AUX VERS PRÉCÉDENS
Commence à me rogner les ailes.
Par mes vingt-neuf ans averti Qu'il faut tâcher d'être fidèle.
Je prends sagement mon parti, Et même j'y mets tout le zèle Qu'en sa religion nouvelle Apporte un nouveau converti.
Je cherche quelque honnête femme Dont l'esprit sache m'attirer, A qui je puisse croire une ame , Qui me laisse un peu soupirer Avant de se rendre à ma flamme , Et veuille long-temps m'adorer.
Ah ! si je puis la rencontrer, La beauté que mon cœur appelle, (Pardonnez mon jaloux travers Et ma crainte assez naturelle ) Je ne vous mène point chez elle , Et ne lui montre point vos vers.
Jadis on ouvrit à Cythère Un cirque en l'honneur de Ténus , Et dans ces combats ingénus L'amant et sa jeune bergère Briguaient , a^lètes demi-nus, Le prix charmant de l'art de plaire.
A ces tournois voluptueux , L'Amour et l'hymen présidèrent; Frères, rivaux et demi-dieux, Vous jugez bien qu'ils les troublèrent.
L'Hymen s'arrogea sans façon Le droit d'initier les belles; L'Amour, avec plus de raison , Voulut , paré de fleurs nouvelles. Donner la première leçon D'un jeu qu'il inventa pour elles.
Le différent fut terminé Dans un concile d'Idalie ; Par Vénus il fut ordonné A fille nubile et jolie , Qu'au dieu d'Hymen , comme à l'aîné, Le premier jour serait donné; Car telle était sa fantaisie ; Mais que pour prix de sa beauté, L'Amour, comme l'enfant gâté, Eût tout le reste de sa vie.
Les Grâces, d'un malin souris, Applaudirent à la déesse ; Et cet édit plein de sagesse , Qu*adopta l'univers surpris.
Bientôt des murs de Sybaris Passa dans Rome et dans la Grèce, Et gouverne aujourd'hui Paris.
Mais lorsqu'une vierge nouvelle, O Vénus ! doit grossir ta cour, Suit-on bien une loi si belle ?
N'est-il point de secret détour ?
L'Hymen , comme on sait, n'a point d'ailes ; On en connaît deux à l'Amour.
Le fripon gagne de vitesse, Arrive avant l'aube du jour, Souffle à l'Hymen son droit d^ainesse, S'envole , et revient à son tour, Lorsqu'à peine le soleil baisse.
L'Hymen parait : ô douce erreur!
Aimable et fortuné prestige ! L'Hymen, de force et de valeur Se croit fermement un prodige , Et pense avoir cueilli la fleur Qui ne tenait plus sur sa tige.
Loin des hoj^ chéris de la France, Vous avez le nKt d'être heureux !
Mes amis, conuaissez-vous mieux, Et voyez votre impertinence !
Il est vrai que ces orangers, Témoins de vos jeux , de vos fêtes , Ces bois où les zéphyrs légers Balancent Tombre sur vos têtes ; Vos solitaires latauiers, Les perles sur vos pas semées ; Ces fruits qui rompent vos paniers, £t les richesses parfumées Qui colorent vos bananiers ; Les grains pourprés de vos grenades, Et vos ananas couronnés :
Le lait des palmiers fortunés ,
Vos prés, vos vallons, vos cascades, Annoncent des prédestinés.
Mais sous vos huttes, pardonnez, Quand je vois vos pipes fumantes, Vos crânes ronds et co tonnés, Vos longues oreilles pendantes, Vos nez camus et basanés , Vous ne me semblez , j^ous jure, Que des enfans déshérlMi, Que la dédaigneuse Nature, Loin de nos climats enchantés, A relégués à Faventure :
Nous sommes ses enfans gâtés.
Vivent nos superbes rivages.
Nos mœurs, nos arts , et nos écrits !
Que je vous plains, mes chers Sauvages, De n'avoir jamais vu Paris !
Nous fûmes quelque temps volages , De cent bagatelles charmés ; Assis enfin au rang des sages, Nous avons changé nos usages ; Et les enfans se sont formés.
AUX SAUVAGES. alg
Nous brisons le hochet frivole De la légère illusion :
Des riens le char doré s'envole, Et la nation la plus folle Tient le sceptre de la raison.
Nous bannissons les goûts futiles, Les tyrannicpies préjugés ; Tous les citoyens sont utiles; Tous les grands seigneurs sont rangés.
Autrefois couronnés de roses.
Nous n'aimons plus que les lauriers; Nous sommes au siècle des choses :
Tout pense , jusqu'aux financiers.
Adieu ta charmante méthode, Gatti ! nous sommes détrompés !
La santé revient à la mode, La gaîté préside aux soupes.
L'Amour parmi nous n'a plus d'ailes, Et suit toujours le Sentiment; Les époux tendres et fidèles Vivent comme des tourterelles,
24o AUX SAUVAGES.
Et s'adorent, Dieu sait comment !
A quinze ans, la beauté discrète Oserait à peine rêver ; Les femmes... c'est une disette, Et Ton ne peut plus en trouver.
Si vous connaissiez nos coulisses, Nos chars transparens , nos palais.
Le boudoir des jeunes actrices , Nos cuisiniers, nos drapeaux suisses.
Tous nos déguisemens anglais; Nos fiers cochers aux gros bouquets , A la moustache germanique , Et la fureur épidémique De n'avoir plus l'air d'un Français ; Vous verriez bien , troupe insensée , Qui n'avez point de Golisée, De grands sauteurs , ni d'arlequin , Que d'un Dieu bienfaisant et sage Nous seuls annonçons le dessein :
L'Européen est son ouvrage; Mais le nez plat d'un Africain Ne saurait être à son image.
