CHAPITRE XXIX
J)e la complication du pouls dans les suppurations à la suite des maladies aiguës.
Il ne faut pas penser que les dépôts ou les suppurations à la * suite des maladies aiguës, ne soient jamais que l’effet des mala- ' dies négligées; et que la saignée, les purgatifs, les altérans et les évacuans puissent toujours prévenir avec succès ces sortes de i dépôts. “ '
t Les observations bien faites, Bien'examinées dans toutes leurs circonstances, démontrent trois' vérités fort opposées à ces sortes d’assertions^vagues , et fondées sur une théorie qui en impose tous les jours à ceux qui n’ont point d’expérience.
La première , qu’il est quelquefois impossible , quoi qu’on fasse , d’éviter une suppuration.
La deuxième , qu’il est quelquefois fort dangereux que l’art entreprenne d’empêcher une suppuration que la nature prépare.
Le troisième , qu’il est , au contraire , très-utile , dans de certaines maladies internes, que l’art se réduise à aider la nature pour déterminer une suppuration ou un dépôt de matière puru- I lente.
Le raisonnement est ici d’accord avec l’expérience ; en effet , soit qu’une partie du corps se trouve tellement affectée par ellemême , que la suppuration doive s’y faire nécessairement , soit qu’une crise irrégulière se tourne de ce côté-là , il est évident que la disposition de cette partie~ne sauroit toujours céder à l’effet des remèdes qui semblent d’abord les plus appropriés. f Cette disposition est ordinairement une impression fort antérieure à la maladie ; elle produit dans cette partie de la foiblesse ou de l’irritation ; elle lui donne une modification propre à ce que l’effort critique de la maladie y soit presque nécessairement déterminé.
Qu’oppose-t-on à ces vérités qu’il suffit de proposer , sans chercher à les appuyer par un détail de preuves inutiles? une excessive confiance dans des règles trop généralisées : les saignées , dit-on , doivent nécessairement dégager les vaisseaux embarras - ■sésj Jes évacuans doivent emporter la matière des dépôts ; les altérans doivent atténuer , délayer , adoucir les liqueurs , détruire peu à peu les embarras qui se trouvent dans les couloirs et dans •les vaisseaux capillaires.
Mais ces remèdes font-ils toujours ce qu’ils doivent faire? Leur action , celle même des plus efficaces , ne suppose-t-elle pas , pour *e succès , un concours favorable de la part des organes ?
Avec de pareils axiomes , on ne trouveroit plus de maladies incurables par leur nature ; on pourroit toujours se proposer avec confiance de débarrasser, de fondre , d’évacuer : voilà les suites nccessaires d’une théorie trop répandue et trop accréditée.
Cette théorie avoit conduit quelques médecins du dernier siècle à imaginer qu’il étoit possible de prévenir ou de faire avorter la
petite-vérole au moyen des lavages, des évacuons et des aliér ces remèdes pouvaient, ils dévoient même détruire la matière”^' la petite-vérole , ou la diriger vers les couloirs généraux : j/ de tite-vérole n’est qu’une inflammation générale , une maladie nemment inflammatoire , et qui tend à la suppuration : il n> U qu’à empêcher cette suppuration . ^ a
Les médecins dont il est question raisonnoient très-conséoup ment à leurs principes ; et supposé qu’il eût été possible d ’accoù tumer la petite-vérole à leur méthode , ils l’y auroient accouiü niée; (s’il est permis d’employer des expressions figurées, par les quelles on n’avoit que trop réussi à donner une sorte de vogue à des idées puériles et à des entreprises téméraires).
Mais il est assez généralement reçu aujourd’hui qa’il y auroit beaucoup plus de danger d’épuiser , par une suite de remèdes les forces des personnes qui n’ont point eu la petite-vérole, que de vraisemblance de parvenir à empêcher qu’elles ne l’eussent 3 il seroit encore plus dangereux de faire avorter la petite-vérole lorsqu’elle est en train de se montrer : on peut, aisément établir une comparaison entre la petite-vérole et la plupart des maladies sujettes à la suppuration.
Telle est, pour le dire en passant, la souplesse de la théorie, ou pour mieux dire , le peu de consistance de ce qu’elle enseigne, que bien des gens regardent aujourd’hui la plupart des moyens qu’on avoit crus propres à prévenir la petite-vérole , comme trèsutiles et même comme nécessaires, pour rendre la petite-vérole plus facile , plus heureuse et plus critique.
