À MADEMOISELLE DE ROANNEZ. LÔ
mais seulement si on a vocation pour y demeurer, comme on ne consulteroit point si on est appelé à sortir d’une maison pestiférée ou embrasée.
Ge chapitre de l'Évangile, que je voudrois lire avec vous tout entier, finit par une exhortation à veiller et à prier pour éviter tous ces malheurs , et en effet il est bien juste que la prière soit continuelle quand le péril est continuel.
J'envoie à ce dessein des prières qu’on m'a demandées ; c’est à trois heures après midi. Il s’est fait un miracle depuis votre départ à une religieuse de Pontoise, qui, sans sortir de son couvent, a été guérie d’un mal de tête extraordinaire par une dévotion à la sainte épine. Je vous en manderai un jour davantage. Mais je vous dirai sur cela un beau mot de saint Augustin. et bien consolatif pour de certaines personnes; c’est qu'il dit que ceux-là voient véritablement les miracles auxquels jes miracles profitent : car on ne les voit pas si on n’en profite pas.
Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du présent que vous m'avez fait; je ne savois ce que ce pouvoit être, car je l’ai déployé avant que de lire votre lettre, et je me suis repenti ensuite de ne lui avoir pas rendu d’abord le respect que je lui devois. C’est une vérité que le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu’à ce qu’il y paroisse visiblement en la résurrection, et c’est ce qui rend les reliques des saints si dignes de vénération. Car Dieu n’abandonne jamais les siens, non pas même dans le sépulcre, où leurs Corps, quoique morts aux yeux des hommes, sont plus vivans devant Dieu, à cause que Le péché n’y est plus : au lieu qu’il y réside toujours durant cette vie, au moins quant à sa racine, car les fruits du péché n’y sont pas toujours, et cette malheureuse racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu’il n’est pas permis de les honorer alors, puisqu'ils sont plutôt dignes d’être haïs. C’est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine, et c’est ce qui la rend souhaitable. Mais il ne sert de rien de vous dire ce que vous savez si bien: il vaudroit
mieux le dire à ces autres personnes dont vous parlez, mais elles ne l’écouteroient pas.
TT et DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L'AMOUR :.
L'homme est né pour penser; aussi n'est-il pas un moment sans le : faire: mais les pensées pures, qui le rendroient heureux s’il pouvoit toujours les soutenir, le fatiguent et l’abattent. C’est une vie unie à laquelle il ne peut s’accommoder: il lui faut du remuement et de l'action, c’est-à-dire qu'il est nécessaire qu'il soit quelquefois agité
4. Ce fragment, publié pour la première fois par M. Cousin, a dû être écrit pendant la vie mondaine de Pascal, c’est-à-dire en 1652 ou 1653, lorsqu'il avait vingt-six ou vingt-sept ans.
Pascaz xx k
des passions, dont il sent dans son cœur des sources si vives et si
profondes.
Les passions qui sont les plus corivenables à l’homme, et qui en ren-
ferment beaucoup d’autres, sont l’amour et l'ambition : elles n’ont
uèrè de liaison ensemble, cependant on les allie assez souvent; mais elles s’affoiblissent l’une l’autre réciproquement, pour ne pas dire qu’elles se ruinent.
Quelque étendue d’esprit que Von ait, l’on n’est capable que d’une grande passion; C’est pourquoi, quand l'amour et l'ambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu’elles seroïent s'il n’y avoit que l’une ou l’autre. L'âge ne détermine point, ni le commencement, hi la fin de ces deux passions; elles naissent dès les premières années, et elles subsistent bien souvent jusqu’au tombeau. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les jeunes gens y sont plus propres, etil sernble qu’elles se ralentissent avec les années ; cela est pourtant fort rare.
La vie de l'homme est misérablement courte. On la compte depuis la première entrée dans le monde; pour moi je ne voudrois la compter que depuis la naissance de la raison, et depuis qu’on commence à être ébranlé par la raison, ce qui warrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce temps l’on est enfant; et un enfant n’est pas un horme.
