RECHERCHES SUR LES CRISES
§. I. Galien nous apprend que le mot crise est un terme du barreau que les médecins ont adopté , et qu’il signifie , à proprement parler , un jugement. Hippocrate, qui a souvent employé cette expression , lui donne différentes significations. Toute sorte d’excrétion est, selon lui, une crise ; il n’en excepte pas même l’accouchement , ni la sortie d’un os d’une plaie. Il appelle crise tout changement qui arrive à une maladie. Il dit aussi qu’il y a crise dans une 'maladie lorsqu’elle au gmente ou diminue considérablement, lorsqu’elle dégénère en une autre maladie, ou bien qu’elle cesse entièrement. Galien prétend , à peu près dans le même sens , que la crise est un changement subit de la maladie en mieux ou en pis ;, c’est ce qui a fait que bien des auteurs ont regardé la crise comme une sorte de combat entre la nature et la maladie; combat dans lequel la «îature peut vaincre ou succomber : ils ont même avancé que la mort peut, à certains égards , être regardée comme la crise d’une maladie.
II. La doctrine des crises étoit une des parties les plus importantes de la médecine des anciens : il y en avoità la vérité quelquesuns qui la rejetaient, comme vaine et inutile;- mais la plupart ont suivi Hippocrate et Galien , dont nous allons exposer le système avant de parler du sentiment des médecins qui leur étoient opposés , et de rapporter les différentes opinions des modernes suV cette partie de la médecine pratique.
III. La crise, dit Galien , et d’après lui toute son école, est précédée d’un dérangement singulier des fonctions; la respiration devient difficile , les yeux deviennent étincelans , le malade tombe dans le délire ; il croit voir des objets lumineux ; il pleure , il se plaint de douleurs au derrière du cou , et d’une impression fâcheuse à l’orifice de l’estomac; sa lèvre inférieure tremble; tout son corps est vivement secoué ; les hypocondres rentrent quelquefois , et les malades se plaignent d’un feu qui les brûle dans l’intérieur du corps ; ils sont altérés ; il y en a qui dorment ou qui s’assoupissent ; et à la suite de tous ces changemens , se montrent une sueur ou un saignement du nez , un vomissement , un dévoiement ou des tumeurs. Les efforts et les excrétions sont proprement la crise y elle n’est , à parler exactement , qu’un redoublement ou un accès extraordinaire, qui termine la maladie d’une façon ou d’autre.
IV. La crise se fait ou elle finit par un transport de matière d’une partie à l’autre , ou par une excrétion; ce qui établit deux, différentes espèces de crises. Les crises diffèrent encore en tant qu’elles sont bonnes ou mauvaises , parfaites ou imparfaites , sures °u dangereuses.
V. Les bonnes crises sont celles qui foftt au moins espérer que
aïo RECHERCHES
le malade se rétablira ; et les mauvaises , celles qui augmentent le danger. Les crises parfaites sont celles qui enlèvent , qui évacuent ou qui transportent toute la matière morbifique ; et les imparfaites , celles qui ne l’enlèvent qu’en partie. Enfin, la crise sûre ou assurée est celle qui se fait sans danger ; et la dangereuse est celle dans laquelle le malade risque beaucoup de succomber dans l’effort de la crise même. On pourroit encore ajouter à toutes ces espèces de crises , {«insensible , appelée solution par quelques, auteurs , et qui est celle dans laquelle la matière morbifique se dissipe peu à p^u.
YI. Chaque espèce de crise a des signes particuliers , et qui sont différens , suivant que la crise doit se faire par les voies de la sueur, par celles des urines , par les selles , par les crachats, ou par hémorrhagie ; c’est à la faveur de ces signes que le médecin peut juger du lieu que la nature a choisi pour la crise.
VII. tes anciens ne se sont pas contentés d’avancer et de soutenir qu’il y a une crise dans la plupart des maladies aiguës , et de donner des règles pour déterminer l’organe ou la partie spéciale dans laquelle ou par laquelle la crise Hoit se faire ; ils ont cru'encore pouvoir fixer le temps de la crise ; c’est ce qui a donné lieu à leur doctrine sur les jours critiques , que nous allons exposer, en nous attachant seulement à ce qu’il y avoit de plus communément adopté parmi la plupart des anciens eux-mêmes; car il y en avoit qui osoient douter de la vertu des règles les plus reçues. Ce sont ces règles , qui furent autrefois les plus reçues , que nous allons rapporter. Les voici :
VIII. Toutes les maladies aiguës se terminent en quarante jours ,
et souvent plus tôt; il y en a beaucoup qui finissent vers le trentième , et plus encore au vingt, au quatorze ou au sept. C’est donc dans l’espace de sept , de quatorze , de vingt ou de quarante jours , etc. , qu’arrivent toutes les révolutions des maladies aiguës , qui sont celles qui ont une marche marquée par des crises Jet des jours critiques , ou du moins dans lesquelles ce caractère est plus sensible , plus observable. .
IX. Les jours d’une maladie dans lesquels les crises se font, sont appelés critiques , et tous les autres se nomment non critiques. Ceux-ci peuvent pourtant devenir critiques quelquefois, comme Galien en convient lui-même ; mais cet événement est contraire aux règles que la nature suit ordinairement. De ces jours critiques il y en a qui jugent parfaitement et favorablement , et qui sont nommés principaux ou radicaux par les Arabes, ou bien simplement critiques, tels sont le septième, le quatorzième, le vingtième. Il en est d’autres qui ont été regardés comme tenant le second rang parmi les jours heureux; ce sont le neuvième, le onzième et le dix-septième. Le troisième , le quatrième et le cinquième jugent moins parfaitement : le sixième juge fort souvent; mais il juge mal et imparfaitement; c’est pourquoi il a été regardé comme un tyran ; au lieu que le septième , qui juge pl °mcnt ‘et favorablement , a été comparé à un bon
SUR LES CRISES. au
roi. Le huitième et le dixième jugent mal aussi; mais ils jugent rarement. Enfin , le douzième, le seizième et le dix-huitième ne jugent presque jamais.... Au reste , tout lecteur entendra parfaitement le sens de ce mot juger, que nous venons d’employer , et qui est technique , s’il veut bien se rappeler la signification propre du mot crise , que nous avons expliquée au commencement de cet article.
