‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 26 sur 78 · À MADEMOISELLE DE ROANNEZ · texte numérisé non relu

À MADEMOISELLE DE ROANNEZ

L'affaire du... ne va guère bien : c’est une chose qui fait trembler ceux qui ont de vrais mouvemens de Dieu de voir la persécution qui se prépare non-seulement contre les personnes (ce seroïit peu), maïs contre la vérité. Sans mentir, Dieu est bien abandonné. Il me semble que c’est un temps où le service qu’on lui rend lui est bien agréable. Il veut que nous jugions dela grâce par la nature ; etainsi il permet de considérer que comme un prince chassé de son pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique, de mêmeil semble que Dieu considère avec une bonté particulière ceux qui défendent aujourd’hui la pureté de la religion et de la morale qui est si fort combattue. Mais il y a cette différence entre les rois de la terre et le Roï des rois, que les princes ne rendent pas leurs sujets fidèles, mais qu’ils les trouvent tels : au lieu que Dieu ne trouve jamais les hommes qu’infidèles, et qu’il les rend fidèles quand ils le sont. De sorte qu’au lieu que les rois ont une obligation insigne à ceux qui demeurent dans leur obéissance, il arrive, au contraire, que ceux qui subsistent dans le service de Dieu lui sont eux-mêmes redevables infiniment. Continuons donc à le louer de cette grâce, s’il nous l’a faite, de laquelle nous le louerons dans l'éternité, et prions-le qu’il nous la fasse encore, et qu’il ait pitié de nous et de l’Église entière, hors laquelle il n’y a que malédiction.

Je prends part aux... persécutés dont vous parlez. Je vois bien que Dieu s’est réservé des serviteurs cachés, comme ille dit à Élie. Je le prie que nous en soyons, bien et comme il faut, en esprit et en vérité et sincèrement.

Quoi qu’il puisse arriver de l’affaire de, il y en a assez, Dieu merci, de ce qui est déjà fait pour en tirer un admirable avantage contre ces maudites maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part à cela en rendent de grandes grâces à Dieu, et que leurs parens et amis prient Dieu pour eux, afin qu'ils ne tombent pas d’un si grand bonheur et d’un si grand honneur que Dieu leur a faits. Tous les honneurs du monde n’en sont que l’image; celui-là seul est solide et réel, et néanmoins il est inutile sans la bonne disposition du cœur, Ce ne sont ni les austérités du corps ni les agitations de l'esprit, mais les bons mouvemens du cœur qui méritent, et qui soutiennent les peines du corps et de l'esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier, peines et plaisirs. Saint Paul a dit que ceux qui entreront dans la bonne vie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombreï. Cela doit consoler ceux qui en sentent, puisque, étant avertis que le chemin du ciel qu’ils cherchent en est rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans Le véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l’union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend

4, Act. x1v, 24.

EXTRAITS DES LETTRES

des pénitens du diable, selon la parole de Tertullien! : de même on ne quitteroit jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ, si on ne trouvoit plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénûment et dans le rebut des hommes, que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit Tertullien?, il ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour d’autres plus grands. « Priez toujours, dit saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez-vous toujoursÿ. » C'est la joie d’avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l'avoir offensé et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le trésor dans un champ en a une telle joie, que cette joie, selon Jésus-Christ, lui fait vendre tout ce qu’il a pour l’acheteri. Les gens du monde n’ont point cette joie « que le monde ne peut ni donner ni ôter, » dit Jésus-Christ mêmes, Les bienheureux ont cette joie sans aucune tristesse; les gens du monde ont leur tristesse sans cette joie, et les chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse d’avoir suivi d’autres plaisirs, et dé la crainte de la perdre par l'attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette joie qui modère notre crainte , et à conserver cette crainte qui conserve notre joie , et selon qu’on se sent trop emporter vers l’une, se pencher vers l’autre pour demeurer debout. « Souvenez-vous des biens dans les jours d'affliction, et souvenez-vous de l’affliction dans les jours de réjouissance , » dit l'Écrituref, jusqu’à ce que la promesse que Jésus-Christ nous a faite? de rendre sa joie pleine en nous soit accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu’en une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de satisfactions , qu’elle en remplit et l’entréeet le progrès et le couronnement. C’est une lumière si éclatante, qu’elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient; et s’il y a quelque tristesse mêlée, et surtout à l'entrée, c'est de nous qu’elle vient, et non pas de la vertu; car ce n’est pas l'effet de la piété qui commencé d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. Otons l’impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nousmêmes, et n’y cherchons du soulagement que par notre correction. to