Qu’une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et qu’elle finit par l'ambition! Si j’avois à en choisir une, je prendrois celle-là. Tant que l’on a du feu, lon est aimable ; mais ce feu s'éteint, ilse perd: alors que la place est belle et grande pour Vambition ! La vie tumultueuse ést agréable aux grands esprits, mais ceux qui sont médiocres n’y ont aucun plaisir: ils sont machines partout. C’est pourquoi l'amour et l'ambition commencant et finissant la vie, On est dans l’état le plus heureux dont la nature humaine est capable.
À mesure que lon a plus d’esprit, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentimens et des pensées, qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu’elles soient occasionnées par le corps, il est visible quelles ne sont plus que l'esprit même, et qu’ainsi elles remplissent toute Sa capacité. Je ne parle que des passions de feu, car pour les autres, elles se mêlent souvent ensemble, et causent une confusion très-incommode; mais ce n’est jamais dans ceux qui ont de l'esprit. Dans une grande âme tout est grand.
L'on demande s'il faut aimer. Cela ne se doit pas demander, on le doit sentir. L'on ne délibère point là-dessus, l’on y est porté, et l’on a le plaisir de se tromper quand on consulte.
La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion; C’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime.
Il y a de deux sortes d’esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures ei in-
flexibles; mais le dernier a une souplesse de pensée qu’il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il
va Jusques au cœur; et par le mouvement du dehors il connoît ce qui se passe au dedans. Quand on a l’un et l’autre esprit tout ensemble, que l'amour donne de plaisir ! Car on possède à la fois la force et la flexibilité de l’esprit, qui est très-nécessaire pour l’éloquence de deux personnes.
Nous naissons avec un caractère d'amour dans ,nos cœurs, qui se développe à mesure que l'esprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paroît beau sans que l’on nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute après cela si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer? En effet, on a beau se cacher, l’on aime toujours. Dans les choses même où il semble que l’on ait séparé l’amour, il s’y trouve secrètement et en cachette, et il n’est pas possible que l’homme puisse vivre un moment sans cela. s
L'homme n’aime pas à demeurer avec soi; cependant il aime : il faut donc qu’il cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait jamais formée, il faut qu’il trouve dans soi-même le modèle de cette beauté qu’il cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-même les premiers rayons ; et selon que l’on s'aperçoit que ce qui est au dehors y convient ou s’en éloigne, on se forme les idées de beau ou de laid sur toutes choses. Cependant, quoique l’homme cherche de quoi remplir le grand vide qu'il a fait en sortant de soi-même, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes sortes d'objets. IL a le cœur trop vaste; il faut au moins que ce soit quelque chose qui lui ressemble, et qui en approche le plus près. C’est pourquoi la beauté qui peut contenter l’homme consiste non-seulement dans la convenance, mais aussi dans la ressemblance : elle la restreint et elle l’enferme dans la différence du sexe.
La nature a si bien imprimé cette vérité dans nos âmes, que nous trouvons cela tout disposé; il ne faut point d’art ni d'étude; il semble même que nous ayons une place à remplir dans nos cœurs et qui se remplit effectivement. Mais on le sent mieux qu’on ne le peut dire. Il n’y à que ceux qui savent brouiller et mépriser leurs ‘idées qui ne le voient pas.
Quoique cette idée générale de la beauté soit gravée dans le fond de nos âmes avec des caractères ineffaçables , elle ne laïsse pas que de recevoir de très-grandes différences dans l'application particulière: maïs c’est seulement pour la manière d’envisagér ce qui plaît. Car l’on ne souhaïte pas nûment une beauté, mais l’on y désire mille circonstances qui dépendent de la disposition où l’on se trouve: et c’est en ce sens que l’on peut dire que chacun à l’original de sa beauté ; dont il cherche la copie dans le grand monde. Néanmoins les femmes déterminent souvent cet original. Comme elles ont un empire absolu sur l'esprit des hommes, elles y dépeignent ou les parties des beautés qu'elles ont, ou celles qu'elles estiment , et elles ajoutent par ce moyen ce qui leur plaît à cette beauté radicale. C’est pourquoi il y à un siècle pour les blondes, un autre pour les brunes, et le partage qu’il y à entre les femmes sur l'estime des unes ou des autres fait aussi je partage entre les hommes
dans un même temps sur les unes et sur les autres. La mode mème et les pays règlent souvent ceque l’on appelle beauté. C’est une chose étrange que la coutume se mêle si fort de nos passions. Cela n'empêche pas que chacun n'ait son idée de beauté sur laquelie il juge des autres, et à laquelle il les rapporte; c’est sur ce principe qu’un amant trouve sà maîtresse plus belle, et qu’il la propose comme exemple.