Quelques-uns des partisans de Y inoculation ne cessent de publier qu’ZZ faut prépareriez sujets avant de les inoculer ; ils prétendent qu’un c|es grands avantages de V inoculation est de pouvoir préparer les malades; c’est-à-dire, les rafraîchir, purger les mauvaises humeurs , favoriser la transpiration , ouvrir tous les couloirs , délayer le sang , l’adoucir , et le rendre plus fluide.
Il est permis d’avancer , sans prendre parti dans aucune dispute, que la valeur réelle des préparations ne paroît pas assez exactement déterminée j on ne peut pas dire bien précisément ce qui! faut faire en préparant et pour préparer ; il y a , par conséquent, des soupçons bien légitimes à former sur les avantages des préparations ; bien des gens font pourtant sonner très-haut ces avantages prétendus -, ils en tirent, des argumens moins solides que séduisans , en faveur de l’inoculation.
Revenons à ce qui concerne plus particulièrement la suppuration à la suite des maladies aiguës ; elle est critique ou symptp* matique , ou l’un et l’autre en même temps : elle est quelquefois nécessaire, et même inévitable, vu la disposition particulière du malade ; ou bien il est possible de l’éviter en détournant , par “eS moyens appropriés , la disposition qui peut la produire.
L’état de la partie dans laquelle une suppuration paroît se préparer mérite une attention particulière ; si c’est un organe qui ai des vaisseaux excrétoires ; on peut se flatter jusqu’à un certain point qu’ils donneront passage aux matières de la suppuration •
sî cette partie n est point un organe excrétoire, ou que la suppuration se fasse bien avant dans le tissu dè l’organe , elle est sans contredit plus dangereuse ; si la partie affectée est extérieure , c’est un grand bien ; c’est un grand mal si elle est interne.
; Les suppurations au cerveau , celles du corps du foie, celles des parties externes des intestins, sont, comme personne ne l’ignore, beaucoup plus à craindre que les suppurations des glandes de la gorge, celles du poumon, de la matrice , des reins, des parois internes des intestins : les dépôts qui se forment dans les extrémités sont presque toujours les plus favorables.
Ainsi, fût-on aussi assuré qu’on l’est peu de l’efficacité des moyens propres à prévenir une suppuration , les dépôts qui parussent devoir se placer heureusement ne devroient pas être traités comme ceux qui menacent des parties essentielles à la vie. La loi qui tendroit à les prévenir tous , et à détruire ceux qui auroient déjà commencé à se former , seroit une loi trop générale.
On sait de quelle ressource sont les dépôts qui s’évacuent par l’expectoration , par la voie des urines , ou par celle des intestins , etc. Ce seroit aller directement contre l’expérience , que de ne pas compter au besoin sur l’action de ces vaisseaux excrétoires ; ainsi , loin de vouloir toujours détourner un dépôt critique qui paroît vouloir se faire dans ces parties , il faut au contraire le favoriser quelquefois.
Quand aux dépôts dans les viscères dénués de vaisseaux excrétoires , le cerveau, par exemple, il est certain qu’il faut employer tous les moyens propres à les éviter , sans pourtant se mettre au risque de détruire les forces du malade.
Or , il est rare que la disposition d’un dépôt au cerveau se manifeste assez évidemment pour que les indications d’une méthode propre à le détourner , doivent prévaloir sur la nécessité de soutenir les forces. Il n’est pas aisé de constater qu’on a prévenu Un dépôt qui se seroit fait au cerveau , ou bien que ce dépôt déjà formé a été emporté par les secours de l’art : ceux qui ne cessent de répéter ces propositions seroient souvent bien embarrassés , s’il falloit en prouver la vérité.
Il y a beaucoup de cas dans lesquels les malades sont fort heureux qu’il se fasse des dépôts dans les parties extérieures*; il est beaucoup plus sûr alors d’aider une suppuration que de tenter une résolution ou un repompement de matières, toujours dangereux et incertain.
