! Je perds mon temps avec toi. Je n'ai qu'un mot à te dire. Veux-tu me vendre ton blé, oui ou non?

THIBAUT, avec un sourire de mépris.

— Ha ! je comprends à merveille. Je devine ce qui te fait prendre tant de part à mon malheur. Écoute, tu es riche, et ce marché ne serait pour toi qu'une bagatelle. J'ai un meilleur coup a te proposer de faire ensemble.

ROBERT. — Voilà qui est raisonnable.

Voyons.

THIBAUT. — Monseigneur est près d'arriver. 11 porte toujours sur lui une bourse bien garnie, une montre d'or et des bijoux précieux. Veux-tu que nous allions l'attendre au coin de la forêt, pour lui enlever sa dépouille? C'est une bonne affaire celle-l'a !

ROBERT, reculant deux pas en arrière.

— Y penses-tu, Thibaut?

THIBAUT. — Il est si riche ! Ce qu'il perdrait de l'aventure , serait pour lui moins qu'un écu pour nous.

ROBERT. — Oui, mais le gibet !

THIBAUT. — Il n'y a donc que cela qui t'arrête? Si j'étais juge, Robert, je te ferais bien voir que ce que tu me proposes ne le mérite pas moins. Prendre à quelqu'un son argent dans sa poche, ou lui enlever les fruits de sa terre , quand on est hors d'état de le payer , je ne sais

lequel de ces deux vols est le plus affreux. ROBERT. — J'y vois uue grande différence,

THIBAUT. — Cela peut être , mais donne-toi la peine d'y réfléchir, et tu penseras comme moi.

ROBERT. — Je n'ai garde , vraiment.

Je ferais de beaux profils avec cette manière de raisonner ! Allons , Thibaut , songe un peu mieux à tes affaires. Ton seigneur t'aura de grandes obligations, quand tu te seras réduit 'a la misère pour lui ! Tu n'y gagneras que des mépris de sa part, et de plus mauvais traitemens.

THIBAUT. — Oui! s'il avait un cœur tel que le tien , j'aurais sujet de le craindre.

ROBERT. — Mais dis-moi donc, homme intraitable, quel mal je fais, lorsque je veux empêcher ta famille de souffrir les horreurs du besoin? C'est toi qui seras coupable de ses souffrances et de sa mort. Je ne demande qu'à te donner la valeur de ton blé , si tu es raisonnable. Et avec cet argent....

THIBAUT , lui saisissant brusquement le poignet. — Robert, j'ai perdu en huit jours toute ma richesse, et je me vois au moment de n'avoir plus une obole. Mais avant que je songe à pourvoir aux besoins même les plus pressés de ma subsistance par quelque moyen déshonnêle [il Ole son chapeau), je demande au ciel de me foudroyer de son tonnerre.

KOBBRT, avec un sourire moqueur. — A la bonne heure ! Que t'importent ta femme et tes enfans? laisse- les mendier leur pain. Tu auras le plaisir, sur Ion fumier, de t'en tendre appeler le brave Thibaut, l'honnête homme.

THIBAUT. — Et toi! l'on ne t'appellera jamais qu'un fripon. Malheureux! lu as plus d'argent qu'il ne t'en faut pour vivre, et, dans l'avidité d'en amasser encore, tu veiLX dépouiller les autres , et me rendre

BIBLIOTHEQUE DES VILLAGES

scélérat comaie toi! (// le prend par les épaules}. Sors à l'instant de ma maison,

ou je suis capable de t'assommer.

chasse honlmsemeni. )

[Il le

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