La beauté est partagée en mille différentes manières. Le sujet le plus propre pour la soutenir, c’est une femme. Quand elle a de l'esprit, elle l'anime et la relève merveilleusement. Si une femme veut plaire, et qu’elle possède les avantages de la beauté, ou du moins une parile, elle y réussira ; et même, si les hommes y prenoient tant soit peu garde, quoiqu’elle n'y tâchât point. elle s’en feroit aimer. Il y à une place d’attente dans leur cœur, elle s’y logeroït.
L'homme est né pour le plaisir : il le sent, il n’en faut point d'autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. Mais bien souvent il sent la passion dans son cœur sans savoir par où elle a commencé.
Un plaisir vrai ou faux peut remplir également l’esprit. Car qu'importe que ce plaisir soit faux, pourvu que l’on soit persuadé qu'il est vrai ?
A force de parler d'amour, on devient amoureux. Il n’y a rien si aisé. C’est la passion la plus naturelle à l'homme.
L'amour n’a point d'âge ; il est toujours naissant. Les poëtes nous l’ont dit; c’est pour cela qu'ils nous le représentent comme un enfant. Mais sans lui rien demander, nous le sentons.
L'amour donne de l'esprit, il se soutient par lesprit. Il faut de l’adresse pour aimer. L’on épuise tous les jours les manières de plaire; cependant il faut plaire, et l’on plaît.
Nous avons une source d’amour-propre qui nous représente à nousmêmes comme pouvant remplir plusieurs places au dehors; c'est ce qui est cause que nous sommes bien aises d’être aimés. Comme on le souhaite avec ardeur , on le remarque bien vite et on le reconnoît dans les yeux de la personne qui aime. Car les yeux sont les interprètes du cœur; mais il n’y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage.
L'homme seul est quelque chose d’imparfait; il faut qu’il trouve un second pour être heureux. Il le cherche bien souvent dans l'égalité de la condition, à cause que la liberté et que l’occasion de se manifester s’y rencontrent plus aisément. Néanmoins l’on va quelquefois bien audessus , et l’on sent le feu s’agrandir, quoiqu’on n'ose pas le dire à celle qui la causé. .
Quand on aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour; mais en peu de temps il devient le maître. C’est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut être seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.
Une haute amitié remplit bien mieux qu’une commune et égale le cœur de l’homme; et les petites choses flottent dans sa capacité ; il n’y a que les grandes qui s’y arrêtent et qui y demeurent.
L'on écrit souvent des choses que l’on ne prouve qu’en obligeant tout
le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C’est en cela que consiste la force des preuves de ce que je dis.
Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il l’est en amour. Car comme il doit être ébranlé par quelque objet qui est hors de lui, s’il y a quelque chose qui répugne à ses idées, il s’en aperçoit, et il le fuit. La règle de cette délicatesse dépend d’une raison pure, noble et sublime : ainsi l’on se peut croire délicat, sans qu’on le soit effectivement, et les autres ont le droit de nous condamner. Au lieu que pour la beauté chacun a sa règle souveraine et indépendante de celle des autres. Néanmoins entre être délicat et ne l'être point du tout. il faut demeurer d’accord que, quand on souhaite d’être délicat, l’on n’est pas loin de l’être absolument. Les femmes aiment à apercevoir une délicatesse dans les hommes; et c’est, ce me semble, l’endroit le plus tendre pour les gagner : l’on est aise de voir que mille autres sont méprisables, et qu’il n’y a que nous d’estimables.
