CHAPITRE XVII
De l'argument probable.
Les arguments sont certains et démonstratifs, quand les causes ou les effets sont connus et nécessaires ; quand ils ne le sont pas , l'argument n'est que probable.
C'est argument est donc « celui qui se fait en » matières coritingentes , et qui ne sont connues » qu'en partie; et il s'y agit de prouver, non que ') la chose est certaine, ce qui répugne à la na- )i ture de cette matière; mais qu'elle peut arriver » plutôt qu'une autre. » Ainsi, il est vraisemblable qu'ayant l'avantage du poste , et au surplus des forces égales, vous battrez l'ennemi; mais ce n'est pas chose certaine.
Ce genre d'argument est le plus fréquent dans la vie ; car les pures démonstratives ne regardent que les sciences. L'argument vraisemblable ou conjectural est celui qui décide les affaires , qui préside, pour ainsi parler, à toutes les délibérations.
Par ces jugements vraisemblables , on juge s'il faut faire la paix ou la guerre, hasarder la bataille ou la refuser, donner ou ôter les emplois à celuici plutôt qu'à l'autre.
Car, dans ces affaires et en toute autre, il s'agit de choses qui ont tant de causes mêlées qu'on ne peut prévoir avec certitude ce qui résultera d'un si grand concours.
Il est donc d'une extrême importance d'apprendre à bien faire de tels raisonnements, sur lesquels est fondée toute la conduite.
La règle qu'il faut suivre, est de chercher toujours la certitude; autrement on accoutume l'esprit à l'erreur.
La difficulté est de trouver la certitude dans une matière purement contingente , et qui n'est pas bien connue. On le peut pourtant par ce moyen.
La première chose qu'il faut faire est de s'assurer de la possibilité de ce qu'on avance; car il peut être douteux si une chose est ou sera, quoique la possibilité en soit certaine.
Par exemple , nous avons vu depuis peu dans notre Histoire-, le conseil de guerre tenu par les Impériaux, pour aviser s'ils poursuivraient Bon-
t. Ci- dessus, diap. xiv.
■2. Abvigide l'Histoire de France, pour le Dau|ilun, livre XV, an. 152i.
nivet, qui se retirait devant eux. La première chose que devaient faire le duc de Bourbon et le marquis de Pesquaire, qui étaient d'avis de le combattre , était d'établir la possibilité de le vaincre : ce qui se peut faire ordinairement par des raisons indubitables.
Secondement , il faut établir et recueillir les faits constants, c'est-à-dire les circonstances dont on peut être assuré, telles que sont , dans l'affaire que nous avons prise pour exemple, le nombre des soldats de part et d'autre, le désordre et le découragement dans l'armée de Bonnivet, avec l'imprudence de ce général , une rivière à passer devant des ennemis pour le moins aussi forts que lui , et autres semblables. Ce qui oblige à établir avant toutes choses , ces faits certains , et à en recueillir le plus grand nombre qu'on peut, c'est que pour bien raisonner, il faut que ce qui est certain serve de fondement pour résoudre ce qui ne l'est pas.
Jusqu'ici on peut trouver la certitude entière; car, comme nous avons dit, la possibilité peut être montrée par des raisons convaincantes, et on peut s'assurer de plusieurs faits par le témoignage des sens.
Avec toutes ces précautions, la matière demeure incertaine ; car il ne s'ensuit pas que la chose doive être parce qu'elle est possible ; et comme , outre les circonstances connues, il y en a qui ne le sont pas, l'affaire est toujours douteuse.
Parmi les raisons de douter, voici un troisième moyen de tendre à la certitude ; c'est qu'encore qu'on ne connaisse pas certainement la vérité , on peut connaître certainement qu'il y a plus de raison d'un côté que d'autre.
Jusqu'à ce qu'on ait trouvé cette espèce de certitude , un esprit raisonnable demeure toujours irrésolu, parce qu'on ne doit se résoudre à un parti plutôt qu'à un autre , qu'autant qu'on a découvert où il y a plus de raison.
Il parait donc que tout argument tend de soi à la certitude. La démonstration y tend, parce qu'elle montre clairement la vérité. L'argument probable y tend, parce qu'il montre où il y a plus de raison. C'était la règle de Socrate : « Cela, » dit-il, « n'est » pas certain, mais je le suivrai, jusqu'à ce qu'on )) m'ait montré quelque chose de meilleure. »
Que si ce principe est reçu dans les matières de science , comme en effet Socrate l'y emploie souvent , quoiqu'on n'y puisse trouver la certitude absolue ; à plus forte raison aura-l-il lieu dans les matières où il n'y a que des conjectures et des apparences.
En appliquant ce principe aux entreprises qu'on veut se persuader, ou déconseiller, il est vrai que l'événement est douteux ; mais , au défaut de la certitude de l'événement, on y peut trouver la certitude ou de la plus grande facilité ou du moindre inconvénient.
Ainsi, dans les hasards du jeu, celui-là raisonne juste qui sait prendre le parti où il y a quatre contre trois, c'est-à-dire quatre moyens d'un côté contre trois de l'autre.
Il en est de même dans les affaires, qui sont une espèce de jeu mêlé d'adresse et de hasard. Il est certain que le côté où il y a le plus de facilité et le moins d'inconvénient doit prévaloir; par exemple,
DE LA TROISIÈME OPERATION DE L'ESPRIT
dans le conseil dont nous parlons, le duc de Bourbon pouvait montrer qu'il n'y avait nul inconvénient dans l'attaque qu'il proposait, et qu'il y avait beaucoup de facilité.
Ainsi, l'argument probable dans une entreprise, peut être appelé dcmonstration de la plus grande facilité, et des moindres inconvénients.
La certitude qu'on trouve en ce genre n'est pas celle qui nous assure de l'événement, mais celle qui nous assure d'avoir bien choisi les moyens.
En ce cas, le succès peut être incertain ; mais la conduite est certaine; parce qu'on fait toujours bien quand on choisit le meilleur parmi tout ce qui peut être prévu.
De cette manière de raisonner résultent deux choses : l'une qu'on n'entreprend rien témérairement; l'autre qu'on ne juge point par l'événement.
Ajoutons-en une troisième, que quiconque raisonne ainsi parle sûrement, le faux n'a point de lieu dans ses discours; il ne songe pas à éblouir l'esprit par de vaines espérances, encore moins à divertir Tes oreilles par des jeux de mots; il parle d'affaires gravement, il va au fond, il est solide.