‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 582 sur 631 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

de leibnitz a bossuet.

Monseigneur,

Je voudrais pouvoir m'abstenir d'entrer en matière dans cette lettre : je sens bien qu'elle ne devrait contenir que des marques d'un respect, que je souhaiterais pouvoir porter jusqu'à une déférence entière à l'égard même des sentiments, si cela me paraissait possible : mais je sais que vous préférerez toujours la sincérité aux plus belles paroles du monde , que le cœur désavoue. Ce qui nous a donné de la peine, et particulièrement à M. l'abbé de Lokkum , qui avait fait paraître tant d'ouverture et tant de sincérité, c'est cette réserve scrupuleuse, qu'on remarque. Monseigneur, dans vos lettres et dans la Réponse à son écrit, qui vous a fait éviter l'éclaircissement dont il s'agissait chez nous, sur le pouvoir que l'Eglise a de faire , à l'égard des protestants, ce que le concile de Bàle a fait envers d'autres; quoique d'excellents théologiens de votre parti n'aient point fait les diQîciles là-dessus. M. l'abbé était surpris de voir qu'on donnait un autre tour à la question; comme si nous demandions à vos Messieurs de renoncer aux décisions qu'ils croient avoir été faites, ou de les suspendre à leur propre égard; ce qui n'a été nullement notre intention, non plus que celle des Pères de Bâle n'a été de se départir des décisions de Constance, lorsqu'ils les suspendaient à J'égard des Bohémiens réunis.

Mais nous avons surtout été étonnés de la ma-

nière dont notre sentiment a été pris dernièrement, dans la réplique que j'ai reçue touchanl la réception du concile de Trente en France; comme si nous nous étions engagés à nous soumettre à tous les principes du parti romain , lorsque nous avions dit seulement qu'une réunion raisonnable se devait faire sans obliger l'un ou l'autre parti de se départir par avance de ses principes ou livres symboliques. Je crois que cela vient de ce que l'auteur de cette réplique n'a pas été informé à fond de nos sentiments; puisqu'aussi bien on avait désiré qu'ils ne fussent communiqués qu'aux personnes dont on était convenu. Mais cela étant, il était juste qu'on ne permit point que de si étranges sentiments nous fussent attribués. Je doute que jamais théologien protestant, depuis Mélanchton, soit allé au-delà de cette franchise pleine de sincérité , que M. l'abbé de Lokkum a fait paraître dans cette, rencontre; quoique son exemple ait été suivi depuis de quelques autres du premier rang. Mais ayant fait des réllexions sur vos réponses, il a souvent été en doute du fruit qu'il doit attendre, en cas qu'on s'y arrête. Car étant persuadé autant, suivant ses propres termes, qu'on le pourrait être d'une démonstration de mathématique, que les seules expositions ne sauraient lever toutes les controverses, avant l'éclaircissement qu'on dit attendre d'un concile général; il est persuadé aussi qu'à moins d'une condescendance préalable, qui soit semblable à celle des Pères de Bàle, il n'y a rien à espérer.

Ces sortes de scrupules étaient fort capables de ralentir notre ardeur, pleine de bonne intention, sans votre dernière qui nous a remis en espérance; lorsque vous dites, Jlonseigneur, qu'on ne viendra jamais de votre part à une nouvelle discussion par forme de doute, mais bien par forme d'éclaircissement. J'ai pris cela pour le plus excellent expédient que vous pouviez trouver sur ce sujet. Il n'y a rien de si juste que celte distinction, et rien de si convenable à ce que nous demandons : aussi tous ceux qui entrent dans une conférence, ou même dans un concile, avec certains sentiments dont ils sont persuadés, ne le font pas par manière de doute, mais dans le dessein d'éclaircir et de confirmer leur sentiment; et ce dessein est commun aux deux partis. C'est Dieu qui doit décider la question par le résultat d'un concile œcuménique, auquel on se sera .soumis par avance : et quoique chacun présume que le concile sera pour ce qu'il croit être conforme à la vérité salutaire; chacun est pourtant assuré que ce concile ne saurait faillir, et que Dieu fera à son Eglise la grâce de toucher ceux qui ont ces bons sentiments, pour les faire renoncer à l'erreur lorsque l'Eglise universelle aura parlé. C'était sans doute le sentiment des Pères de Bâle, lorsqu'ils déclarèrent recevoir ceux qui paraissaient animés de cet esprit. Et si vous croyez, Monseigneur, que l'Eglise d'à présent les pourrait imiter après les préparations convenables, nous avouerons que vous aurez jeté un fondement solide de la réunion, sur lequel on bâtira avec beaucoup de succès, suivant votre excellente méthode d'éclaircissement , qui servira à y acheminer les choses. Car plus on diminuera les controverses, et moins celles qui resteront seront capables d'arrêter la réunion effective. Mais si la déclaration préliminaire que je viens de dire