X. On voit par ce précis quels sont les bons et les mauvais jours dans une maladie aiguë ; les éminemment bons sont le septième , le quatorzième et le vingtième. Galien dit avoir remarqué dans tin seul été plus de quatre cents maladies parfaitement jugées au septième ; et quoiqu’on trouve dans les Épidémies d’Hippocrate des exemples de gens morts au septième , ce n’est que par un accident rare et .dû à la force de leur tempérament, qui a fait que leur maladie s’est prolongée jusqu’à ce terme , qu’elle ne de- Voit pas atteindre dans le cours ordinaire. C’est toujours Galien qui parle , et qui Veut sauver son septième jour , qu’il a comparé à un bon prince qui pardonne à ses sujets ou qui les ret'ire du danger, comme nous l’avons déjà observé. Le quatorzième est le second dans l’ordre des jours salutaires; il est heureux , et juge très-souvent ; il supplée au septième ; il a même mérité de lui être préféré par quelques anciens. Quant au vingtième, il est aussi vraiment critique et salutaire; mais il n’est pas en possession paisible de ses droits. Archigène , dont nous parlerons dans la suite de cet article , lui a préféré le vingt-unième.
XI. Tous les jours, excepté les trois dont nous venons de parler* sont plus ou moins dangereux et mauvais; ils jugent quelquefois, comme nous venons de le dire ; mais ils ne valent pas les premiers , en tant que critiques ; ils ne sont pas même précisément regardés comme tels; c’est pourquoi on leur a donné des dénominations particulières * et on les a distingués ën indices , en intercalaires et en vides.
XII. Les jours indices ou indicateurs , qui forment le premier ordre après les trois critiques , et qu’on appelle aussi contemplatifs , sont ceux qui indiquent ou qui annoncent que la crise sera parfaite , et qu’elle se fera dans un des jours radicaux : dé cet ordre sont le quatrième, le onzième et le dix-septième. Le quatrième , qui est le premier des indices , comme le septième est le premier des critiques, annonce ce septième , qui n’est jamais aussi parfait qu’il doit l’être , s’il n’est indiqué ou annoncé. Ceux qui doivent être jugés au septième , ont une liypostase blanche dans l’urine au quatrième , dit Hippocrate dans ses Aphorismes. Ainsi le quatrième est, par sa nature , indice du septième ,
. suivant Galien , pourvu qu’il n’arrive rien d’extraordinaire ; car il peut se faire non-seulement qu’il soit critique lui-même (comme nous Lavons remarqué ci-dessus , et comme il est rapporté dans les Épidémies d’Hippocrate , de Périclès qui guérit par une sueur abondante au quatrième) , mais encore qu’il n’indique rien , soit par la nature de la maladie, lorsqu’elle est très-aiguë, soit par
les mauvaises manœuvres du médecin , ou par quelque autre Caus6 à laquelle il ne faut pas s’attendre ordinairement. Enfln , le quatrième indique quelquefois que la mort peut arriver avant le septième ; et c’est ce qu’il faut craindre , lorsque les changerons qu’il excite passent les bornes ordinaires. Le onzième est indice du quatorzième ; il est moins régulier , moins exact que le quatrième , et, comme lui, devient quelquefois critique , et même plus souvent ; car Galien a observé que tous ses malades furent jugés au onzième dans un certain automne. Le dix-septième est indice du vingtième • mais il perd apparemment cette prérogative pour la céder au dix-huitième , si le vingtième cesse d’être critique , ainsi que nous avons dit qu’Archigène l’a prétendu.
XIII. Les jours qu’on nomme intercalaires ou provocateurs , sont le troisième , le cinquième , le neuvième , le treizième et le dix-neuvième. Ils sont comme les lieutenans des critiques, mais ils ne les valent jamais. S’ils font la crise, on doit craindre une rechute : Hippocrate l’a dit nommément du cinquième , qui fut mortel à quelques malades des épidémies. Le neuvième se trouvant entre le septième et le quatorzième , peut être quelquefois heureux : Galien le place entre les critiques du second ordre , et cela , parce qu’il répare la crise du septième , ou qu’il avance celle du quatorzième. Le treizième et le dix-neuvième sont trèsfoibles , le dernier plus encore que le premier.
XIV. Les jours vides , qu’on nomme ainsi , parce qu’ils ne jugent
pour l’ordinaire que malheureusement , parce qu’ils n’indiquent rien, et qu’ils ne sauroient suppléer aux critiques, sontle sixième, le huitième, le dixième, le douzième, le seizième, le dix-huitième, etc. Galien n’épargne pas sa rhétorique contre le sixième ; il fait contre ce jour une déclamation véhémente : d’abord il le compare à un tyran , comme nous l’avons déjà rapporté ; et après lui avoir dit cette injure , il descend de la sublimité du trope , pour l’accuser au propre de causer des hémorrhagies mortelles , des jaunisses funestes , des parotides malignes , ce ’ en quoi Actuarius n’a pas manqué de le copier. Le huitième est moins pernicieux que le sixième, mais il n’en approche que trop, ainsi que le dixième. Le douzième est, si on peut s’exprimer ainsi, un jour inutile; il n’est bon qu’à être compté , non plus que le seizième et le dixhuitième. >
XV. Tou? les jours , excepté le redoutable sixième , sont , comme on voit , de peu de conséquence , relativement à la figure qu’ils font dans la marche de la nature; mais ils sont par cela même très-précieux aux médecins , auxquels ils présentent le temps favorable pour placer leurs remèdes : aussi ces jours-là ont-ils été appelés médicinaux. Ce sont , pour ainsi dire , les jours de l’art , qui n’a presque aucun droit sur tous, les autres , puisqu’il ne lui est jamais permis de déranger la nature , qui partage son travail entre les jours critiques et indicateurs , et qui se repose ou prend haleine les jours vides.
