LETTRE SUR L'ADORATION DR LA CROIX
loul l'univers , s'il perd son âme ; et qu'est-ce qu'il donnera en (chan<je pour son âme'. La bello conquf-ie, mon cher l'rérc, que de se gagner soi-nicnie, pour se donner k Dieu loul entier.
Pour venir niaintenanl à la malicre que vous désirez que je traite , qui est celle de l'adoration de la croix, la diriiculté ne peut être que dans la chose ou dans les ternies. Dans la chose , il n'y en a point : on se prosterne devant les rois , devant les prophètes, devant son ain6, comme fit Jacob devant Esaii, devant les anges, devant les apôtres. S'ils refusent quelquefois cet honneur, les saints ne laissent pas de continuer à le leur rendre; et il n'y a rien de mieux établi dans l'Ecriture que cette sorte de culte.
Si on dit qu'on ne se prosterne pas de môme devant les choses inanimées , cela est manifestement co[nbattu par tous les endroits où il parait qu'on se prosternait devant l'arche^, comme devant le mémorial de Dieu. Daniel, en lui faisant sa prière, se tournait vers le lieu où avait été le temple'. La croix de Jésus-Christ est bien un autre mémorial , puisqu'elle est le glorieux trophée de la plus insigne victoire qui fut jamais. Quand Jésus-Christ a parlé de la croix, en disant qu'il la faut porter*, il renferme sous ce nom toutes les pratiques de la pénitence chrétienne, c'est-à-dire, de toute la vie du chrétien, puisque la vie chrétienne n'est qu'une continuelle pénitence. Quand saint Paul dit qu'il ne veut se glorifier que dans la croix de Jésus-Christ^, il a aussi compris sous ce nom toutes les merveilles du Sauveur, dont la croix est l'abrégé mystérieux. A la vue de tant de merveilles ramassées dans le sacré symbole de la sroix, tous les sentiments de piété et de foi se réveillent : on est attendri, on est humilié; et ces sentiments de tendresse et de soumission portent naturellement à en donner toutes les marques à la vue de ce sacré mémorial. On le baise par amour et par tendresse; on se prosterne devant par une humble reconnaissance de la majesté du Sauveur, dont la gloire était;attachée à sa croix.
Lorsque, dans mon Exposition, j'ai parlé de s'incliner devant la croix', j'ai compris sous ce seul mot toutes les autres marques de respect; et j'ai voulu confondre les hérétiques , qui n'oseront imputer à idolâtrie cette humble marque de soumission envers le Sauveur, à la vue du sacré signal où se renferme l'idée et la représentation de toutes ses merveilles. Ce serait un trop grand aveuglement de supprimer devant la croix tous les témoignages des sentiments qu'elle fait naître dans les cœurs; mais si l'on a raison d'en faire paraître quelques-uns, on ne saurait porter trop loin celte démonstration de son respect. De sorte que, d'un côté , c'est une extrême folie de n'oser incliner la tète devant ce précieux monument de la gloire de Jésus-Clirisl; et de l'autre, ce n'en est pas une moindre de n'oser porter son respect jusqu'à la génuflexion et jusqu'au prosternemcnt, puisque Jésus-Christ, à qui se terminent ces actes de soumission, mérite jusqu'aux |)lus grands.
Ou ne pouvait choisir un jour plus propre à lui rendre ces honneurs, que celui du vendredi saint : loul l'appareil de ce jour-là ne tend qu'à faire sen-
1. M'HIh., XVI. 26. — 2. Jos., VII. 6, etc. — 3. Dan., vi. 10. — ■I. Maith., XVI. 24. — j. Gai., vi. U. — 6. Expos, art. v.
tir aux fidèles les merveilles de la mort de Jèsus- Ghrisl; l'Eglise les ramasse toutes en montrant la croix, où, comme dans un langage abrégé, elle nous dit tout ce que le Sauveur a fait pour nous : on les voit toutes dans ce seul signal, et comme d'un coup d'œil : et de môme que ce sacré caractère nous dit comme do la part de Jésus-Christ tout ce qu'il a fait pour nous , nous lui disons de notre côté , par les actes simples de prosternement et du saint baiser, tout ce que nous sentons pour lui : des volumes entiers ne rempliraient pas ce qui est exprimé par ces deux signes : par celui de la croix, qui nous dit loul ce que nous devons à notre Sauveur; et par celui de nos soumissions, qui expriment au dehors loul ce que nous sentons pour lui.
J'ai souvent représenté à ces aveugles chicaneurs, l'honneur que nous rendons en particulier et en public au livre de l'Evangile : on porte les cierges devant, on se lève par honneur quand on le porte au lieu d'où on le fait entendre à loul le peuple; on l'encense, on se lient debout en signe de joie cl d'obéissance, pendant qu'on en fait la lecture; on le donne à baiser, et on témoigne par loul cela son attachement, non pas à l'encre et au papier, mais à la vérité, éternelle qui nous y est représentée. Je n'en ai encore trouvé aucun assez insensé pour accuser ces pratiques d'idolâtrie. Je leur dis ensuite : Qu'est-ce donc que la croix, à votre avis, sinon l'abrégé de l'Evangile; loul l'Evangile dans un seul signal et dans un seul caractère? Pourquoi donc ne la baisera-l-on pas? et si on lui rend celle sorte d'honneur, pourquoi non les autres? pourquoi n'irat-on pas jusqu'à la génullexion, jusqu'au prosternement entier? Je ne sais que Jt'sus, et Jésus crucifié, disait saint Paul' : Voilà tout ce que je sais ramassé et parfaitement exprimé dans la croix comme par une seule lettre : tous les sentiments de piété se réveillant au dedans, me sera-t-il défendu de les produire au dehors dans toute l'étendue que je les ressens, et par tous les signes dont on se sert pour les exprimer? En vérité, mon cher frère, c'est être bien aveugle que de chicaner sur tout cela; il ne faut qu'une seule chose pour confondre ces esprits contentieux; c'est que le culte extérieur n'est qu'un langage pour signifier ce qu'on ressent au dedans. Si donc à la vue de la croix loul ce que je sens pour Jésus-Christ se réveille, pourquoi à la vue de la croix ne donnerais-je pas toutes les marques extérieures de mes sentiments? El cela, qu'estce autre chose que d'honorer la croix comme elle peut être honorée , c'est-à-dire , par rapport et en mémoire de Jésus-Christ crucifié?
Mais de tous les actes extérieurs qu'on fait en présence d'un si saint objet, celui qui lui convient le mieux, c'est la génullexion cl le prosternement: car la croix nous faisant souvenir de colle profonde humiliation de Jésus-Christ jusqu'à la mort, el à la mort de la croix, (jue pouvons-nous employer de plus convenable à la commémoration d'un lel mystère, que la marque la plus sensible d'un profond respect; cl n'cst-il pas juste que tout qenou fléchisse au signal comme au nom de Jésus, et dans les deux et sur la terre , et jusque dans les enfers ; et nonseulement que toute langue confesse en parlant , mais que tout homme en se prosternant, recon-