est refusée, nous ne pouvons manquer de juger qu'on a fermé la porte. Car l'ouverture et la condescendance en tout ce qui est loisible, doit être réciproque ; sans cela, le parti qui fait seul les frais des avances se préjudicie; et les particuliers qui font des démarches de leur côté, sans en attendre de proportionnées de l'autre, s'exposent à faire tort à leur parti, ou du moins à en essuyer des reproches, qui ne seront pas sans quelque justice. Aussi ne serait-on pas allé si loin sans des déclarations formelles de quelques éminents théologiens de votre parti, dont il y en a un qui dit en termes exprès dans son écrit : Quod circù paucas quœslionés mimis principales , ubi Tridentini cum aliis confessionibus unio expressa fieri non posset, fieri debeat sallem implicila. Hœc aulem, inquit, in hoc consistit , quàd partes circa difflcuUatem remanentem paratce esse debent illa tandem acceptare quce per legitimum et œcumenicum Concilium decidentur, aut actu decisa esse demonslrabuntur. Intérim utrinque quietabuntur per exemplum unionis sat manifestum inter Slephanum Papam et sanctum Cyprianwn' . Il allègue aussi l'exemple de la France, dont l'union avec Rome n'est pas empêchée par la dissension sur la supériorité du pape ou du concile; et il en infère que nonobstant les contestations moins principales qui pourraient rester, la réunion effective se peut, et, quand tout y sera disposé, se doit faire.

C'est du côté des vôtres qu'on a commencé de faire cette ouverture; et ces messieurs, qui l'ont faite, ont eu raison de croire qu'on gagnerait beaucoup en obtenant une soumission etTective des nations protestantes à la hiérarchie romaine , sans que les nations de la communion romaine soient obligées de se départir de quoi que ce soit, que

1. Leibnitz nous aurait fait plaisir de nommer ces théologiens éminents. U dit sur ce même sujet dans sa lettre h madame de Brinon , du 29 septembre 1691, que plusieurs théologiens graves de la communion romaine sont de son avis ; et il cite une lettre d'un Père Noyelles , qu'on dit avoir été le onzième ou douzième général des Jésuites, qui , selon lui , ne saurait être plus précise. Que le passage latin copié par Leibnitz, soit du Père Noyelles ou d'un autre auteur, il n'est pas possible d'en approuver la décision , qui tout au moins est fort obscure. En effet , il faudrait expliquer quelles sont les questions moins principales dont veut parler cet auteur. S'il met dans ce rang celle de la communion sous les deux espèces , telle qu'elle est agitée par les protestants contre les catholiques, il est certain qu'il se trompe ; et que c'est une question très-importante de savoir si l'Eglise a violé un commandement exprés de Jésus-Christ, et donné un sacrement imparfait, en communiant dans tous les siècles les malades, les solitaires, les enfants, et même assez souvent tes fidèles pendant les persécutions, sous une seule espèce. On peut consulter le Traite de la Communion de M. de Meaux , et la Défense de ce Traité. (Ci-dessus, pages 246 et 2SS.) On ne saurait aussi deviner ce que l'auteur entend par uneréunion implicite. Ce sont là des mots vides de sens ; et je soutiens qu'il ne peut y avoir de réunion entre les catholiques et les protestants , tandis qu'ils seront aussi étrangement divisés qu'ils le sont sur des points de doctrine. TenoDS-nous-en à celui de la communion. Les protestants soutiennent que la communion sous les deux espèces est d'une nécessité indispensable , et que cette nécessite est tellement fondée sur un précepte formel de Jésus-Christ , qu'ils ne peuvent abandonner cette pratique , sans risquer leur salut éternel. Les catholiques croient fermement le contraire, et ont pour eux les décisions de deux conciles œcuméniques. En quoi consistera donc la réunion itnvlicite sur cet article ? On cite l'exemple de saint Cvprien et de saint Etienne ; mais la cause de saint Cvprien était'toute différente de celle des protestants. Le saint m'artyr se trompait sur une question obscurcie par une coutume qu'il trouvait établie : cette question n'avait jamais été agitée ; l'on ne pouvait par conséquent lui opposer Vautorité et la concorde très-parfaite de l'Eglise universelle , suivant l'expression de saint Augustin : d'ailleurs saint Cyprien , en défendant son erreur, ne rompit point l'unité; de sorte qu'il n'avait pas besoin d'être réuni puisqu'il n'avait jamais été séparé. La cause des protestants a tous les caractères opposés. Il est inutile d'entrer dans un plus grand détail sur une matière qui ne peut être raisonnablement contestée, i Edit, de Paris.)