XVI. Nous n’ ayons parlé jusqu’ici que des maladies qui ne passent
SUR LES CRISES. ai3
pas le vingtième jour ; mais il y en a qui vont, jusqu’au quarantième, jusqu’au soixantième, etc. , qui ont aussi dans la partie de leur cours qui s’étend au-delà du vingtième , leurs crises et leurs jours critiques : de ce nombre sont le vingt-septième, le trentequatrième et le quarantième lui-même , etc. On compte ceux-ci de sept en sept , au lieu que depuis le premier jour jusqu’au vingtième , on les compte non-seulement par sept ou par septénaires , mais encore par quatre ou par quarténaires. Le septième , le quatorzième , le vingtième ou le virigt-unième , sont les trois septénaires les plus importans ; le quatrième, le huitième, le douzième , le seizième et le vingtième , sont les quarténaires les plus remarquables , et les seuls auxquels on fasse attention. Quelques anciens ont appelé ces derniers jours demi-septénaires ; ils ont aussi divisé les jours, en général, en pairs et en impairs. Les uns et les autres avoient plus ou moins de vertu , suivant que les maladies étoient sanguines ou bilieuses , les bilieuses ayant leurs mouvemens aux jours impairs , et les sanguines aux jours pairs.
XVII. Il paroît que c’est à ce précis qu’on peut le plus raisonnablement réduire tout ce que les anciens nous ont laissé au sujet de la différence des jours ; il seroit fort inutile de relever les contradictions dans lesquelles ils sont tombés quelquefois , et de les suivre dans toutes les tournures qu’ils ont tâché de donner à leur système. Nous ne nous attacherons ici qu’à parler de quelques-uns de leurs principaux embarras , et ces considérations pourront devenir intéressantes pour l’histoire des- maladies.
XVIII. Les anciens ne sont pas d’accord sur la manière dont on doit fixer le jour. Qu’est-ce qu’un jour en> médecine , ou dans une maladie ? Voilà ce que les anciens n’ont pas assez clairement défini. Ils se sont pourtant assez généralement réduits à faire un jour qu’ils appeloiént médical ou médicinal , et qui étoit de vingtquatre heures , comme le jour naturel. La première heure de ce jour médical étoit la première heure de ta maladie , qui , ne commençant pas toujours au commencement d’un jour naturel , pouvoit n’être qu’à son second jour , lorsqu’on comptoit le troisième jour naturel depuis son commencement , etc.
XIX. Mais il ne fut pas aussi aisé de se fixer à l’égard de ce qu’il faut prendre pour le premier jôur dans une maladie. En effet , s’il est des cas dans lesquels une maladie s’annonce subitement et évidemment par un frisson bien marqué , il est aussi des maladies où le malade traîne deux et trois jours , et quelquefois davantage, s?ns presque s’en apercevoir. On se bornoit, dans ces cas , à compter les jours de la maladie du moment auquel^ les fonctions étoient décisivement lésées; mais ce moment- là meme n’est pas toujours aisé à découvrir. La complication des maladies est encore fort embarrassante pour le compte des jours. Par exemple , une femme grosse fait ses couches ayant actuellement la fièvre ; une autre est saisie de la fièvre trois ou quatre jours «près ses couches : où faudra-t-il alors prendre le commencement
214 recherches
de la maladie ? Hippocrate s’est contredit sur cette matière , et Galien veut qu’on compte toujours du moment de l’accouche-, ment j ce en quoi il a été suivi par Rhazès , Amatus Lusitanus, etc. Il y en a eu qui prétendoient faire marcher les deux maladies à la fois , et les compter chacune à part. D’autres , tels qu’ Avicenne , Zacutus Lusitanus , etc. , ont distingué l’accouchement contre nature d’avec le naturel, et ils ont pris celui-ci pour un terme fixe et pour leur point de partance dans le compte des jours , en regardant l’autre comme un symptôme de Ja maladie.
XX. Mais tout cela n’éclaircit pas assez la question , parce que les explications particulières ne sont souvent que des ressources que chacun se ménage pour éluder les difficultés. L’histoire des rechutes , et celle des fièvres aiguës entées sur des maladies habituelles ou chroniques , embrouillent encore davantage le compte des jours j et ce qu’il y a de plus fâcheux pour ce système , c’est qu’une crise durant quelquefois trois et quatre jours , on ne sait à quel jour on doit la placer. Il faut l’avouer , toutes ces remarques que les anciens les plus attachés à la doctrine des crises avoient faites , et dont ils tâcboient d’éluder la force , rendent leur doctrine ôoscure , vague , et sujette à des mécomptes qui pourroient être de conséquence , et qui n’ont pas peu contribué à décrier les crises et les jours critiques.’ Il y a plus , c’est que Galien lui-même est forcé de convenir ( ch. vj. des jours critiques) qu’ora ne saurait dissimuler , si on est de bonne foi , que la doctrine d’ Hippocrate sur les jours critiques ne soit très-souvent sujette à erreur. Si cela est, si on risque de se tromper très-souvent , à quoi bon s’y exposer en admettant des dogmes incertains ? D’ailleurs on trouve des contradictions dans les livres d’Hippocrate , au sujet des jours critiques (ces contradictions ont été vivement relevées par Marsilius Cagnatus). Ce qu’IIippocrate remarque dans ses Epidémies, n’est pas toujours conforme à ses Pronostics et à ses Aphorismes. Galien a senti de quelle conséquence étoient ces contradictions j il tâche d’éluder l’argument qu’on peut en tirer contre son opinion favorite , en disant que les livres des Épidémies étoient informes , et destinés seulement à l’usage particulier d’Hippocrate. Dulaurens va plus loin , et il veut faire croire qu’Hippocrate n’avoit pas encore acquis , lorsqu’il composoit ses livres des Épidémies , une connoissance complète des jours critiques. Mais à quoi servent ces subterfuges? Tout ce qu’on peut supposer de plus raisonnable en faveur d’Hippocrate., s’il est l’auteur de ces ouvrages dans lesquels on trouve des contradictions , c’est que ces contradictions sont dans la nature , et qu’il a dans toutes les occasions peint la nature telle qu’elle s’est présentée à lui ; mais il a toujours eu tort de se presser d’établir des réglés générales : ses Épidémies doivent justifier ses Aphorismes , sans quoi ceux-ci manquant de preuves , ils peuvent être regardés comme des assertions sur lesquelles il ne faut pas compter.
XXI, D’ailleurs , Dioclès et Archigène , dont nous avons déjà parle ^ ne comptoient point les jours comme Hippocrate et Galien ,
SUR LES CRISES. ai5
ils prélendoient que le 21 devoit être mis à la place du 20 , d’ou il s’ensuivoit que le 18 devenoit jour indicatif, et que le 25, le 28, le 32 et les autres ; dans cet ordre , étaient critiques. Dioclès et Archigène avoient leurs partisans. Celse , s’il faut compter son suffrage sur cette matière , donne même la préférence au 21 sur le 20. On en appeloit de part et d’autre à l’expérience et à l’observation^ pourquoi nous déterminerions-nous pour un des partis plutôt que pour l’autre , n’ayant d’autre motif que le témoignage ou l’autorité des parties intéressées elles-mêmes ?
