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ration , puisse recevoir de vous une lettre pleine de douceurs , sans que ces sentirnens se renouvellent ? Cependant , non-seulement vous m’écrivez des paroles obligeantes , vous y joignez les effets. Vous me faites des présens magnifiques; et, comme si cen’étoit pas assez de m’avoir ravi tous les autres sens, vous m'attaquez encore par le goût , et m’envoyez une caisse pleine des plus exquises liqueurs. En vérité, madame, j’aurois bon besoin de cette insensibilité chrétienne dont vous nous croyez remplis, M. Racine et moi, pour résister à ces douceurs; car, pour me soutenir contre vous, il ne faut pas moins que Dieu même. Ma raison toute seule a pourtant gagné le dessus. Elle m’a fait concevoir ce que vous êtes et ce que je suis, et m’a si bien fait rentrer dans mon néant, qu’enfin toute ma passion s’est tournée en purs sentirnens d’estime et de reconnoissance ; de sorte qu'au lieu d’amant impertinent que je commençois à devenir , je me suis trouvé tout à coup ami très-sincère et très-respectueux. Permettez donc, madame, qu'en cette qualité je vous dise qu’on ne peut pas être plus touché que je ne le suis de toutes vos bontés et de votre somptueux présent ; qu’à mon avis néanmoins , il falloit garder sur cela les mesures que j’avois prises avec M. le marquis d’Aubeterre, et que de payer le port de la caisse est une galanterie plus que romanesque , et dont vous ne sauriez trouver d’autorité dans Cassandre , dans Cléopâtre , ni dans la Clilie. Tout ce que je puis donc faire , madame, pour répondre à votre magnifique galanterie, c’est de vous payer en monnoie poétique , en vous envoyant mes trois dernières épîtres et tous mes autres ouvrages bien reliés. Vous les recevrez peu de temps après l’arrivée de cette lettre. Je suis avec toute la reconnoissance et tout le respect que je dois , etc.
XIV. — Réponse à la lettre que son excellence M. le comte d'Éryceyra m’a écrite de Lisbonne , en m’envoyant la traduction de mon Art poétique , faite par lui en vers portugais.
Monsieur ,
Bien que mes ouvrages aient fait de l’éclat dans le monde , je n’en ai point conçu une trop haute opinion de moi-même; et si les louanges qu’on m’a données m’ont flatté assez agréablement , elles ne m’ont pourtant point aveuglé. Mais j’avoue que la traduction que Votre Excellence a bien daigné faire de mon Art poétique , et les éloges dont elle l’a accompagnée en me l’envoyant , m’ont donné un véritable orgueil. Il ne m’a plus été possible de me croire un homme ordinaire , en me voyant si extraordinairement honoré ; et il m’a paru que d’avoir un traducteur de votre capacité et de votre élévation étoit pour moi un titre de mérite . qui me distinguoit de tous les écrivains de notre siècle. Je n’ai qu’une connoissance très-imparfaite de votre langue . et je n’en ai fait aucune étude particulière. J’ai pourtant assez bien entendu votre traduc-
LKTÎHES DE BOILEAÜ
soi
tion pour m’y admirer moi-même , et pour me trouver beaucoup plus habile écrivain en portugais qu’en françois. En effet, vous enrichissez toutes mes pensées en les exprimant. Tout ce que vous maniez se change en or, et les cailloux mêmes, s'il faut ainsi parler, deviennent des pierres précieuses entre vos mains. Jugez après cela si vous devez exiger de moi que je vous marque les endroits où vous pouvez vous être un peu écarté de mon sens. Quand , à la place de mes pensées, vous m’auriez, sans y prendre garde , prêté quelques-unes des vôtres , bien loin de m’employer à les faire ôter, je songerois à profiter de votre méprise, et je les adopterois sur-le-champ pour me faire honneur; mais vous ne me mettez nulle part à cette épreuve. Tout est également juste, exact, fidèle, dans votre traduction; et bien que vous m’y ayez fort embelli, je ne laisse pas de m’y reconnoître partout. Ne dites donc plus , monsieur , que vous craignez de ne m’avoir pas assez bien entendu. Dites-moi plutôt comment vous avez fait pour m’entendre si bien, et pour apercevoir dans mon ouvrage jusqu’à des finesses que je croyois ne pouvoir être senties que par des gens nés en France , et nourris à la cour de Louis le Grand. Je vois bien que vous n’êtes étranger en aucun pays, et que, par l’étendue de vos connoissances, vous êtes de toutes les cours et de toutes les nations. La lettre et les vers françois que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire en sont un bon témoignage. On n’y voit rien d’étranger que votre nom, et il n’y a point en France d’homme de bon goût qui ne voulût les avoir faits. Je les ai montrés à plusieurs de nos meilleurs écrivains. Il n’y en a pas un qui n’en ait été extrêmement frappé , et qui ne m'ait fait comprendre que s’il avoit reçu de vous de pareilles louanges , il vous auroit déjà récrit des volumes de prose et de vers. Que penserez-vous donc de moi , de me contenter d’y répondre par une simple lettre de compliment? Ne m’accuserez-vous point d’être ou méconnoissant ou grossier? Non, monsieur, je ne suis ni l’un ni l’autre; mais franchement je ne fais pa3 des vers, ni même de la prose, quand je veux. Apollon est pour moi un dieu bizarre , qui ne me donne pas comme à vous audience à toutes les heures. 11 faut que j’attende les momens favorables. J’aurai soin d’en profiter dès que je les trouverai; et il y a bien du malheur si je ne meurs enfin quitte d’une partie de vos éloges. Ce que je vous puis dire par avance, c’est qu’à la première édition de mes ouvrages, je ne manquerai pas d’y insérer votre traduction 1 et que je ne perdrai aucune occasion de faire savoir à toute la terre que c’est des extrémités de notre continent, et d'aussi loin que les colonnes d’Hercule, que me sont venues les louanges dont je m’applaudis davantage , et l’ouvrage dont je me sens le plus honoré.
Je suis avec un très-grand respect,
De Votre Excellence, etc.