Les qualités d'esprit ne s’acquièrent point par l'habitude; on les perfectionne seulement. De 1à, il est aisé de voir que la délicatesse est un don de nature, et non pas une acquisition de l’art.
À mesure que l’on à plus d'esprit, l’on trouve plus de beautés originales ; mais il ne faut pas être amoureux; car quand l’on aime, l’on n’en trouve qu’une.
Ne semble-t-il pas qu’autant de fois qu’une femme sort d’elle-même pour se caractériser dans le cœur des autres, elle fait une place vide pour les autres dans le sien? Cependant j’en connoïs qui disent que cela ‘ n'est pas vrai. Oseroit-on appeler cela iujustice ? Il est naturel de rendre autant qu’on a pris.
L’attachement à une même pensée fatigue et ruine l’esprit de l’homme. C’est pourquoi pour la solidité... du plaisir de l’amour, il faut quelquefois ne pas savoir que l’on aime; et ce n’est pas commettre une infidélité, car l’on n’en aime pas d'autre; c’est reprendre des forces pour mieux aimer. Cela se fait sans que l’on y pense; l'esprit s’y porte de soi-même ; la nature le veut; elle le commande. Il faut pourtant avouer que c’est une misérable suite de la nature humaine, et que l’on seroit plus heuteux si l’on n’étoit point obligé de changer de pensée; mais il n’y a point remède.
Le plaisir d'aimer sans l’oser dire a ses peines, mais aussi il a ses douceurs. Dans quel transport n’est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne que l’on estime infiniment? L'on s’étudie tous les jours pour trouver les moyens de se découvrir, et l’on y emploie autant de temps que si l’on devoit entretenir celle que l’on aime. Les yeux s’allument et s’éteignent dans un même moment; et quoique l’on ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce désordre y prenne garde, l’on a néanmoins la satisfaction de sentir tous ces remuemens pour une personne qui le mérite si bien. L’on voudroit avoir cent langues pour le faire connoître; car comme l’on ne peut pas se ser. vir de la parole, l’on est obligé de se réduire à l’éloquence d’action.
Jusque-là on a toujours de la joie, et l’on est dans une assez grande occupation. Ainsi l’on est heureux; car le secret d'entretenir toujours
une passion, c'est de ne pas laisser naître aucun vide dans l'esprit, en lobligeant de s'appliquer sans cesse à ce qui le touche si agréablement. Mais quand il est dans l’état que je viens de décrire, il n’y peut pas durer longtemps, à cause qu'étant seul acteur dans une passion où il en faut nécessairement deux, il est difficile qu’il n’épuise bientôt tous les mouvemens dont il est agité.
Quoique ce soit une même passion, il faut de la nouveauté; l'esprit s’y plaît, et qui sait se la procurer sait se faire aimer.
Après avoir fait ce chemin, cette plénitude quelquefois diminue, et ne recevant point de secours du côté de la source, l’on décline misérablement, et les passions ennemies se saisissent d’un cœur qu’elles déchirent en mille morceaux. Néanmoins un rayon d'espérance, si bas que l’on soit, relève aussi haut qu’on étoit auparavant. C’est quelquefois un jeu auquel les dames se plaisent ; mais quelquefois en faisant semblant d’avoir compassion, elles l’ont tout de bon. Que l’on est heureux quand cela arrive! LR TUR
Un amour ferme et solide commence toujours par l’éloquence d’action ; les yeux y ont la meilleure part. Néanmoins il faut deviner, mais bien deviner.
Quand deux personnes sont de même sentiment, ils ne devinent point, ou du moins il y en a une qui devine ce que veut dire l’autre sans que cet autre l’entende ou qu’il ose l’entendre.