XXII. Nous l’avons déjà dit , les anciens sentaient la force de ces difficultés , ils se les faisoient à eux-mêmes ; et malgré cela , la doctrine des jours critiques leur paroissoit si essentielle , qu’ils n’osoient se résoudre à l’abandonner : ceux qui se donnoient cette sorte de liberté , tels qu’un des Asclépiades , étoient regardés par tous leurs confrères comme très -peu médecins , ou comme téméraires. Cependant Celse loue Asclépiade de cette entreprise , et donne une très-bonne raison du zèle des anciens pour les jours critiques : c’est , dit-il en parlant des premiers médecins qu’il nommé anliquissimi , qu’ils ont été trompés par les dogmes des Pythagoriciens. Il y a apparence que ces dogmes devinrent à la mode , qu’ils pénétrèrent jusqu’au sanctuaire des sectes des médecins. Ceux-ci furent aussi surpris de découvrir quelques rapports entre les opinions des philosophes et leurs expériences , que charmés de se donner l’air savant : en un mot , ils payèrent le tribut aux systèmes dominans de leur siècle ; ce qui est arrivé tant de fois depuis , et ce que nous conclurons surtout d’un passage d’Hippocrate , que voici.
XXIII. Il recommande à son fils Thessalus , de s’attacher exactement à l’étude de la science des nombres ;. parce que la connaissance des nombres suffit pour lui enseigner , et le circuit ou la marche, des fièvres , et leur transmutation , et les crises des maladies , et leur danger ou leur sûreté. C’est évidemment le pythagoricien qui donne un pareil conseil , et non le médecin. Il n’en faut pas davantage pour prouver qu’avec de pareilles dispositions Hippocrate était très-porté à tacher de plier l’observation à la théorie des nombres. L esprit de système perce ici manifestement ; tan ne peut le méconnoître dans ce passage , qui découvre admirablement les motifs d’Hippocrate dans tontes les peines qu’il s’est données pour arranger méthodiquement les jours critiques. C’est ainsi que par des traits qui ont échappé à un fameux moderne , on découvre facilement sa manière de philosopher en médecine. Voici un de ces traits , qui paroîtra bien singulier sans doute à quiconque n’aura pas donné dans les illusions de la médecine rationnelle. Après avoir donné pour la cause des fièvres intermittentes la viscosité des humeurs , l’auteur dont nous parlons avance qu’il est plus difficile de distinguer là vraie cause des fièvres , que d’en imaginer une au moyen de laquelle on puisse tout expliquer; et tout de suite il procède à la création de cette cause , il raisonne , et il propose des vues curatives d’après sa chimère, etc.
XXIV. Quant à Galien , qui auroit dû être moins attaché qu’Hippocrate à la doctrine des nombres qui avoit déjà vieilli, de son temps, on peut le regarder comme un commentateur et comme un copiste d’Hippocrate : d’ailleurs , son opinion sur l’action de la lune , dont nous parlerons (plus bas , et plus que tout cela , son imagination vive , son génie incapable de supporter le doute , clubii impatiens , ont dû le faire échouer contre le même écueil. Cependant il faut convenir que Galien montre de la sagesse e^ de la retenue dans l’examen de la question des jours critiques j car , outre ce que nous avonsdéjà rapporté de la bonne foi avec laquelle il avouait que cette doctrine pouvoit souvent induire en erreur, il paroît avoir deségards singuliers pour les lumières et les connaissances d’Archigène et des autres médecins qui n’étoientpas de son avis. Galien fait d’ailleurs un aveu fort remarquable au sujet de ce qu’il a écrit sur la vertu ou l’efficacité des jours : Ce que fai dit sur celte matière , je l’ai dit comme malgré moi , et pour me prêter aux vives instances de quelques-uns de mes amis : ô dieux ! vous savez ce qui en est; je vous fais les témoins de ma sincérité. Vos, 6 dii immortales ■ , novistis ! vos in tesiimonium voco. On ne sauroit ce semble soupçonner que Galien ait voulu tromper ses lecteurs et ses dieux sur une pareille, matière y et cette espèce de serment indique qu’il n’étoit pas tout-à-fait content de ses idées : eût-il pensé qu’elles dévoient passer pour des lois sacrées pendant plusieurs siècles , et qu’en se prêtant aux instances de ses amis intéressés à le voir briller, il deviendroit le tyran de la médecine?
XXV. C’est donc sur la prétendue efficacité intrinsèque des jours et des nombres , qu’étoient fondés les dogmes des jours critiques : c’est de leur force naturelle que les Pythagoriciens tiroient leurs arcanes , et ces arcanes étoient sacrés pour tout ce qui s’appeloit philosophe. On ne peut voir sans étonnement toutes leurs prétentions à cet égard , et surtout l’amas singulier dé conformités ou d’analogies qu’ils avoient recueillies pour prouver cette prétendue force : par exemple , celle du septième jour ou du nombre septénaire , au sujet duquel , dit Dulaurens , les Égyptiens , les Chaldéens , lès Grecs et les Arabes , ont laissé beaucoup de choses par écrit. Le nombre septénaire , dit Renaudot , médecin de la faculté de Paris , est tant estimé des Platoniciens , pour être com * posé du premier nombre impair, et du premier tout pair ou carré , qui sont le 3 et le 4 , qu’ils appellent mêle et femelle , et dont ils font un tel cas , qu’ils en fabriquent V âme du monde ; et c’est par leur moyen que tout subsiste : la conception de l’enfant se fait au septième jour ; la naissance au septième mois. Tant d’ autres accidens arrivent aux septénaires : les dents poussent à sept mois ; l’enfant se soutient à deux fois sept ; il délie sa langue à trois fois sept ; il marche fermement à quatre fois sept ; à sept ans, les dents de lait sont chassées ; à deux fois sept il est pubère ; à trois fois sept il cesse de croître , mais il devient plus vigoureux jusqu’à sept fois . Le nombre sept est
donc un nombre plein, appelé des Grecs d’un nom qui veut dire
vénérable. Hoffmann n’a pas manqué de répéter toutes ces belles remarques , dans sa dissertation de Fato phjsico et medico.