Je suis bien aise de l’espérance que vous me donnez du bon succès de l'affaire dont vous craignez de la vanité. Il y a à craindre partout, car si elle ne réussissoit pas, j'en craindrois cette mauvaise tristesse dont saint Paul dit qu’elle donne la mort, au lieu qu'il y en a une autre qui donne la vies. Il est certain que cette affaire-là étoit épineuse, et que si la personne en sort, il y à sujet d’en prendre quelque vanité; si ce n’est à cause qu’on à prié Dieu pour cela, et qu’ainsi il doit croire que le bien qui en viendra sera son ouvrage. Mais si elle réussissoit mal, il ne devroit pas en tomber dans l’abattement , par cette même raison qu’on a prié

4. De pœnitentia, v. — 2. De spectaculis, xxvitr. — 3. Thess., v, 16-18. 4, Matth., xnx, 44. — 5. Jean, x1v, 27. — 6. Eccles., x1, 27. — 7. Jean, xvi, 24. — 8. IL Cor., vix, 10.

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Dieu pour cela, et qu'il y a apparence qu'ils’est approprié cette affaire : aussi il le faut regarder comme l’auteur de tous les biens et de tous les maux, excepté le péché. Je lui répéterai là-dessus ce que j'ai autrefois rapporté de l’Écriture : «Quand vous êtes dans les biens, souvenez-vous des maux que vous méritez, et quand vous êtes dans les maux, souvenez-vous des biens que vous espérez. » Cependant je vous dirai sur le sujet de l’autre personne que vous savez, qui mande qu'elle a bien des choses dans l’esprit qui l’embarrassent, que je suis bien fâché de la voir en cet état. J'ai bien de la douleur de ses peines, et je voudrois bien l'en pouvoir soulager; je la prie de ne point prévenir l'avenir, et de se souvenir que, comme dit Notre-Seigneur, « à chaque jour suffit sa malicet. »

Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n’avons qu'à avoir regret de nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il n’est point du tout à notre égard, et que nous n’y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C’est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet, qu’on ne pense presque jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit; mais à celui où l’on vivra. De sorte qu’on est toujours en état de vivre à l’avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n’a pas voulu que notre prévoyance s’étendit plus loin que le jour où nous sommes. C’est les bornes qu'il faut garder, et pour notre propre salut, et pour notre propre repos. Car, en vérité, les préceptes chrétiens sont les plus pleins de consolations : je dis plus que les maximes du monde.

Je prévois aussi bien des peines et pour cette personne, et pour d'autres, et pour moi. Mais je prie Dieu, lorsque je sens que je m’engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites: je me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé présentement, pour me dissiper en des pensées inutiles de l’avenir, auxquelles, bien loin d’être obligé de m'arrêter, je suis au contraire obligé de ne m’y point arrêter. Ce n’est que faute de savoir bien connoître et étudier le présent qu’on fait l’entendu pour étudier avenir. Ce que je dis là, je le dis pour moi, et non pas pour celte personne, qui a assurément bien plus de vertu et de méditation que moi; mais je lui représente mon défaut pour l'empêcher d’y tomber : on se corrige quelquefois mieux par la vue du mal que par l'exemple du bien; et il est bon de s’accoutumer à profiter du mal, puisqu'il est si ordinaire, au lieu que le bien est si rare.

Je plains la personne que vous savez dans l'inquiétude où je sais qu’elle est, et où je ne m'étonne pas de la voir. C’est un petit jour du jugement, qui ne peut arriver sans une émotion universelle de la personne, comme le jugement général en causera une générale dans le monde, excepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes, comme elle prétend

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