CHAPITRE X
Plusieurs exemples d'idées claires et obscures.
Pour exercer notre esprit à entendre ces idées , il est bon de s'en proposer un assez grand nombre de toutes les sortes , et de nous accoutumer à les distinguer les unes d'avec les autres.
\)a côté de notre àme, nous avons une idée
très-nette de toutes nos opérations. Ces mots , « sentir, imaginer, entendre , affirmer, nier, dou- » ter, raisonner, vouloir, » et les autres, nous expriment quelque chose très-bien entendu, et que nous expérimentons en nous-mêmes.
Si je dis qu'un homme est colère, qu'il est doux, qu'il est hardi ou timide; les passions que je veux exprimer en lui me sont très-connues.
Si je dis aussi qu'il est savant ou ignorant, qu'il est musicien, géomètre, arithméticien, astronome , ce que je mets en lui par ces termes m'est très-connu.
De même en disant qu'il est vertueux, qu'il est sobre, qu'il est juste, qu'il est courageux, qu'il est prudent , qu'il est libéral ; ou , au contraire , qu'il est vicieux, injuste et déraisonnable, gourmand , téméraire , avare ou prodigue ; ce que je lui attribue est intelligible de soi.
Du côté des corps, je trouve en moi beaucoup d'idées très-distinctes. Il n'y a rien que de trèsclair dans les idées qui me représentent le corps comme « étendu en longueur, largeur et profon- » deur ; » la figure comme le « terme du corps ; » chaque figure en particulier selon sa nature propre : par exemple, le triangle comme une figure terminée de trois lignes droites; le cercle, comme une figure terminée d'une seule ligne qui environne le centre ; le centre , comme le point du milieu également distant de chaque point de la circonférence, et ainsi des autres.
Dans les nombres, dans les mesures, dans les raisons , dans les proportions , ce qui est marqué du côté des objets est intelligible de soi , et ne peut être ignoré, si peu qu'on y pense.
Quand je parle des végétaux ou des animaux, ce que j'entends par ces termes est intelligible de soi, et se trouve clairement dans les objets mêmes. Les végétaux sbnt des corps qui croissent par une secrète insinuation; les animaux sont des substances , qui , frappées de certains objets , se meuvent selon ces objets, de côté ou d'autre , par un principe intérieur. Tout cela est clair et intelligible.
Voilà peut-être assez d'idées claires. Nous avons déjà rapporté un grand nombre d'idées confuses. Une telle plante a la vertu d'attirer du cerveau de telles humeurs , d'en chasser d'autres de l'estomac ou des entrailles, de favoriser la digestion, de rabaisser ou de dissiper les vapeurs de la rate, de peur qu'elles n'offusquent le cerveau , et ainsi des autres. Cette plante ou ce minéral a une qualité propre à guérir un tel mal, ou à faire un tel effet : voilà des idées confuses , qui disent bien ce qui se fait par le moyen de ces minéraux ou de ces plantes , mais qui ne montrent rien de distinct dans les plantes mêmes.
Ainsi , quand nous disons chaud et froid , doux et amer, de bonne ou de mauvaise odeur, nous proposons , à la vérité , ce qui est très-clair, que le feu ou la glace, quand je m'en approche, me font dire : J'ai chaud , ou j'ai froid , et me causent des sensations que j'explique par ces paroles. .Je vois aussi qu'il faut bien qu'il y ail dans le feu et dans la glace quelque chose qui les rende propres à me causer de tels sentiments : mais cette chose , soit que je l'exprime par le terme générique de
DE LA PREMIERE OPERATION DE L'ESPRIT
vertu, de qualité, de faculté, de puissance, ou par le terme spécifique de chaleur ou de froideur, est une chose à chercher, et que je n'entends pas encore.
En un mot , ma sensation et la chose d'où elle me vient, me sont connues; ce qu'il y a dans l'objet qui donne lieu à la sensation, ne l'est pas.
Il en est de même des termes qui répondent aux autres sensations. Je conçois ce que je sens, quand je dis que cette liqueur est douce ou amère; j'appelle douceur et amertume ce qu'il y a dans cette liqueur, qui me cause mes sentiments. Mais ces termes ne m'expliquent rien distinctement, dans l'objet qu'ils me représentent, et je suis encore à chercher ce qui le rend tel.
Il faut peut-être juger de même des termes qui signifient les couleurs. Car, si être coloré de telle ou de telle sorte, n'est autre chose, selon Aristote', aussi bien que selon Démocrite et Epicure, que de renvoyer dilïéromment les rayons d un corps lumineux, il s'ensuit que ce terme do blanc ou de noir, nous marque, à la vérité, très-distinctement ce que nous sentons en nous-mêmes, et nous fait aussi très-bien entendre qu'il y a quelque chose dans la neige qui nous la fait appeler blanche ; c'est ce que j'appelle blancheur; et j'ai raison de donner un nom à cette propriété de la neige, quelle qu'elle soit : mais je ne sais pas encore ce que c'est, et je ne le saurai jamais, si je ne puis pénétrer auparavant quelles sortes de réflexions souffrent les rayons du soleil , en donnant sur le corps blanc.
Ceux donc qui diraient que la chaleur n'est pas dans le feu, ni la froideur dans la glace, ni l'amertume dans l'absinthe, ni la blancheur dans la neige, parleraient fort impertinemment. Pour parler correctement, il faut dire que ce que ces mots signifient, se trouve certainement dans tous ces sujets ; mais que ces mots n'expliquent pas précisément ce que c'est, et que c'est chose à examiner.