XXVI. Voilà la première cause de tous les calculs des médecins j voilà l’idole à laquelle ils sacrifioient leurs propres observations , qu’ils retournoient toujours jusqu’à ce qu’elles fussent conformes à leur opinion, maîtresse ou fondamentale -, trop semblables dans cette sorte de fanatisme à la plupart des modernes , dont les uns ont tout rappelé à la matière subtile , les autres à l’attraction , à l’action des esprits animaux , à l’inflammation, , aux acrimonies , et à tant d’autres dogmes qui n’ont peut-être d’autre avantage sur la doctrine des nombres, que celui d’être nés plus tard , et d’être par là plus conformes à notre manière de penser.
XXVII. Cette doctrine des nombres vieillissoit du temps de Galien , nous l’avons déjà dit j elle s’usoit d’elle-même peu à peu ; l’opinion des jours critiques s’affoiblissoit à proportion : la théorie hardie et sublime d’Asclépiade , fort opposée au génie calculateur ou numérique des anciens , si on peut ainsi parler , auroit infailliblement pris le dessus , si Galien lui-même n’avoit ménagé une ressource aux sectateurs des crises. C’est à l’influence de la lune , dont les anciens avoient aussi parlé avant lui, qu’il eut recours pour les expliquer : il porta les choses jusqu’à imaginer un mois médicaloxi médicinal , au moyen duquel les révolutions de la lune s’accordant avec celles des crises , celles-ci lui paroissoient dépendre des phases de la lune.
XXVIII. Les Arabes ne changèrent presque rien à la doctrine des crises et des jours critiques 5 ils la supposoient irrévocable et connue , et ils eurent occasion de l’appliquer- à la petite-vérole , à laquelle elle ne va pas mal : ils étoient trop décidés en faveur de Galien , d’Aétius et d’Oribase , pour former quelque doute sur leur système. Ilali-Abbas regardoit le 20 et le 21 corrEfne des jours critiques ; il semble qu’il voulût concilier Galien et Archigène.
XXIX. L’astrologie étant devenifè fort à la mode dans le temps du renouvellement des sciences, elle se glissa bientôt dans la théorie médicinale : il y eut quelques médecins qui osèrent traiter le mois médical de Galien de monstrueux et à' imaginaire. Mais le commun des praticiens ne renonça pas pour cela à l’influence de la lune, sur les crises et les jours critiques : on ne manquoit jamais de consulter les astres avant d’aller voir un malade. J’ai connu un médecin mathématicien qui , ayant été mandé pour un malade qui avoit la salivation à la suite des frictions mercurielles, ne voulut partir qu’après avoir calculé si la chose étoit possible, vu la dose de minéral employé. Ce mathématicien eût été sûrement astrologue il y a deux siècles.
XXX. La lune , disoient les astrologues , a autant d’influence sur les maladies que sur la plupart des changemens qui arrivent dans notre globe ; c’est d’elle que dépendent les variations des maladies , et la vertu ou l’action des jours critiques. Un calcul bien simple le prouve^: si quelqu’un tombe malade le jour de la nouvelle lune , il *îe trouvera qu’au 7 la lune sera au premier quartier ,
qu’on aura pleine lune au 14 , et qu’au troisième septénaire elle sera dans son dernier quartier. D’où il paroit. qu’il y a un rapport évident entre les jours critiques, le 7 , le 14 et le 21 , et les phases de la lune, sans compter ses rapports avec les jours indices. Aussi toutes les maladies qui se trouveront suivre exactement leschan, gemens de la lune , et commencer avec la nouvelle lune, auront, elles des crises complètes et parfaites.
XXXI. Mais comme il y a beaucoup de maladies qui ne commencent pas à la nouvelle lune , les révolutions de chaque quartier ne sauroient avoir lieu dans ces cas; cependant il y aura toujours, dans les mouvemens de la lune, des révolutions notables qui répondront au 7 , au 14 , au 21 , au 4 > au 1 1 et au 17 , ainsi que peut le découvrir tout lecteur assez patient et assez curieux de calculs.
XXXII. Parmi les médecins qui ont déduit la marche des crises de cette cause , il y en avoit qui , ne trouvant pas bien leur compte avec la lune seule , avoient recours à tous les astres , aux signes du zodiaque et aux planètes, qui présidoient chacune à des maladies particulières. Le dirai-je ? cette action de la lune , à laquelle Van Helmont même n’a osé se dispenser de soumettre son grand archée , et en général les influences des astres sur les corps sublunaires, pourroient peut-être être expliquées assez physiquement, ainsi que Richard Méad a commencé de le faire parmi les modernes; ou au moins être reçues comme phénomènes existans dans la nature, quoique non compris. Ce n’est pas qu’il faille ajouter foi aux ridicules et puérils calculs des anciens ; mais on ne peut, lorsqu’on examine les choses de bien près, s’empêcher de se rendre à certains faits généraux , qui méritent au moins qu’on les examine et qu’on doute. On trouve tous les jours tant de gens de bon sens qui assurent avoir des preuves de l’action de la lune^sur les plantes, et sur des maladies mêmes , telles que la goutte et les rhumatismes , qu’on ne sauroit se déterminer , ce me semble, sans témérité", à regarder ces sortes d’assertions comme destituées de tout fondement, quelque folles applications que le peuple en fasse. Car de quelle vérité n’abuse-t-on point en physique ?
XXXIII. Il en est comme des effets ou de l’influence de l’imagination des femmes grosses sur leurs enfans; le peuple les admet ; les philosophes,, ceux surtout qui ont une antipathie marquée pour toutes les idées populaires, qui ne sont que les restes des opinions de l’antiquité ; ces philosophes rejettent l’influence de l’imagination des femmes grosses sur leurs enfans ; mais il paroit malheureusement que c’est parce qu’ils n’en savent point la cause. R’est-ce pas pour la même raison à peu près qu’on rejette l’action ou l’influence de la lune et des autres astres sur nos corps ? Apre» tout , pourquoi prendre sans hésiter un ton si décisif contre des choses que les anciens les plus respectables ont admises, jusqu a ce qu’on ait démontré, par des faits constatés, qu’ils se son trompés autant dans leurs observations que dans les GjCplicatioftS
qu’ils en ont faites? On a laissé présider la lune au flux et au reflux de la mer ; comment peut-on assurer après cela que la lune, occasionnant des révolutions si singulières sur la mer, et plus que probablement sur l’air , ne produise pas quelque effet sur nos humeurs? Pourquoi notre frêle machine sera-t-elle à l’abri de l’action de cette planète ? N’est-elle ni compressible ni attirable en tout ou en partie? La sensibilité animale n’est-elle pas même une propriété qui expose plus qu’aucune autre cette machine dont nous parlons à un agent qui cause tant de révolutions dans l’àtmosphère ?
