CHAPITRE III
De la structure du raisonnement.
Le raisonnement ou l'argument est composé de trois propositions et de trois termes.
La première proposition s'appelle simplement proposition ou viajeure.
La seconde s'appelle assomption ou mineure.
La troisième s'appelle conclusion ou conséquence.
Les deux premières s'appellent jomnis.stîs, prxmissse ; parce qu'elles sont les premières, et traînent, pour ainsi dire, la conclusion après elles.
Comme chaque proposition a deux termes , les trois proposilions en auraient six , n'était que chaque terme doit être répété deux fois.
Cette répétition et entrelacement des termes les uns dans les autres, est ce qui fait l'enchaînement des propositions et la force de l'argument. Mais un exemple le fera mieux voir. Prouvons que les apôtres sont dignes de foi, dans ce qu'ils déposent qu'ils ont vu Jésus-Christ ressuscité.
« Tout témoin désintéressé est digne de foi ;
» Or les apôtres sont témoins désintéressés ;
» Donc les apôtres sont dignes de foi. »
11 y a ici trois propositions , dont la plus considérable, c'est-à-dire la conclusion, est la dernière, parce que c'est le résultat du raisonnement, et ce pourquoi il est fait.
La conclusion doit être la même que la question.
On demande si les apôtres sont dignes de foi , on conclut que les apôtres sont dignes de foi ; et si la conclusion est bien tirée, la question est finie.
Mais la conclusion dépend de l'enchaînement des termes, et de la manière dont ils sont posés.
Premièrement, nous avons dit qu'il y a trois termes dans tout argument. Par exemple, dans le nôtre , il se trouvera seulement apôtres clignes de foi; témoins désintéressés : les deux qu'il faut joindre ensemble, et qui doivent, par conséquent, se trouver unis dans la conclusion, c'est apôtres et dignes de foi. Mais, comme leur union n'est pas manifeste par elle-même, on choisit un troisième terme pour rapprocher ces deux-ci ; par exemple , dans notre argument , témoins désintéressés , ce terme s'appelle moyen; parce qu'il unit les deux autres , donl l'un s'appelle le petit extrême , et l'autre le grand extrême : « majus extremum; minus extremum; médius terminus. »
Le petit extrême ou terme le moins étendu , est le sujet de la question ou de la conclusion ; le grand extrême ou terme le plus étendu , en est l'attribut. El on voit que la force du terme moyen est de rapprocher ses extrémités.
Ainsi , dans notre argument, apôtres est le petit extrême ; dignes de foi est le grand ; témoins désintéressés est le milieu qui lie tout.
En effet , si tout témoin désintéressé est croyable , et que les apôtres soient témoins désintéressés , il n'y a plus personne qui puisse nier que les apôtres ne soient croyables.
Dès-là donc que la forme est bonne, il n'y a plus de doute pour la conclusion , et toute la difficulté est dans les prémisses.
Si les prémisses sont vraies manifestement et par elles-mêmes, toute la question est finie; que si elles sont douteuses , il les faut prouver.
Par exemple , dans notre argument , si on niait la majeure : Tout témoin désintéressé est croyable, on la prouverait en disant que tout témoin désintéressé dit la vérité; ce qu'on prouverait encore, en disant qu'il n'y a que l'intérêt qui porte les hommes à trahir leur conscience ; et il serait aisé de mettre tout ceci en forme.
Que si on niait la mineure , que les apôtres sont témoins désintéressés, on la prouverait aisément en montrant que ni les opprobres, ni les tourments , ni la mort, ne les ont pu empêcher de persister dans leur témoignage.
Quelquefois , au lieu de nier, on distingue la proposition: par exemple, au lieu de nier cette majeure : Tout témoin désintéressé est croyable, on peut distinguer, en disant : S'il sait le fait, je l'accorde; .'i'il l'ignore, et qu'il soit trompé, je le nie
Alors la preuve est réduite à montrer que les apôtres ne pouvaient pas ignorer ce qu'ils disaient avoir vu , et avoir touché de leurs mains.
Le syllogisme que nous venons de rapporter est affirmatif , c'est-à-dire que la conclusion est affirmative , mais la structure du syllogisme , dont la conclusion est négative, est la même ; par exemple :
« Nul emporté n'est capable de régner.
» Tout homme colère est emporté :
» Donc nul homme colère n'est capable de régner. »
Ce syllogisme est négatif, et ne diffère de l'affirmatif, qu'en ce cas dans l'affirmatif , où il s'agit d'unir, il faut chercher un moyen qui lie; au lieu que, dans le négatif, il faut chercher un moyen qui sépare : par exemple , dans le dernier argument, emporîf' sépare colère d'avec capable de régner, parce que l'emporté , qui n'est pas maître de lui-même, est encore moins capable d'être le maître des autres.
De cette disposition du terme moyen dépend toute la structure du syllogisme , selon l'ordre naturel; ce terme , joint au grand extrême , fait la majeure; avec le petit, fait la mineure : il ne se trouve jamais dans la conclusion, parce qu'il est pour la produire , et non pour y entrer.
Par là s'aperçoit clairement la force du terme moyen. Dans le syllogisme affirmatif, il appelle premièrement à lui le grand terme dans la majeure ; puis , s'unissant au petit dans la mineure , il les renvoie tous deux , unis par son entremise , dans la conclusion.
Au contraire, dans les syllogismes négatifs, après avoir séparé de soi le grand extrême dans la majeure , il ne reprend le petit dans la mineure , que pour les rendre tous deux incompatibles dans la conclusion.
Voilà comme le terme moyen agit dans les arguments que nous venons de voir, et dans tous ceux donl la conclusion est nette et distincte. Dans les autres , il a toujours à peu près la même disposition ; et partout c'est en lui seul que consiste le fort de l'argument.
Au reste, quoique les prémisses, c'est-à-dire la majeure et la mineure, gardent entre elles une espèce d'ordre naturel , la force de l'argument ne
DE LA TROISIÈME OPÉRATION DE L'ESPRIT
laisse pas de subsister quand on les transpose, comme il paraîtra clairement, en faisant cette transposition dans les arguments que nous avons faits.