On fait ordinairement un raisonnement fort spécieux au sujet des dépôts critiques : on dit qu’il y en a moins aujourd’hui que du temps d’Hippocrate , et qu’ils n’arrivent que dans les malades qui ne veulent pas faire des rem'edes. Mais est-il bien assuré qu’il y ait en effet mbins de dépôts purulens aujourd’hui que du temps d’Hippocrate, dans les maladies de l’espèce dont Hippocrate a donné l’histoire? Si un médecin rassembloit exactement toutes les observations qui se font dans nue contrée pendant plusieurs saisons ; si on faisoit , par exemple , l’histoire de tous les dépôts qui
3S2 recherches
arrivent journellement dans les hôpitaux de Paris, on verro'f qu’il y en a beaucoup plus qu’on ne paroît le croire. 11
Il n’y a point de médecin qui ne fit un aveu manifeste d ’ inexpérience , s’il convenoit qu’il n’a pas vu des dépôts dans presque toutes les parties du corps , et qui sont survenus , à peu de choses près , comme ceux dont Hippocrate parle.
Quand même il seroit vrai qu’il y eût quelquefois des dépôts qu’il fût possible de prévenir heureusement, il ne sera pas nioins certain que ces cas-là sont extrêmement rares ; une loi de pratique , fondée sur des cas si peu communs , ne pourroit qu’avoir de grands et de fréquens inconvéniens.
On voit tous les jours des malades jetés dans le plus grand danger , ou dans les plus difficiles convalescences , par les seules précautions prises contre les dépôts ; au contraire , un dépôt critique bien ménagé , épargne beaucoup de remèdes , et procure un prompt et sûr rétablissement.
Quoi qu’il en soit , tout concourt à prouver que les maladies internes , sujettes à des suppurations , doivent être mises dans la classe de celles qui sont composées d’une aiguë et d’une chronique ; c’est-à-dire , que le lieu dans lequel le dépôt se forme , est un lieu affecté depuis long-temps. Les maladies longues ont coutume d'être jugées par des abcès (i) : on verra dans la suite - qu’il y a des maladies si cruelles, qu’il n’y a pas même à attendre la ressource des dépôts purulens (2).
L’histoire des signes critiques , tirés des divers mouvemens du pouls, ne servira pas peu à fixer les indications qu’il faut prendre dans ces maladies , lorsqu’elles se tournent à des dépôts purulens.
Si le pouls qui a été pendant les commencemens convulsif et non critique , se développe un peu, avec une roideur considérable de l’ artère , et reste pendant quelques jours dans cet état, on doit craindre une suppuration.
Lorsque la suppuration est déjà commencée , le pouls se trouve comme indécis entre le critique et le non critique. Il est critique en ce qu’étant développé , il indique que le fond d’irritation est diminué; il est non critique, en ce qu’il n’indique aucune des voies par lesquelles se font les crises ordinaires.
Si le pouls vient insensiblement à indiquer un mouvement cri tique du côté de quelque couloir, ou qu’il devienne, par exemple) pectoral ou intestinal , on doit présumer que le pus s’évacuera par les organes dont le pouls annonce l’action : il faut observer cet événement avec beaucoup d’attention , pour pouvoir le favoriser à propos.
Il y a des pouls de suppuration compliqués avec le pouls d irritation, et alors la maladie rentre dans la classe de celles qui 0Iîl été décrites au Chapitre XXVI. Ce sont des suppurations en partie V critiques et en partie sjmptomatiques : il faut arrêter, s’il se peut , les sjmptomatiques , et ménager les critiques.
(-1) Galien , Comment, des Epid.
(2) Voyez le chap, XXX.
SÜR LE POULS.
Passons à l’examen des trois propositions énonce'es au commencement du chapitre présent.
x°. Il est quelquefois impossible , quoiqu'on fasse, d'éviter une suppuration.
Obs. CLIII. Bouffissure générale , point dé côté , mais ancien , auquel s’est jointe une fièvre continue, dans un jeune homme adonné à toutes sortes d’excès : les symptômes ne diminuent point par l’usage des remèdes ordinaires commencés au quatrième jour; le pouls devient constamment plus tendu, plus dur, même plus^orf, malgré vingt-huit saignées du bras, faites en vingt jours à peu près ; le malade a craché du pus après ce nombre de saignées : il prenoit des apozèmes et souvent de légers purgatifs qui ne produisoient presque point d’évacuation ; il crachoit si abondamment , le pouls étant devenu un peu pectoral , qu’il sembloit que toute la matière de la bouffissure passât par la poitrine; il fut trèsfoible vers le trentième ; le pouls devint plus convulsif, l’enflure reparut aux jambes et aux poignets; il mourut vers le quarantième jour, crachant sur la fin beaucoup de pus fétide et sanguinolent.