XXXIV. Quoi qu’il en soit , Fracastor , qui vivoit au quinzième siècle , fut un' des plus redoutables ennemis du système dominant au sujet de Faction de la lune sur les jours critiques et les crises; il étoit d’autant plus intéressé à la destruction de ce système , qu’il en substituoit un autre fort ingénieux. Le désir de faire recevoir ses propres idées a fait faire à plus d’un philosophe des efforts efficaces contre les opinions reçues avant lui. On aura peutêtre besoin de l’hypothèse de Fracastor lorsqu’on viendra à discuter la question des crises et des jours critiques , comme elle mérite de l’être; c’est ce qui nous engage à en donner ici un court extrait.
XXXV. Fracastor part des principes reçus chez tous les galénistes au sujet des humeurs , la pituite , la bile et la mélancolie , qui ont , disoient-ils , différens mouvemens , qui occasionnent chacune leurs maladies particulières, leurs fièvres, leurs tumeurs, etc, C’étoit débuter d’une manière bien séduisante pour des gens qui croyoient à ces humeurs. La mélancolie , ajoute-t-il , qui se meut de quatre en quatre jours , fait que tous les quarténaires sont Critiques. En effet, il est vraisemblable que toutes les humeurs pèchent plus ou moins dans la plupart des maladies ; ces humeurs peccantes sont celles dont la nature tâche de se défaire ; elle ne je peut, si ces humeurs ne sont préparées , la côction devant toujours précéder une bonne crise : or, la coction de la mélancolie ayant besoin de quatre jours pour être parfaite , puisque la coction doit, suivre les mouvemens des humeurs , il suit de là que la crise se fera de quatre en quatre jours ; c’est-à-dire , dans le temps du mouvement de la mélancolie , qui , étant la plus épaisse et la plus lourde des humeurs , doit , pour ainsi dire , entraîner toutes les autres lorsqu’elle se meut , et causer une secousse qui fait la crise.
Xxxvt. Mais l’humeur mélancolique ne se trouve pas toujours en même quantité , et les autres sont plus ou moins abondantes qu’ellè. Ces différences font qu’elle se meut plus ou moins évidemment ou plus ou moins vite , et qu’elle paroît suivre quelquefois le mouvement des autres humeurs; et c’est de là que dépendent les différentes maladies, et leurs différentes codions 0u crises : par exemple , les maladies aiguës étant occasionnées par une matière extrêmement chaude , autre que la mélancolie , jour mouvement commence dès le premier jour; au lieu que les fumeurs étant lentes et tenaces dans les maladies longues, rieu
22G recherches
ne force la mélancolie à se mouvoir avant le quatrième jour ; et elle se meut' au deuxième dans les maladies médiocres , vu le degré d’activité de la matière qui la détermine. Si donc la mélancolie se meut dès le premier jour, les crises seront au quatrième jour , au septième , au dixième , au treizième , suivant le plus ou le moins de division des humeurs j si la mélancolie ne se meut qu’au deuxième jour , alors les mouvemens critiques se manifesteront au cinquième , au huitième, au onzième , au quatorzième au dix-septième , au vingtième } et enfin , si la mélancolie ne se meut qu’au troisième jour , alors le sixième , le neuvième , le douzième , le quinzième , le dix-huitième , le vingt-unième , le vingtquatrième , le vingt-septième et le trentième , seront les jours critiques , qui sont de trois ordres ou de trois espèces , dans l’opinion de Fracastor.
XXXVII. On voit que ce système dérange les calculs des anciens } c’est là aussi ce qu’on lui a opposé de plus fort } et la plupart des médecins qui ont succédé à Fracastor s’en sont ténus à admettre les jours critiques à la façon de Galien , en donnant cependant pour causes des crises et des jours critiques , la diversité des humeurs à cuire , la différence des tempéramens , et même l’action de la lune à laquelle on attribuoit plus ou moins de vertu : ils ont établi une de ces opinions mixtes qui sont intermédiaires entre les systèmes , ou qui’ sont des espèces de recueils} ressource ordinaire des compilateurs. Prosper Alpin , qu’on doit mettre dans cette classe , mérite d’être consulté , tant par rapport à ses observations précieuses que par rapport à ses mouvemens combinés de l’atrabile et de la bile , etc.
XXXVIII. On trouvera tous les auteurs galénistes qui ont travaillé depuis Fracastor, occupés des mêmes questions , et suivant à peu près le même plan , c’est-à-dire , ce que leurs prédécesseurs leur avoient appris. Dulaurens , chancelier de la faculté de Montpellier, et premier médecin de Henri IV, a été un de ceux qui ont donné un traité des plus complets et des mieux faits sur \es crises : il y a dans ce traité des idées particulières à l’auteur qui méritent beaucoup d’attention } et son exactitude a fait que plusieurs médecins qui ont travaillé depuis lui se sont contentés de le copier : tel est entre autres, pour le dire ici en passant, le fameux Sennert. Ceux qui ont dit de ce dernier, que Rivière , un des plus grands médecins de son siècle, l’avoit copié et abrégé, auroient pu ajouter que le médecin françois n’a fait que reprendre au sujet des crises , ce que Sennert a pris dans Dulaurens } et que pour le reste , Rivière et Sennert ont puisé dans les mêmes sources, n’ont fait que suivre leurs prédécesseurs dans la plupart des questions , en cela fort ressemblans à bien des modernes qui se sont copiés les uns les autres depuis Harvé , Vieussens et BagHvi , jusqu’à nos jours.