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A MONSIEUR
LE CHEVALIER DE PARNY
Versailles, ce 4 Juin 177^.
Maadit enchanteur qae vous é^es l Qui vous demande, en vers heoreux , Le récit de ce que vous faites Dans vos bosquets délicieux.
Aux bords du ruisseau tortueux Qu'on voit par des routes secrètes Abandonner la Marne en son lit amoureux, Pour arroser vos paisibles retraites ?
Pourquoi des beaux jours que je perds Occupe* -vous ma rêverie ?
Yos plaisirs et vos jolis vers Me font mourir de jalousie.
Je n'ai pas de peine à me figurer, mon cher iii , combien le séjour d'Ozoiier doit être agréable
en ce moment, et ta muse pouvait s'épargner le soin d'augmenter mes regrets. J'aurais bien touIl me joindre à votre petite caravane , et prendn de tous vos amusemens, dans ce voyage, la par qui m'était destinée; mais il m'a été impossibli d'abandonner Versailles ; il m'a été impossible d< m'éloigner de mon prince, qui nous est encon plus cher «depuis que nous avons tremblé pour se jours.
Ce demî-dîeu convalescent.
Paré des grâces du bel âge.
Dans sa faiblesse intéressant, Ressemble an lis courbé qui lève , après l'orage» Un front plus radieux vers an ciel sans nuage, £t se balance au gré d'an zéphyr caressant.
Qui n'aimerait mon maître, au pied même du trône, Dédaignant l'appareil qui sait la majesté.
En rassurant par sa bonté Ceux que trouble, à ses yeux, l'éclat qui l'environne .' Des talens qu'il promet et des vertus qu'il donne.
On dit que l'Olympe surpris.
Déjà lui tresse une couronne
Du laurier sanglant de Bellone,
Et du myrte cher à Cypris.
L'Olympe, en le formant juste, aimable, intrépide. Se plut à l'enrichir de ses dons réunis;
Et dans le beau corps d'Adonis
Il plaça le grand cœor d'Alcide.
D'ailleurs, mon cber ami, si deux divinités m'appellent sur les rives de la Marne , deux divinités me retiennent ici, deux divinités aussi jeunes, aussi aimables que les premières , et dignes en tout de s'associer avec elles sous les frais ombrages d'Armainvillers. Je vais essayer de te les faire connaître ; mais je désespère d'en faire une peinture aussi gracieuse que la tienne, quoique le modèle soit absolument le même.
Pleiae de raison, de folie,
Et de tristesse et d'enjouement.
L'une à son naturel charmant
Sait mêler fort ingénument
Quelques grains de coquetterie ;
Raisonne arec étourderie.
Et déraisonne gravement;
Confond dans sa tête jolie
La Perse et l'empire ottoman,
La profane Mythologie
Avec le Nouveau-Testament ; Et parant son babil des grâces de Thalie, Plaît , on ne sait pourquoi, plaît , on sait trop comment l
L'autre, afOigée de vingt ans, qu'elle ne veut pas seulement prendre la peine de compter, assemblage inouï d'juasoudance et de sensibilité, et à
qui l'on pourrait reprocher trop peu de prélen-
tioD, par ce défaut-là même est aussi sûre de
plaire.
De son esprit le charme inconcevable Se sent très-bien^ et ne peut s'exprimer ; Mais ce qm plus vous invite à l'aimer.
C'est sa paresse d'être aimable.
Voilà, je crois, messieurs, des raisons assez bonnes^ et j'espère que vous ne me ferez plus un crime de ne vous avoir point suivis. Tous pouviez vous épargner ce déluge d'imprécations envers et en prose , dont votre lettre est remplie , car Dieu en est grandement oflensé ; et si c'est un honneur pour moi , vous conviendrez que je ne le méritais guère. J'irai vous joindre dès que je le pourrai ; mais , je vous en prie , ne me portez pas de si fréquentes rasades avec ce vin d'Aï, dont je ne trouverai pas une seule bouteille , s vous écoutez vos accès d'amitié pour moi.
Et qael est ce nouveau système De vider à ma gloire un quartaut si vante' ?
Mes amis , de ce zèle extrême Je vous dispense en vérité.
Depuis hait joars entiers qu'à table ainsi l'on m'aime. Je ne m'en suis pas mieux porté :
L'Aï ne tourne à ma santé.
Qu'autant que je le bois moi-même.
Adieu , mon cher Tibulle ; n'oublie pas de me mettre aux pieds des deux charmantes déesses qui ont du moins l'avantage d'être célébrées par un chantre digne d'elles. Mille et mille choses agréables à votre seigneur châtelain. Il me tarde bien , je te jure, d'embrasser, tour à tour et à la fois, toi et ton frère , et ton frère et toi.
Je suis chargé de vous présenter à tous deux les complimens du plus poli , du plus simple , et du plus obhgeant des hommes ,
Semant sur une étude aride Les fleurs de la belle saison, Et mêlant aux couplets d'Euclide Les vers de Virgile et d'Ovide, Et les couplets d'Anacréon.
Nous partons jeudi pour Marly, où je resterai jusqu'au premier du mois prochain ; et le soir du même jour, vous me verrez paraître à Ozoûer.
J'irai, j'irai sous l'abri solitaire
Des myrtes frais, des marroniers fleuris.
Menant Silène et la bande légère
Des dienx jonfflas qui restaient dans Paris,
Le thyrse en main, le front ceint d'un beau lierre.
Courir vos bois ébranlés par nos cris.
Et des festins vous disputer le prix ,
Assis à table entre Horace et Glycère.
A M. DELILLK. 247
A MONSIEUR