‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 387 sur 492 · X. — Bon eau a Racine · texte numérisé non relu

X. — Bon eau a Racine

Moulins, le <3 août 1887.

Mon médecin a jugé à propos de me laisser reposer deux jours; et j’ai pris ce temps pour venir voir Moulins, où j’arrivai hier au matin , et d’où je m’en dois retourner aujourd’hui au soir. C’est une ville très-marchande et très-peuplée, et qui n’est pas indigne d’avoir un trésorier de France comme vous. Un M. de Chamblain, ami de M. l’abbé de Salles, qui y est venu avec moi, m’y donna hier à souper fort magnifiquement. Il se dit grand ami de M. de Poignant, etconnoîtfort votre nom, aussi bien que tout le monde de cette ville , qui s’honore fort d’avoir un magistrat de votre force, et qui lui est si peu à charge. Je vous ai envoyé, par le dernier ordinaire, une très-longue déduction de ma maladie, que M. Bourdier, mon médecin, écrit à M. Fagon : ainsi vous en devez être instruit à l’heure qu’il est parfaitement. Je vous dirai pourtant que dans cette relation il ne parle point de la lassitude de jambes , et du peu d’appétit ; si bien que tout le profit que j’ai fait jusqu’ici à boire des eaux, selon lui, consiste à un éclaircissement de teint, que le hâle du voyage m’avoit jauni plutôt que ma maladie : car vous savez bien qu’en partant de Paris, je n’avois» pas le visage trop mauvais; et je ne vois pas qu’à Moulins, où je suis, on me félicite fort présentement de mon embonpoint. Si j’ai

t. Charpentier. — 2. Virgile, églogue IX, vers 53.

écrit une lettre si triste à ma sœur, cela ne vient point de ce que je me sente beaucoup plus mal qu'à Paris, puisqu’à vous dire le vrai, tout le bien et tout le mal mis ensemble, je suis environ au même état que quand je partis; mais , dans le chagrin de ne point guérir, on a quelquefois des momens où la mélancolie redouble, et je lui ai écrit dans un de ces momens. Peut-être , dans une autre lettre , verra-t-elle que je ris. Le chagrin est comme une fièvre qui a ses redoublemens et ses suspensions.

La mort de M. de Saint-Laurent est tout à fait édifiante : il me paroit qu'il a fini avec toute l’audace d’un philosophe et toute l’humilité d’un chrétien. Je suis persuadé qu’il y a des saints canonisés qui n’étoient pas plus saints que lui : on le verra un jour, selon toutes les apparences, dans les litanies. Mon embarras est seulement comment on l’appellera, et si on lui dira simplement saint Laurent, ou saint Saint-Laurent. Je n’admire pas seulement M. de Chartres1, mais je l’aime, j’en suis fou. Je ne sais pas ce qu’il sera dans la suite ; mais je sais bien que l’enfance d’Alexandre ni de Constantin , n’a jamais promis de si grandes choses que la sienne; et on pourroit beaucoup plus justement faire de lui les prophéties que Virgile, à mon avis, a faites assez à la légère du fils de Pollion.

Dans le temps que je vous écris ceci . M. Amiot’ vient d’entrer dans ma chambre : il a précipité, dit-il, son retour à Bourbon pour me venir rendre service. Il m’a dit qu’il avoit vu, avant que de partir, M. Fagon, et qu’ils persistoient l’un et l’autre dans la pensée du demi-bain, quoi qu’en puissent dire MM. Bourdier et Baudière : c’est une affaire qui se décidera demain à Bourbon. A vous dire le vrai, mon cher monsieur, c’est quelque chose d'assez fâcheux , que de se voir ainsi le jouet d’une science trèsconjecturale , et où l’un dit blanc, et l’autre noir : car les deux derniers ne soutiennent pas seulement que le bain n’est pas bon à mon mal, mais ils prétendent qu’il y va de la vie, et citent sur cela des exemples funestes. Mais enfin me voilà livré à la médecine, et il n'est plus temps de reculer. Ainsi ce que je demande à Dieu , ce n’est pas qu’il me rende la voix , mais qu’il me donne la vertu et la piété de M. de Saint-Laurent, ou de M. Nicole, ou même la vôtre , puisque avec cela on se moque des périls. S’il y a quelque malheur dont on se puisse réjouir, c'est, à mon avis, de celui des comédiens : si on continue à les traiter comme on fait , il faudra qu’ils s’aillent établir entre la Villette et la porte Saint- Martin; encore ne sais-je s’ils n’auront point sur les bras le curé de Saint-Laurent. Je vous ai une obligation infinie du soin que vous prenez d’entretenir un misérable comme moi. L’offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout à fait héroïque et obligeante : mais il n’est pas nécessaire que vous veniez vous enterrer

I Depuis régent du royaume. — 2. Médecin de Bourbon.

CORRESPONDANCE

inutilement dans le plus vilain lieu du monde: et le chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne feroit qu’augmenter celui que j’ai d’y être. Vous m’êtes plus nécessaire à Paris qu’ici et j’aime encore mieux ne vous point voir que de vous voir triste et affligé. Adieu, mon cher monsieur. Mes recommandations à M. Félix , à M. de Termes , et à tous nos autres amis.

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