XXXIX. Les chimistes ayant foudroyé la galénisme et la plupart des opinions répandues dans les écoles , qui avoient , à dire vrai , besoin d’une pareille secousse, la doctrine des crises se res-
sentît de la fougue des réformateurs. Ce fut en vain qu’ Arnaud de Villeneuve , qui se montre toujours fort sage dans la pratique , se déclara pour les jours critiques , en avançant qu’on passoit les bornes de la médecine , si on prétendoit aller plus loin qu’Hippocrate à cet égard. C’est en vain que Paracelse eut recours aux différens sels pour expliquer les crises. Il n’est rien7 disoit Van Helmont, toujours en colère , de plus impertinent que la comparaison qu’on a faite des crises avec un combat • un vrai médecin doit nécessairement négliger les crises , auxquelles il çe faut point avoir recours lorsqu’on sait enlever la maladie à propos. A quoi servent tant de pénibles recherches sur les jours critiques ? Le vrai médecin est celui qui sait prévenir ou modérer la malignité des maladies mortelles , et abréger celles qui doivent être longues , en un mot empêcher les crises. J’ai, ajoute-t-il , composé, étant jeune , cinq livres sur les jours critiques , et je les ai fait brûler depuis. Il y avoit déjà longtemps que la doctrine des crises avoit été combattue par des clameurs et des bons mots j on avoit traité la médecine des anciens de méditation sur la mort. Ainsi Van Helmont se servoit pour lors des mêmes traits lancés par des esprits non moins ardens que le sien ; et ces répétitions ne paraissent pas devoir faire regretter les livres qu’il a brûlés. Il faut pourtant convenir que les expressions ou la contenancè de Van Helmont ne peuvent qun frapper tout lecteur impartial -, on est naturellement porté à approuver ou à désirer une médecine héroïque et vigoureuse , qui sache résister efficacement aux maladies et les emporter d’emblée. La doctrine des crises et des jours critiques a un air de lenteur qui semble devoir ennuyer les moins impatiens , et donner singulièrement à mordre aux pyrrhoniens.
XL. Les chimistes plus modernes , et moins ennemis des écoles que Van Helmont , tels que Sylvius-Deleboë et quelques autres , u’ont pas même daigné parler des crises et des jours critiques r et on les a totalement perdus de vue, ou du moins on n’a fait qu’étendre les railleries de Van Helmont ; il faut avouer que la brillante théorie des chimistes , leurs spécifiques et leurs altérans ue pouvoient guère conduire qu’à cela : enfin , les chimistes ont perdu peut-être trop tôt l’empire de la médecine, qu’ils avoient arraché à force ouverte à ceux qui en étoient en possession, et qui avoient fait dans l’art une de ces grandes révolutions dont les avantages et les désavantages sont si confondus , qu’il est bien difficile de juger quels sont ceux qui l’emportent.
XLI. Baglivi parut ) il consulta la naturç ; il crut la trouver bien peinte dans Hippocrate : Il est inutile , s’écria-t-il , de se moquer des anciens et de ce qu’ils ont ■ dit des jours critiques y laissons toutes les injures qu’on leur a dites , venons au fait. La fermentation à laquelle on convient que le mouvement du sang a du rapport, a ses lois , et son temps marqué pour se manifester ; pourquoi les dépurations du sang n auroienl-elles pas les leurs? On observera les crises évidemment sur les paysans
qui ri ont pas recours aux médecins ; et il ne faut pas s’élohnef quelles ne se fassent point lorsqu’on les dérange par la multù tude des remèdes. Jl faut pourtant avouer qu’il y a des malal dies malignes dans lesquelles on ne doit pas s’attendre aux codions et aux crises : d’ailleurs , le tempérament du malade le pays qu’il habite , la constitution de l’année , et la différence des saisons , sont eause que les crises ne se font point dans nos pays précisément comme en Grèce, en Asie } ce que Houllier avoit déjà avancé avant lui.
XLII. La comparaison que Baglivi fait du mouvement des hiw meurs animales avec la, fermentation des liqueurs spiritueuses mérite une réflexion : cette comparaison est sortie de l’école des chimistes , et il me semble qu’elle prouve qu’il falloit bien que Baglivi fût persuadé de la vérité des crises et des jours critiques. En effet , l’attachement que Baglivi avoit pour le solidisme, ne permet pas de'douter qu’il n’eût fait des efforts pour l’appliquer à la marche des crises. Il nous a fait part ailleurs de ses essais à cet egard; mais ici il se sert du système des humoristes , soit qu’il voulût les persuader par leur propre système, soit qu’il préférât de bonne grâce la vérité de l’observation à ses explications. Il seroit à souhaiter que tous les médecins imitassent cette candeur; les exemples de ceux qui ne mettent au jour que les observations qui cadrent bien avec leur "système particulier, et qui oublient ou qui n’aperçoivent peut-être pas celles qui pourroient le déranger, ne sont que trop communs. Chacun a sa manière de voir les objets , chacun en juge à sa façon; c’est pourquoi la diversité même des systèmes peut avoir ses usages en médecine.
XLIII. Les médecins plus modernes que Baglivi , ceux de l’école de Montpellier qui ont succédé à Rivière , tels que Barbeyrac , qui est un des premiers législateurs parmi les modernes ; et qu’un de ses compatriotes , célèbre professeur* du dernier siècle , un des Châtelains, regarde (dans des manuscrits qui n’ont point vu le jour) comme le premier auteur de tout ce que Sydenham a publié de plus précieux , Barbeyrac et ses autres confrères, qui ont pratiqué et enseigné la médecine avec beaucoup plus de netteté, de simplicité et de précision que tes chimistes et les galénistes , ont négligé les crises, et n’en ont presque point parlé; ils ne les ont ni adoptées comme les anciens , ni vilipendées comme les chimistes , auxquels ils n’ont rien reproché à cet égard ; en un mot, ces questions sont devenues pour eux comme inutiles,* comme non avenues , et comme tenant aux hypothèses des vieilles écoles. La même chose est arrivée à peu près aux médecins de l’école de Paris (à moins qu’on ne doive en excepter Hecquet qui a tant varié). Ils ont été long-temps 'à se concilier sur les systèmes, et il y en a eu beaucoup qui ont paru rester attachés à la méthode de Iloullier, Duret, Baillou. Ces grands hommes auront assure à l’école de Paris la prééminence sur toutes les autres de l’Europe, principalement si la doctrine des crises vient à reprendre le dessus , puisqu’ils ont été les restaurateurs des opinions an-
piennes sur celte matière , et qu’ils ont fondé un système de pralique qui a duré, malgré les chimistes, jusqu’aux temps des Chirac et des Silva.
