‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 250 sur 609 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La vie et le ministère prophétique, les jugements de Dieu déclarés par les prophéties.

Il n'y a rien de plus remarquable, dans l'histoire du peuple de Dieu, que ce ministère des prophètes. On voit des hommes séparés du reste du peuple par une vie retirée, et par un habit particulier'"; ils ont des demeures où on les voit vivre dans une espèce de communauté, sous un supérieur que Dieu leur donnaif*. Leur vie pauvre et pénitente était la figure de la mortification, qui devait être annoncée dans l'Evangile. Dieu se communiquait à eux d'une façon particulière , et faisait éclater aux yeux du peuple cette merveilleuse communication; mais jamais elle n'éclatait avec tant de force que durant les temps du désordre où il semblait que l'idolâtrie allait abolir la loi de Dieu. Durant ces temps malheureux, les prophètes faisaient retentir de tous côtés , et de vive voix et par écrit, les menaces de Dieu, et le témoignage qu'il rendait à sa vérité. Les écrits qu'ils faisaient étaient entre les mains de tout le peuple , et soigneusement conservés en mémoire perpétuelle aux siècles futurs'. Ceux du peuple qui demeuraient fidèles à Dieu s'unissaient à eux, et nous voyons même qu'en Israël, où régnait l'idolâtrie, ce qu'il y avait de fidèles célébrait avec les prophètes le

1. n'. Rcj., XVI!, 6, 7 et seq. — 2. Tob., I, 5, 6, 7. — 3. Idem, Ii , 12, 21 , 2-2. — i. IV. Reg.. xvii. 19; xxiii, 26, 27; //. Par., xxxvT. 15 ; Jer., xxrx, 19. — 5. /. Reg.. xxviii. 1-i ; III. Reg., xix, 19; IV. Reg., 1.8; M.. XX, 2; Zart., xm, 4. — 6. f. A'i;5.,x, 10; xix, 19, 20; ///. Reg., xviii; IV. Reg., il, 3, 15, 18, 19, 25; iv, 10, 38 ; \i, 1, 2. — 7. £xod..xvu, 14; Is., xxx, 8; xxxiv, 16; Jer., xxii, 30; xxvi. 2; xxx\T. 11; II. Par., xxxvi, 22; I. Esd., i, 1; Dan., ix,2.

DISCOUR» SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

sabbat et les fêtes lUablies par la loi de Moïse*. G'étail eux qui encourageaient les gens de bien à demeurer fermes dans l'alliance. Plusieurs d'eux ont soulfert la mort; et on a vu à leur exemple, dans les temps les plus mauvais , c'est-à-dire dans le règne même de Manassès^, une infinité de fidèles répandre leur sang pour la vérité, en sorte qu'elle n'a pas été un seul moment sans témoignage.

Ainsi la société du peuple de Dieu subsistait toujours : les prophètes y demeuraient unis ; un grand nombre de fidèles persistait hautement dans la loi de Dieu avec eux, et avec les pieux sacrificateurs qui persistaient dans les observances que leurs prédécesseurs, à remonter jusqu'à Aaron , leur avaient laissées. Dans les règnes les plus impies, tels que furent ceux d'Achaz et de Manassès, Isaïe elles autres prophètes ne se plaignaient pas qu'on eût interrompu l'usage de la circoncision, qui était le sceau de l'alliance, et dans laquelle était renfermée, selon la doctrine de saint Paul, toute l'observance de la loi. On ne voit pas non plus que les sabbats et les autres fêtes fussent abolis; et si Achaz ferma durant quelque temps la porte du temple, et qu'il y ait eu quelque interruption dans les sacrifices , c'était une violence qui ne fermait pas pour cela la bouche de ceux qui louaient et confessaient publiquement le nom de Dieu : car Dieu n'a jamais permis que cet-te voix fût éteinte parmi son peuple^; et quand Aman entreprit de détruire l'héritage du Seigneur, changer ses promesses et faire cesser ses louanges', on sait ce que Dieu fil pour "l'empêcher. Sa puissance ne parut pas moins lorsque Anliochus voulut abolir la religion. Que ne dirent point les prophètes à Achaz et à Manassès, pour soutenir, la vérité de la religion et la pureté du culte? Les paroles des Voyants qui leur parlaient, au nom du Dieu d'Israël étaient écrites , comme le remarque le texte sacré , dans l'histoire de ses rois ^. Si Manassès en fut touché, s'il fit pénitence , on ne peut douter que leur doctrine ne tînt un grand nombre de fidèles dans l'obéissance de la loi ; et le bon parti était si fort, que dans le jugement qu'on portait des rois après leur mort, on déclarait ces rois impies indignes du sépulcre de David et de leurs pieux prédécesseurs. Car encore qu'il soit écrit qu'Achaz fut enterré dans la cité de David , l'Ecriture marque expressément qu'on ne le reçut pas dans le sépulcre des rois d'Israël'^. On n'excepta pas Manassès de la rigueur de ce jugement, encore qu'il eût fait pénitence; pour laisser un monument éternel de l'horreur qu'on avait eue de sa conduite. Et afin qu'on ne pense pas que la multitude de ceux qui adhéraient publiquement au culte de Dieu avec les prophètes fût destituée de la succession légitime de ses pasteurs ordinaires , Ezéchiel marque expressément, en deux endroits, les sacrificateurs et les lévites enfants de Sadoc , qui , dans les temps d'égarement, avaient persisté dans l'observance des cérémonies du sanctuaire'' .