Obs. CLir. Autre maladie à peu près de la même espèce dans un jeune homme sujet à des rhumes considérables , et qui depuis cinq jours étoit bouffi par tout le corps, avec fièvre , point de côté , toux ; trente-deux saignées , beaucoup d’ apozèmes et de kermès, pendant l’espace de trente-un jours, n’ont point empêché un dépôt purulent au poumon ; le malade crachoit encore du pus , et étoit dans le marasme vers le quarante-unième jour; le pouls a toujours été dur , peu développé , convulsif, brusque , non critique ; ce qui paroît devoir être attribué à une mauvaise disposition de la poitrine , en partie naturelle , et en partie contractée par les rhumes dont elle étoit fréquemment affectée.
Obs. CLV. Une fille âgée de vingt-trois ans, d’une forte constitution , devint , après avoir eu beaucoup de chagrins , pâle , mal réglée , sujette à des douleurs erratiques , principalement aux jambes et aux cuisses ; elle fut attaquée de la fièvre avec un point de côté peu douloureux vers l’hypocondre droit ; la fièvre étoit assez vive : la malade fut secourue dès le commencement , saignée jusqu’à neuf fois , purgée trois ou quatre, et elle prit du kermès et des apozèmes de toute espèce , qui entretenoient une liberté continuelle du ventre ; les matières ri’étoient point bilieuses, les urines étoient crues, le pouls non critique , serré et dur ; la maladie parut pourtant céder au quatorzième. Comme il restoit un peu de fièvre , et qu’elle augmenta vers le vingt-unième avec un retour du point de côté , on fit une dixième saignée : la malade fut repurgée , elle se crut en convalescence vers le vingthuitième , elle se leva le vingt-neuvième et le trentième : le trenteünième , faisant un tour dans sa chambre , elle sentit tout d’un coup une douleur vive à la cuisse et à la jambe droites ; il se fit en moins d’un quart d’heure un engorgement considérable , depuis
l’aine jusqu’au pied y on appliqua un cataplasme maturatif peu de temps après , on donna issue à la matière par l’appücat;0 1 de la pierre à cautère ; il sortit une grande quantité de1 pUs la malade fut guérie au trente-cinquièmé jour depuis la formation de ce dépôt.
Il faut remarquer que cette crise survint dans le temps qu’on attendoit les règles (i) ; elles ne parurent pas , non plus que le mois suivant ; avec ceci de singulier, qu’au bout de ce dernier mois , à peu près , la jambe gauche se gonfla presque aussi promp. tement que l’avoit fait la droite le mois précédent ; mais cette jambe gauche ne suppura point.
Obs. CLVI. Une fille très-bien constituée , jeune , et qui avoit une suppression de règles depuis trois ou quatre mois , éprouvoit depuis ce temps-là une douleur constante , mais peu considérable du côté droit , dans l’intérieur des muscles fessiers ; on employa inutilement des remèdes intérieurs et extérieurs les plus appropries : enfin la malade fut baignée dans un bain d’eau minérale chaude. Dès le quatrième bain , la douleur augmenta si fort, et avec une tension du pouls si considérable , qu’on fit en peu de temps onze saignées du bras : la tête se prit ; on fit encore cinq saignées du pied avec peu de succès ; on ne cessa de faire couler le ventre et d’employer toute sorte de remèdes ordinaires. Malgré cela , la fesse fut en suppuration vers le vingt-unième jour; on fit plusieurs incisions , et la malade mourut vers le trentième , le pouls ne s’étant jamais développé que légèrement.
Obs. CLVII. Pleurésie dans un homme d’un tempérament fort et sec , âgé de quarante ans , qui s’étoit livré à un travail excessif, et qui avoit eu des peines d’esprit depuis quelque temps; il fut secouru dès le deuxième jour ; la fièvre ni la douleur de côté ne cédèrent point à onze saignées faites en neuf jours; il y eut du pus dans les crachats dès le onzième ; la fièvre augmenta vers le quatorzième , ainsi que le point de côté ; on fit encore trois saignées du bras , on continua d’employer tous les délayans , béchiques et laxatifs ordinaires. Il parut vers le vingt-unième une tumeur dans l’endroit où étoit placée la douleur de côté ; ce dépôt s’ouvrit au moyen d’un emplâtre approprié ; il se trouva une côte cariée ; le malade demeura en fièvre lente ; on parvint néanmoins à cicatriser heureusement cette plaie , par un long usage interne et externe de remèdes balsamiques et d’eau de Barèges : le pouls ne fut développé que par intervalles.