Quand nous aimons, nous paroissons à nous-mêmes tout autres que nous n’étions auparavant. Ainsi nous nous imaginons que tout le monde s’en aperçoit; cependant il n’y a rien de si faux. Mais parce que la raison a sa vue bornée par la passion, l’on ne peut s'assurer, et l’on est toujours dans la défiance. | Quand l’on aime, on se persuade que l’on découvriroit la passion d’un
autre : ainsi l’on a peur.
Tant plus le chemin est long dans l'amour, tant plus un esprit délicat
sent de plaisir.
Il y a de certains esprits à qui il faut donner longtemps des espérances, et ce sont les délicats. Il y en a d’autres qui ne peuvent pas résister longtemps aux difficultés, et ce sont les plus grossiers. Les premiers aiment plus longtemps et avec plus d'agrément; les autres aiment plus vite, avec plus de liberté, et finissent bientôt.
Le premier effet de l'amour c'est d’inspirer un grand respect; l’on a de la vénération pour ce que l’on aime. Il est bien juste: on ne reconnoît rien au monde de grand comme cela.
Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouvemens de l’amour de leurs héros: il faudroit qu’ils fussent héros eux-mêmes. L'égarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que linjustice dans Pesprit.
En amour un silence vaut mieux qu’un langage. Il est bon d’être interdit: il y a une éloquence de silence qui pénètre plus que la langue ne sauroit faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse quand il est interdit, et que d’ailleurs il a de l'esprit! Quelque vivacité que l’on ait, il est bon dans certaines rencontres qu’elle s’éteigne. Tout cela se passe
sans règle et sans réflexion; et quand l'esprit le fait, il n’y pensoit pas auparavant. C’est par nécessité que cela arrive.
L'on adore souvent ce qui ne croit pas être adoré, et l’on ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable, quoiqu'il n’en sache rien. Mais il faut que l'amour soit bien fin ou bien pur.
Nous connoissons l'esprit des hommes, et par conséquent leurs passions, par la comparaison que nous faisons de nous-mêmes avec les autres. Je suis de l’avis de celui qui disoit que dans l’amour on oublioit sa fortune, ses parens et ses amis : les grandes amitiés vont jusque-là. Ce qui fait que l’on va si loin dans l'amour, c’est que l’on ne songe pas que l’on a besoin d’autre chose que de ce que l’on aime: l'esprit est plein; il n’y a plus de place pour le soin ni pour l’inquiétude. La passion ne peut pas être sans excès; de là vient qu’on ne se soucie plus de ce que dit le monde, que l’on sait déjà ne devoir pas condamner notre conduite, puisqu'elle vient de la raison. Il y a une plénitude de passion, il ne peut pas y avoir un commencement de réflexion.
Ce n’est point un effet de la coutume, c’est une obligation de la nature que les hommes fassent les avances pour gagner l’amitié des dames.
Cet oubli que cause l’amour, et cet attachement à ce que l’on aime, fait naître des qualités que l’on n’avoit pas auparavant. L’on devient magnifique, sans l'avoir jamais été. Un avaricieux même qui aime devient libéral , et il ne sesouvient pas d’avoir jamais eu une habitude opposée : l’on en voit la raison en considérant qu’il y a des passions qui resserrent Vâme et qui la rendent immobile, et qu’il y en a qui l’agrandissent et la font répandre au dehors.
L'on a Ôté mal à propos le nom de raison à l’amour, et on Les a opposés sans un bon fondement, car l'amour et la raison n’est qu’une même chose. C’est une précipitation de pensées qui se porte d'un côté sans bien examiner tout, mais c’est toujours une raison, et l’on ne doit et on ne peut pas souhaiter que ce soit autrement, car nous serions des machines très-désagréables. N’excluons donc point la raison de l'amour, puisqu’elle en est inséparable. Les poëtes n’ont donc pas eu raison de nous dépeindre l'amour comme un aveugle; il faut lui ôter son bandeau, et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux.