PROJET DE RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES

leur Eglise enseigne ou commande. Ils ont bien jugii qu'il ôUiil plutôt perniis aux protestants de l'aire les difTiciles là-dessus; et que pour eux, c'était une nécessité indispensable de leur oiïrir cela, pour entrer en négociation , et pour donner l'espérance de quelque succès. Si vous ne rejetez point celte thèse , Monseigneur, que nous considérons comme la base de la négociation pacifique, il y aura moyen d'aller bien avant : mais sans cela, nous nous consolerons d'avoir fait ce qui dépendait de nous; et le blâme du schisme restera à ceux qui auront refusé des conditions raisonnables. Peut-être qu'on s'étonnera un jour de leur scrupulosité , et qu'on voudrait acheter pour beaucoup, que les choses fussent remises aux termes qu'on dédaigne d'accepter à présent, sur une persuasion peu sûre de tout emporter sans condition, dont on s'est souvent repenti. La Providence ne laissera pas de trouver son temps quand elle voudra se servir d'instruments plus heureux : Fata ciam invenient. Cependant vous aurez la bonté, Monseigneur, de faire ménager ce qu'on a pris la liberté de vous envoyer sur ce sujet; et M. l'abbé Molanus ne laissera pas d'achever ce qu'il prépare sur votre réponse , où ses bonnes intentions ne paraîtront pas moins que dans son premier Ecrit. Je tâche de le fortifier dans la résolution qu'il a prise d'y mettre la dernière main, malgré la difficulté qu'il y a trouvée, depuis qu'on avait mis en doute, contre son attente, une chose qu'il prenait pour accordée, et qu'il a raison de considérer comme fondamentale dans cette matière. Peut-être que , suivant votre dernier expédient, il se trouvera qu'il n'y a eu que du malentendu; ce que je souhaite de tout mon cœur. Enfin , Monseigneur, si vous allez aussi loin que vos lumières et votre charité le peuvent permettre, vous rendrez à l'Eglise un service des plus grands, et d'autant plus digne de votre application, qu'on ne le saurait attendre aisément d'aucun autre.

Je vous remercie. Monseigneur, de la bonté que vous avez eue de m'assurer les bontés d'une personne aussi excellente que l'est M. l'abbé Bignon, à qui je viens d'écrire sur ce fondement. Il n'a point été marqué de qui est l'Ecrit sur la notion du corps'; mais il doit venir d'une personne qui a médité profondément sur la matière, et dont la pénétration parait assez. J'ai inséré dans ma réponse une de mes Démonstrations sur la véritable estime de la force, contre l'opinion vulgaire; mais sans l'appareil qui serait nécessaire pour la rendre propre à convaincre toutes sortes d'esprits. Je suis avec beaucoup de vénération. Monseigneur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur,

Leidnitz.

Sans date.

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