Obs. CLVIII. Un homme âgé de près de cinquante ans , sec, bilieux , sujet à des rhumatismes considérables , avoit une fièvre continue qui paroissoit presque également affecter la tête , la poitrine et le ventre ; le pouls , quoique développé de temps en temps» fut presque toujours non critique ; on fit quinze saignées du bras ou du pied ; on usa beaucoup d’apozèmes laxatifs , dont la plupart étoient aiguisés par de i’émétique; tout cela n’empêcha point qu« vers le vingtième il ne se fît à la cuisse droite , qui étoit le siégé
(i) Voyez chapitre XXXII.
ordinaire des rhumatismes , un dépôt considérable de matière purulente : ce dépôt fut ouvert, et ne fut cicatrisé que deux mois après l’ouvertüre. Le malade étoit dans un état d’extrême foiblesse, et il.n’étoit point encore exempt de fièvre au quatrevingt-dixième jour de la maladie.
Obs. CLIX. Dépôt au cerveau dans un malade qui avoit une espèce d’enchifrenement habituel , et qui fut attaqué d’une fièvre continue considérable. Treize saignées du pied , deux de la gorge n’ont pu prévenir ce dépôt qu’on a trouvé à l’ouverture du cadavre.
Dépôt aux entrailles, et répandu dans la cavité du bas-ventre dans un jeune homme : un an avant sa maladie , il avoit fait un effort considérable qui avoit principalement porté sur le basventre 5 cette maladie fut une fièvre continue , avec des douleurs aux entrailles. On fit assez promptement treize saignées j on employa des délayans et laxatifs ordinaires, mais sans succès-, il se fit un dépôt dans les entrailles, placé dans le mésentère et les intestins , et le malade mourut au dix-neuvième jour.
On ne finiroit point , si on vouloit rapporter toutes les observations que la pratique journalière fournit au sujet des suppurations dans les maladies graves : ces dépôts sont surtout très-fréquens dans des corps mal constitués ou anciennement affectés j et ils ne peuvent être évités par les traitemens les plus conformes aux règles de la théorie ordinaire.
Il est donc incontestable que les remèdes n’empêchent pas toujours les abcès dans les maladies aiguës : on est en droit de répliquer à ceux qui prétendent qu’on peut éviter tous les dépôts par l’usage des saignées et des autres secours de l’art , qu’ils confondent des maladies simples ou légères avec des maladies graves et compliquées, et qu’ils croient avoir prévenu des dépôts lorsque la maladie n’étoit pas susceptible de cette tournure.
2°. Il est quelquefois fort dangereux que l’art entreprenne de détruire une suppuration que la nature prépare.
Obs. CLX. Point de côté , fièvre continue , dans un soldat qui avoit eu l’année précédente la fièvre quarte , qu’on avoit traitée par un long usage du quinquina : on ne fit point de saignée jusqu’au cinquième jour -, il se présente au sixième une tumeur circonscrite vers les dernières vraies côtes du côté gauche j cette tumeur est dure , douloureuse -, on craint une suppuration : le pouls est légèrement pectoral , mais dans un état marqué d ’irritation : le malade est saigné trois fois ce jour-là j la fièvre n’est pas diminuée au septième -, on fait encore trois saignées qui n’empêchent pas le progrès de la tumeur : le pouls devient de plus en. plus irrité , convulsif; on fait encore trois saignées, et vers le onzième jour , il paroît une tumeur à la partie interne de la cuisse du même côté, l’autre tumeur subsistant sans aucune diminution : le pouls est devenu irrégulier, et il est resté serré et convulsif. Dans la vue de résoudre cette nouvelle tumeur , on fait
encore deux saignées ; le malade s’affoiblit , les deux tump ne font point de progrès : le malade crache du pus au vinT unième, le pouls s’étant un peu relevé et développé ; depuis temps-là jusqu’au trentième jour, le côté et la cuisse s'ouvre** naturellement 3 il en sort beaucoup de pus, il s’en trouve r}6111 les urines ; le dévoiement survient , la poitrine s’engorge ]* visage et les pieds se bouffissent , le pouls n’a plus de consistance il est irrégulier, foible et serré : le malade meurt vers le quarante-unième jour, avec trois ulcères , un à la cuisse, un aà côté, et un autre dans le poumon.
