CHAPITRE PREMIER
DE L'AME HUMAINE
continuer à imaginer ; et cela c'est voir encore en quelque façon la chose même telle que je la voyais , lorsqu'elle était présente à mes yeux.
Ainsi nous pouvons dire en général qu'imaginer une chose, c'est continuer de la sentir, moins vivement toutefois et d'une autre sorte que lorsqu'elle était actuellement présente aux sens extérieurs.
De là vient qu'en imaginant un objet , on l'imagine toujours d'une certaine grandeur, d'une certaine figure , avec de certaines qualités sensibles , particulières et déterminées : par exemple , blanche ou noire , dure ou molle , froide ou chaude ; ot cela en tel ou en tel degré , c'est-à-dire plus ou moins, et ainsi du reste.
Il faut soigneusement observer qu'en imaginant, nous n'ajoutons que la durée aux choses que les sens nous apportent. Pour le reste l'imagination , au lieu d'y ajouter, le diminue ; les images qui nous restent de la sensation , n'étant jamais aussi vives que la sensation elle-même.
Voilà ce qui s'appelle imaginer. C'est ainsi que l'âme conserve les images des objets qu'elle a sentis : et telle est enfin cette faculté qu'on appelle iviaginalive.
Et il ne faut pas oublier que lorsqu'on l'appelle sens intérieur, en l'opposant à l'extérieur, ce n'est pas que les opérations de l'un et de l'autre sens ne se fassent au dedans de l'àme. Mais, comme il a été dit, c'est premièrement, que les organes des sens extérieurs sont au dehors , par exemple , les yeux, les oreilles, la langue, et le reste; au lieu qu'il ne paraît point au dehors d'organe qui serve à imaginer : et secondement, que quand on exerce les sens extérieurs, on se sent actuellement frappé par l'objet corporel qui est au dehors, et qui pour cela doit être présent; au lieu que l'imagination est affectée de l'objet, soit qu'il soit ou qu'il ne soit pas présent, et même quand il a cessé d'être absolument , pourvu qu'une fois il ait été bien senti. Ainsi je ne puis voir ce triangle dont nous parlions, qu'il ne soit actuellement présent ; mais je puis l'imaginer, même après l'avoir effacé ou éloigné de mes yeux.
Voilà ce qui regarde les sens, tant intérieurs qu'extérieurs, et la différence des uns et des autres.