XLIV. Il y eut dans le dernier siècle , qui est celui dans lequel vivoient les médecins de Montpellier dont je viens de parler, bien des grands hommes , dont Hoffmann cite quelques-uns dans sa Dissertation sur les Crises, qui crurent qu’il étoit inutile de s’attacher à la doctrine des crises dans nos climats , parce qu’elles ne pouvoient pas se faire comme dans les pays qu’habitoient les anciens médecins. Ils ne les taxoient point de superstition ni d’ignorance, ainsi que les chimistes •, ils tâchoient de concilier tous les partis en donnant quelque chose à chacun d’eux. Ces médecins ne doivent donc pas être règardés comme des ennemis des crises , et ils diffèrent aussi de ceux de Montpellier dont il a été question ci-dessus, et qui gardoient un profond silence au sujet des crises.
XLY. On peut placer Sydenham au nombre de ces médecins , c’est-à-dire , de ceux que j’appelle de Montpellier. Tout le monde connoît la retenue et la modération de Sydenham aussi-bien que le penchant qu’il avoit pour l’expectation , surtout dans les commencemens des épidémies. Je ne parlerai ici que d’une de ses prétentions , que je trouve dans son traitement de la pleurésie : cette prétention jnérite quelque considération ; elle est conçue en ces termes : Mediante venœ seclione morbificà materia penes meuin est arbitrium , et orijicium. a phlebotomo incisum tracheœ vices subire cogitur /« je peux à mon gré tirer par la saignée » toute la matière morbifique qui auroit dû être emportée par les » crachats » . Ce n’est point ici le lieu d’examiner si cette proposition est bien ou mal fondées ) il suffit de remarquer qu’elle, paroît directement opposée à la mélhode des anciens, ou à leur attention à ne pas troubler la nature. C’est une assertion hardie , qui appuie singulièrement la vivacité et l’activité des chimistes , et de tous les ennemis des crises et des jours critiques : car enfin quelqu’un qui se flatte de maîtriser la nature comme Sydenham , et de lui dérober la matière ^.es excrétions , peut-il être regardé comme son ministre ,vdans le sens que les anciens donnoient à cette dénomination ?
XLYI. Joignez à cette réflexion les louanges que Harris donne à Sydenham pour avoir osé purger dans tous les temps de la fièvre , s?ms compter la manière dont celui-ci s’efforçoit de diminuer la force de la fièvre par l’usage des rafraîchissons dans la petite- ' erole , et vous serez obligé de convenir que la pratique de Sydenham pourroit bien n’avoir pas été conforme au ton de douceur qu’il avoit su prendre , ni à la définition qu’il donnoit lui-même de la maladie , qu’il regardoit comme un effort utile et nécessaire de la nature. C’est où j’en voulois venir , et je conclus de là qu’il Tie faut pas toujours juger de la pratique journalière d’un médecin par ce qu’il se vante lui-même de faire : tel qui se donne pour un athlète prêt à combattre de front une maladie, est souvent très-
2a4 RECHERCHES
timide dans le traitement : d’autre côté , il en est qui vantent leur prudence , leur attention à ne pas déranger la nature , et qui sont souvent ses ennemis les plus décidés. Seroit-ce que dans Ia médecine comme ailleurs , les hommes ont de la peine à se guider par leurs propres principes? J’insisterois moins sur cette matière, si je n’avois connu des médecins qui se trompent , pour ainsi dire * eux-mêmes , et qui pourroient induire à erreur les gens qui vou-’ droient les croire sur ce qu’ils disent de leur méthode. C’est en les voyant agir vis-à-vis des malades , qu’on apprend à les bien connoître : c’est alors que le masque tombe.
XLVII. Stahl et toute son école ont eu un penchant très-décidé pour les crises et pour les jours critiques ; leur autocratie les conduisoit à imiter la lenteur et la méthode des anciens, plutôt que la vivacité des chimistes j l’expectation devint un mot, pour ainsi dire , sacré dans cette secte , d’autant plus qu’il lui attira , comme on sait , de piquantes railleries de la part d’un Harvée , fameux satirique en médecine. Nenter , stahlien déclaré , a donné l’histoire et les divisions des jours critiques à la façon des anciens. En un mot , il est à présumer , par tout ce qu’on trouve à ce sujet dans les ouvrages de Stahl et dans ceux de ses disciples, qu’ils auroieut très-volontiers suivi et attendu les crises et les jours critiques , s’ils n’avoient été arrêtés par la difficulté qu’il y avoit de livrer l’ordre , la marche et les changemens des redoublemens à l’âme , à laquelle ils n’avoient déjà donné que trop d’occupation. Comment oser dire en effet que l’âme choisit les septénaires pour redoubler ses forces contre la matière morbifique , et qu’elle se détermine de propos délibéré à annoncer ces septénaires par des révolutions qu’elle excite aux quartenaires? A dire vrai , ces prétentions auroient pu ne pas réussir ) il valut mieux biaiser un peu sur ces matières , et rester dans une sorte d’indécision. Nichols a pourtant franchi le pas.
XLVIII. Mais , disons-le puisque l’occasion s’en présente , il seroit à souhaiter, pour la mémoire de Stahl , qu’il se fût, moins avancé au sujet de l’âme , ou qu’il eût trouvé des disciples moins dociles à cet égard -, c’est là , il faqÿ l’avouer , une tache dont le stahlianisme se lavera difficilement. On pourroit peut-être le prendre sur le pied d’une sorte de retranchement que Stahl s’étoit ménagé pour fuir les hypothèses , les explications physiques et les calculs : mais cette ressource sera toujours regardée comme le rêve de Stahl -, rêve d’un des plus grands génies qu’ait eus la médecine , il est vrai , mais d’autant plus à craindre , qu’il peut jeter les esprits médiocres dans un labyrinthe de recherches et d’idées purement métaphysiques. L’école de Montpellier auroit été infailliblement entraînée dans cet écueil , sans la prudence des vrais médecins qui la composoient , et sans la sagesse de celui-là même (M. de Lamure) qui y soutint le premier le stahlianisme publiquement , et qui apprend aujourd’hui à ses disciples à s’arrêter au point qu’il faut.