Obs. CLXI. Deux parotides survenues vers le dix-huitième jour , dans des fièvres malignes , pour lesquelles on ne cessoit de faire des remèdes : une de ces tumeurs étoit sur une femme âgée de quarante ans , et qui n’avoit pas encore perdu ses règles • l’autre sur un homme maigre , sec , et qui paroissoit avoir la poitrine un peu prise par cette dernière maladie.
Le pouls , qui avoit été irrégulier , convulsif, un peu développé pendant tout le cours des maladies , se développa , devint supérieur et plus fiévreux qu’il ne l’étoit , à l’apparition des parotides j on tira de cette augmentation de fièvre l’indication pour la saignée du pied j elle fut faite à tous les deux malades, et on soutint l’effet de cette saignée par des apozèmes purgatifs , et des cataplasmes émolliens et résolutifs jusque vers le vingt-sixième.
La parotide se racornit et diminua sans disparoître dans la femme : le pouls redevint convulsif, la tête se prit ; on fit une autre saignée du pied , la tête se dégagea , et la parotide grossit de nouveau, non sans quelque révolution du pouls quisembloit vouloir se développer , quoiqu’il demeurât concentré et inégal : le ventre couloit toujours beaucoup $ la tumeur suppura j il fallut l’ouvrir ) mais elle fut plus de deux mois à se cicatriser ; et la femme resta foible , maigre , abattue : elle avoit la fièvre lente vers le centième jour , et n’avoit pas encore eu ses règles depuis sa maladie.
La parotide disparut dans l’homme , le pouls se resserra et se durcit, la poitrine s’engorgea j la tête se prit , le ventre devint tendu et très-douloureux , et le malade mourut au trente-unième, le pouls étant toujours fort petit et très -abattu , et n’ayant jamais pris le ressort qu’il avoit avant la dernière saignée.
Obs. CLXII. Dépôt qui se présente à la région lombaire droite dès le septième jour d’une fièvre de pourriture , dans un malade biliçux qui avoit souvent eu des fièvres d’accès : le pouls a été constamment convulsif et peu développé : on a déjà fait six saignées ) on en fait une autre , et on les réitère jusqu’à onze , pour eyiter la suppuration de çette tumeur extérieure ; on n’y sent pas? eu effet , de fluctuation vers le quatorzième ; et vers le vingtième toute la cuisse de ce côté s’engorge , quoique les évacuations eussent été très-abon lantes : le pouls , au lieu de se développer complètement pendant ce temps-là , n’a cessé de se resserrer, de s’atfoiblir, et de devenir compliqué. La cuisse s’abeède en plu"
sieurs endroits vers le trentième; il faut faire plusieurs contreouvertures ; la tumeur des lombes suppure aussi à la longue , et le malade meurt à la suite d’une abondante suppuration.
Obs. CLXIII. Fièvre putride dans une suite de couches : les vidanges sont suspendues ; le pouls perd sa disposition critique , après un frisson que la malade eut au cinquième jour; le pied et la jambe droite s’engorgent dès le neuvième ; on a recours à tous les remèdes ordinaires pour résoudre ce dépôt ; on insiste beaucoup sur la saignée , à cause de l’ augmentation de la fièvre , qui n’étoit autre chose que le développement du pouls , joint , il est vrai, à un état à’ irritation ; le dépôt a presque disparu vers le vingtième , et au trentième la malade crache du sang et du pus ; le pouls est dans un affaissement ou dans une foiblesse considé-» rable , qu’on caractérisoit de diminution de la fièvre : il survient une douleur à la matrice , et il en sort long-temps après des matières purulentes ; la malade reste plusieurs mois avec la fièvre lente; et n’a jamais pu reprendre ses forces.
Il seroit facile de citer plusieurs observations pareilles, dans lesquelles une suppuration établie dans une des extrémités auroit vraisemblablement dégagé et mis à l’abri toutes les parties internes : on a vu des femmes dans lesquelles il est arrivé un changement étonnant dans le tempérament à la suite de ces dépôts de lait avortés: de vives coliques, des pertes, la fièvre lente, un état de spasme habituel , des mouvemens irréguliers dans les nerfs ; voilà les suites fréquentes de ces résolutions forcées ; un dépôt souvent peu considérable auroit évité tous ces désastres.
