‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 92 sur 197 · SCENE vn · texte numérisé non relu

SCENE vn

THIBAUT, MARGUERITE, PELAGE

PELAGE. — Bonjour, mes braves gens !

THIBAUT, s' avançant brusquement vers lui. — Que nous veux-tu, Pelage? Vienstu nous proposer aussi quelque noirceur?

PELAGE , d'un ton calme. — Moi f Thibaut ? En as-tu jamais entendu de ma bouche ?

THIBAUT, se jetant dans ses bras. — Non , non ! pardonne. C'est un reste d'indignation qui m'emportait. Si tu savais ce qui m'arrive depuis une heure, tu m'excuserais de me défier de tous les humains. L'homme de la justice veut me faire commettre une iniquité; mon ami me paie d'un bienfait par de l'ingratitude, et le plus riche habitant du village marchande ma droiture pour un misérable profit I

PELAGE. — Oublie ces malheureux.

S'ils ont choisi le mal pour métier, tu es bien bon de t'offenser de leur infamie ! Écoute, je n'ai que deux mots. Je sais

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BIBLIOTHÉQLE DES VILLAGES.

que tu es hors d'état de payer M. de Verville. Il me serait impossible , pour le moment, de favancer la somme qui te manque. Mais tâche dobtenir du temps.

J'ai de quoi répondre : je serai ta caution , et tu garderas la ferme.

MARGCERiTE. à Thibaut qui reste imviobile . frappé d'une vive surprise. — Vois , mon ami , quelle boulé ! ( à Pelage}. Oh, mon cher voisin, d'où te vient pour nous une pensée si secourable? I

PELAGE. — Elle est toute simple. Le brave Thibaut . me suis-je dit , a soulagé i de son mieux tous ceux qu'il a vus dans la peine. Il serait bien affreux qu'il ne trouvât personne pour l'en retirer à son tour ; et je suis venu.

MARGUERITE, à part. — Il semble que le ciel nous l'envoie.

PELAGE. — Eh quoi! Thibaut, tune dis rien? {Il lui tend la main. )

THIBAUT , la prenant avec vivacité, et la serrant dans les siennes. — Ah! mon cher Pelage , ne crois pas que ce soit par indifférence. Je suis pénétré jusqu'au fond du cœur de tes offres ; mais je ne puis les accepter

PE LAGE . — Pourquoi donc ? Elles ne te seront pas inutiles. Dans quelque bonne disposition que M. de Ver ville soit à ton égard, il deviendra plus facile encore, en se voyant pleinement en sûreté par ma caution.

THIBAUT. — Mais qui me servira de caution envers toi-même?

PBLAGE. — Ta probité , ton intelligence, et ton anaour du travail.

THIBAUT. — Tu vois cc qu'ils m'ont valu jusqu 'a présent. Il a suffi d'une mauvaise année pour me ruiner. Une seconde ne ferait qu'ajouter ta ruine à la mienne. PKLAGE. — M'importe, j'en cours les risques.

THIBAUT. — Et voilà ce que je ne veux point. C'est bien assez de souffrir avec

ma famille, sans voir que mes amis souffrent aussi pour moi. Je n'aurais plus un moment de tranquillité. L'n brouillard , un nuage . le moindre tourbillon de poussière jetterait l'épouvante dans mon esprit.

PELAGE , avec instance. — Mon cher Thibaut , si tu savais combien tu me désoles par tes refus! Je ne pourrais donc rien faire pour toi !

THIBAUT. — Tu en as fait assez en soulageant mon pauvre cœur. Il est déchiré ; mais les larmes que je vois dans tes yeux servent de baume à ses blessures. 0 mon bon ami ! quoiqu'il soit bien triste d'être réduit à la pitié des autres , il y a toujours une grande différence d'être plaint, ou d'être maudit. Grâces au ciel, tu n'auras jamais à regretter de m'avoir connu. En quelque endroit que je te rencontre . je n'aurai pas besoin d'enfoncer mon chapeau sur mes yeux , ou de détourner la tête , pour n'avoir pas à rougir de ta présence.

PELAGE. — Plus tu me résistes, plus je sens croître mon amitié. Et toi, cruel, tu ne veux pas me donner la tienne?

THIBAUT. — Pense-s-y donc , je t'en supplie. Je sais tes faibles moyens. Seraisje ton ami , en te plongeant dans l'embarras pour m'en soulever ? Non , mon bon voisin , je ne suis coupable de la ruine de personne ; et l'on ne pourra jamais dire que je le sois devenu. Aussi long-temps que je vivrai , je veux m'endormir avec un cœur innocent. C'est alors qu'une poignée de paille vous fait un lit de roi.

PELAGE. — Je ne te presse plus. Je sens que je ne suis pas digne de finir tes peines. Le ciel, sans doute, s'en réserve l'honneur. Je ne te demande que la préférence après lui. Et mes bras et ma petite fortune, lu les trouveras toujours à ton service. Adieu, fi/ sort. Thibaut le conduit jusqu'à la porte, en lui serrant la main. )

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