LETTRE HL DE LEIBNITZ A M"" DE BRINON
MaDA-ME ,
Aussitôt que nous avons appris que ce qu'on avait envoyé autrefois à M. l'évèque de Meaux, touchant la négociation de Neustadt', ne se trouve pas, M. l'abbé Molanus, qui est le premier des théologiens de cet état , et qui a eu le plus de part à cette affaire , y a travaillé de nouveau. J'envoie son écrit à M. l'évèque de Meaux^, et je n'y ai pas voulu joindre mes réflexions; car ce serait une témérité à moi de me vouloir mettre entre deux excellents hommes, dans une matière qui regarde leur profession. Cependant comme vous avez la bonté. Madame, de soulTrir mes discours, qui ne peuvent être recommandables que par leur sincérité, je dirai quelque chose à vous, sur cette belle lettre de M. de Meaux que vous nous avez communiquée, et dont en mon particulier je vous ai une très-grande obligation, aussi bien qu'à cet illustre prélat, qui marque tant de bonté pour moi.
M. de Meaux dit, L « Que ce projet donné à M. » de Neustadt ne lui parut point encore suffisant. » IL Qu'il ne laisse pas d'être fort utile , parce qu'il » faut toujours quelque commencement. III. Que » Rome ne se relâchera jamais d'aucun point de la » doctrine définie par l'Eglise, et qu'on ne saurait » faire aucune capitulation là-dessus. IV. Que la » doctrine définie dans le concile de Trente est » reçue en France et ailleurs par tous les catholi- » ques romains. V. Qu'on peut satisfaire aux pro- » lestants, à l'égard de certains points de disci- » pline et d'explication, et qu'on l'avait fait utile- )' ment en queUiues-uns touchés dans le projet de » M. de Neustadt. » Voilà les propositions substantielles de la lettre de M. de Meaux , que je tiens toutes très-véritables. Il n'y en a qu'une seule encore , dans cette même lettre, qu'on peut mettre en question ; savoir, si les protestants ont eu droit de changer, de leur autorité , quelques rits reçus dans
1 . L'écrit iutitulù liegulœ , dont il a déjà été parlé. a. C'est celui qui a pour titra : CogitPtionns privntce. On l'a donné dans la première partie.
ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE
lout l'Occident. Mais comme elle n'est pas essentielle au point dont il s'agit , je n'y entre pas.
Quant aux cinq propositions susdites, (autant que je comprends l'intention de M. de Neustadl, et de ceux qui ont traité avec lui,) ils ne s'y opposent point, et il n'y a rien en cela qui ne soit conforme à leurs sentiments : surtout la troisième : qu'on pourrait croire contraire à de tels projets d'accommodement, ne leur pouvait être inconnue; M. de Neustadt, aussi bien que M. Molanus et une partie des autres qui avaient traité cette affaire, ayant régenté en théologie dans des universités. On peut dire même qu'ils ont bâti là-dessus; parce qu'ils ont voulu voir ce qu'il était possible de faire entre des gens qui croient avoir raison chacun , et qui ne se départent point de leurs principes; et c'est ce qu'il y a de singulier et de considérable dans ce projet. Ils ne nieront point non plus la première; car ils n'ont regardé leur projet que comme un pourparler; pas un n'ayant charge de son parti de conclure quelque chose. La seconde et la cinquième contiennent une approbation de ce qu'ils ont fait, qui ne saurait manquer de leur plaire. Je conviens aussi de la quatrième; mais elle n'est pas contraire à ce que j'avais avancé. Car quoique le royaume de France suive la doctrine du concile de Trente , ce n'est pas en vertu de la défmition de ce concile , et on n'en peut pas inférer que la nation française ait rétracté ses protestations ou doutes d'autrefois, ni qu'elle ait déclaré que ce concile est véritablement œcuménique. Je ne sais pas même si le roi voudrait faire une telle déclaration , sans une assemblée générale des trois Etats de son royaume; et je prétends que cette déclaration manque encore en Allemagne, même du côté du parti catholique. Cependant il faut rendre cette justice à M. l'évèque de Neustadt, qu'il souhaiterait fort de pouvoir disposer les protestants, et tous les autres, à tenir le concile de Trente pour ce qu'il le croit être, c'est-à-dire, pour universel; et qu'il y eût moyen de leur faire voir qu'ils ont lieu de se contenter des expositions aussi belles et aussi modérées que celles que M. de Meaux en a données, de l'aveu de Rome même. C'est même une chose à laquelle je crois que M. de Neustadt travaille encore effectivement. Il m'avoua d'avoir extrêmement profité de cet ouvrage', qu'il considère comme un des plus excellents moyens de retrancher une bonne partie des controverses.
Mais comme il en reste quelques-unes, où il n'y a pas encore eu moyen de contenter les esprits par la seule voie de l'explication, telle qu'est , par exemple , la controverse de la transsubstantiation , la question est : Si , nonobstant des dissensions sur certains points qu'un parti tient pour vrais et détinis, et que l'autre ne tient pas pour tels, il serait possible d'admettre ou de rétablir la communion ecclésiastique : je dis possible en soi-même d'une possibilité de droit, sans examiner ce qui est à espérer dans le temps et dans les circonstances où nous sommes. Ainsi, il s'agit d'examiner si le schisme pourrait être levé par les trois moyens suivants joints ensemble. Premièrement, en accordant aux protestants certains points de discipline, comme seraient les deux espèces, le mariage des gens d'Eglise, l'usage de la langue vulgaire, etc.; etsecon-