Il n’est donc pas prudent de n’avoir jamais que la résolution en vue dans les dépôts des maladies aiguës; il est au contraire important que dans.de certaines maladies internes , l’art se réduise à aider la nature pour déterminer un dépôt de matière purulente : c’est la troisième proposition qui devoit être examinée , et qui est la suite nécessaire des deux premières.
Au reste , la formation d’un dépôt critique de matière purulente , a beaucoup de rapport avec ce que les anciens nommoient la coction de la maladie. Il paroît , en rassemblant tout ce qu’ils ont dit des caractères de cette coction, qu’elle n’étoit souvent qu’une espèce de suppuration ; il n’y a pas loin de l’expectoration critique des matières cuites ou puriformes , à une véritable suppuration ; et on peut porter , à peu près , le même jugement des antres excrétions critiques qui terminent la plupart des maladies aiguës un peu longues (i). ;
On va ajouter quelque chose à ce qui a été déjà dit ci-dessüs , au sujet du pouls de la suppuration.
Lorsque la suppuration est- formée , le pouls change, la fièvre tombe ; « quand il se forme du pus en quelque endroit , la dou- » leur et la fièvre sont plus considérables que lorsqu’il est fait (2). * La formation d’un abcès dissipe les accidens (3) ».
(0 t’oyez le Traité des fièvres de M. Quesnay.
(») Hipp. Aphor. 47 . sect. 2.
(3) Galien , Comment, dn liv. de la manière de vivre.
358 RECHÉRCHES
Il y a donc deux temps principaux à considérer dans la suppn ration , celui où elle se forme * ét celui où elle est faite : il y a de même deux états particuliers du pouls , fort différens l’un de l’autre dans ces deux temps.
On trouve encore un troisième état du pouls des suppurations vraies , ou des dépôts de matière purulente , qu’il faut distinguer avec soin ; c’est celui qui indique l’effort par lequel le pus est dirigé vers quelque organe excrétoire.
Le pouls d 'irritation est toujours-joint aux commencemens d’une suppuration , et il accompagne dans tous leurs temps les suppurations symptomatiques ; ce pouls est donc de très-mauvais augure , s’il dure plus de temps qu’il n’en faut pour la révolution qui excite et dispose le mouvement de la suppuration favorable ou critique.
Le pouls développé , qui , lorsqu’il se trouve bien décidé , est essentiel à toute bonne crise , est le principal signe d’une suppuration , lorsqu’il se soutient pendant un temps considérable , et à plusieurs reprises , sans être joint à aucune des espèces de pouls qui désignent des excrétions, pourvu qu’il soit assez fort, etayec une tension notable de l’artère.
Lors donc que dans les maladies graves et compliquées , surtout dans des sujets anciennement mal disposés , on trouvera , la maladie étant assez avancée , un renouvellement à! irritation dans le pouls , suivi d’un développement difficile ou gêné , et que cet état de développement se soutiendra un certain temps (i) , sans être joint à aucune espèce de pouls excréteur , on doit presque toujours s’attendre à une suppuration ; elle sera d’autant moins critique , que le développement du pouls sera moins complet , et plus souvent dominé par le pouls à’ irritation.
S’il arrive que les matières des excrétions critiques soient jetees sur quelque partie dénuée de conduits excrétoires, il se forme un abcès; le pouls qui précède la formation de cet abcès, est à peu près comme celui qui précède toute coction , c’est le pouls d irritation ; le pouls qui est joint à la formation presque faite de l’abcès, est fort approchant du pouls développé , il est même souvent non fiévreux.
Le pouls qui indique qu’un abcès va se vider par quelque excrétoire , est celui qui appartient au genre d’excrétion qui se prépare J ainsi l’expectoration du pus à la fin d’une maladie aiguë , est précédée du pouls pectoral plus ou moins compliqué ; il en est de même des autres couloirs.
Mais il arrive souvent que le pus se forme et se vide ou se jette dans quelque cavité , ou bien qu’il s’accumule pour faire un abcès en même temps ; c’est-à-dire , que la formation et l’évacuation du pus se combinent' ou se mêlent l’une à l’autre ; le pouls de la suppuration est alors compliqué avec celui à’ irritation et des déférentes espèces de pouls excréteurs.
(1) Voyez chapitre XXXIII.