Les âmes propres à l'amour demandent une vie d’action qui éclate en événemens nouveaux. Comme le dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors lesoit, et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. C’est de là que ceux de la cour sont mieux recus dans l'amour que ceux de la ville, parce que les uns sont tout de feu et que les autres mènent une vie dont l’uniformité n’a rien qui frappe : la vie de tempête surprend, frappe et pénètre. Il semble que l’on ait toute une autre âme quand on aime que quand on n'aime pas; on s'élève par cette passion, et on devient toute grandeur; il faut donc que le reste ait proportion; autrement cela ne convient pas, et partant cela est désagréable.
L’agréable et le beau n’est que la même chose, tout le monde en a l’idée. C’est d’une beauté morale que j'entends parler, qui consiste dans les paroles et dans les actions du dehors. L’o * ‘en une règle pour de-
venir agréable; cependant la disposition du corps y est nécessaire; mais elle ne se peut acquérir.
Les hommes ont pris plaisir à se former une idée de l’agréable si élevée, que personne n’y peut atteindre. Jugeons-en mieux, et disons que ce n’est que le naturel, avec une facilité et une vivacité d'esprit qui surprennent. Dans l'amour ces deux qualités sont nécessaires : il ne faut rien de force , et cependant il ne faut rien de lenteur. L'habitude donne le reste.
Le respect et l'amour doivent être si bien proportionnés qu'ils se soutiennent sans que ce respect étouffe l'amour.
Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c’est d’un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux.
L'on dit qu'il y a des nations plus amoureuses les unes que les autres: ce n’est pas bien parler, ou du moins cela n’est pas vrai en tout sens.
L’amour ne consistant que dans un attachement de pensée, il est certain qu’il doit être le même par toute la terre. Il est vrai que, se déterminant autre part que dans la pensée, le climat peut ajouter quelque chose, mais ce n’est que dans le corps.
Il est de l'amour comme du bon sens; comme l’on croit avoir autant d’esprit qu’un autre, on croit aussi aimer de même. Néanmoins quand on a plus de vue, l’on aime jusques aux moindres choses, ce qui n’est pas possible aux autres. Il faut être bien fin pour remarquer cette différence.
L'onne peut presque faire semblant d’aimer que l’on ne soit bien près d’être amant. ou du moins que l’on n’aime en quelque endroit; car il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce semblant, et le moyen de bien parler sans cela? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses. Il faut du feu, de l’activité et un feu d'esprit naturel et prompt pour la première; les autres se cachent avec
la lenteur et la souplesse, ce qu’il est plus aisé de faire. © Quand on est loin de ce que l’on aime, l’on prend Ja résolution de faire ou de dire beaucoup de choses; mais quand on est près, on est irrésolu. D'où vient cela? C’est que quand on est loin la raison n’est pas si ébranlée, mais elle l’est étrangement en la présence de l'objet : or pour la résolution il faut de la fermeté, qui est ruinée par l’ébranlement.
Dans l’amour on n’ose hasarder parce que l’on craint de tout perdre; il faut pourtant avancer, mais qui peut dire jusques où? L’on tremble toujours jusques à ce que l’on ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour $# y maintenir quand on l’a trouvé.
Il n’y a rien de si embarrassant que d’être amant, et de voir quelque chose en sa faveur sans l’oser croire : l’on est également combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devient victorieuse de l’autre.
Quand on aime fortement, c’est toujours une nouveauté de voir la personne aimée. Après un moment d'absence on la trouve de manque
SUR LES PASSIONS DE L'AMOUR. Sy
dans son cœur. Quelle joie de la retrouver! l’on sent aussitôt une cessation d’inquiétudes. 11 faut pourtant que cet amour soit déjà bien avancé: car quand il est naissant et que l’on n’a fait aucun progrès, on sent bien une cessation d’inquiétudes, mais il en survient d’autres.
Quoique les maux se succèdent ainsi les uns aux autres, on ne laisse pas de souhaiter la présence de sa maîtresse par l’espérance de moins souffrir; cependant quand on la voit, on croit souffrir plus qu'auparavant. Les maux passés ne frappent plus, les présens touchent, et c'est sur ce qui touche que l’on juge. Un amant dans cet état n'est-il pas digne de compassion ?