Cependant, malgré les prophètes, malgré les prêtres fidèles et le peuple uni avec eux dans la

1. IV. Iteg-, IV, 23. — 2. Jilcm, xxi, 10. — 3. //. Par., xxviii, 2i. — 4. Eitli., XIV. '.i. 5. //. Par., xxxiii, iH. — ù. Uem, XXVIII, -n 1. Il-.ech., XLiv, 15; xi.viii, H.

pratique do la loi, l'idolâtrie qui avait ruiné Israël entraînait, souvent, dans Juda même, et les princes et le gros du peuple. Quoique les rois oubliassent le Dieu de leurs pères , il supporta longtemps leurs iniquités , à cause de David son serviteur. David est toujours présent à ses yeux. Quand les rois enfants de David suivent les bons exemples de leur père. Dieu fait des miracles surprenants en leur faveur; mais ils sentent, quand ils dégénèrent, la force invincible de sa main, qui s'appesantit sur eux. Les rois d'Egypte , les rois de Syrie, et surtout des rois d'Assyrie et de Babylone servent d'instrument à sa vengeance. L'impiété s'augmente , et Dieu suscite en Orient un roi plus superbe et plus redoutable que tous ceux qui avaient paru jusqu'alors : c'est Nabuchodonosor, roi de Babylone, le plus terrible des conquérants. Il le montre de loin aux peuples et aux rois comme le vengeur destiné à les punir'. 11 approche, et la frayeur marche devant lui. Il prend une première fois Jérusalem et transporte à Babylone une partie de ses habitants-. Ni ceux qui restent dans le pays, ni ceux qui sont transportés, quoique avertis les uns par Jérémie , et les autres par Ezéchiel , ne font que pénitence. Ils préfèrent à ces saints prophètes des prophètes qui leur prêchaient des illusions^, et les flattaient dans leurs crimes. Le vengeur revient en Judée, et le joug de Jérusalem est aggravé ; mais elle n'est pas tout à fait détruite. Enfin l'iniquité vient à son comble; l'orgueil croît avec la faiblesse, et Nabuchodonosor met tout en poudre*.

Dieu n'épargna pas son sanctuaire. Ce beau temple, l'ornement du monde, qui devait être éternel si les enfants d'Israël eussent persévéré dans la piété % fut consumé par le feu des Assyriens. C'était en vain que les Juifs disaient sans cesse : /(' temple de Dieu , le temple de Dieu, le temple de Dieu est parmi nous " ; comme si ce temple sacré eût dû les protéger tout seul. Dieu avait résolu de leur faire voir qu'il n'était point attaché à un édifice de pierre , mais qu'il voulait trouver des cœurs fidèles. Ainsi il détruisit le temple de Jérusalem ; il en donna le trésor au pillage; et tant de riches vaisseaux , consacrés par des rois pieux furent abandonnés à un roi impie.

Mais la chute du peuple de Dieu devait être l'instruction de tout l'univers. Nous voyons en la personne de ce roi impie, et ensemble victorieux, ce que c'est que les conquérants. Ils ne sont pour la plupart que des instruments de la vengeance divine. Dieu exerce par eux sa justice , et puis il l'exerce sur eux-mêmes. Nabuchodonosor revêtu de la puissance divine , et rendu invincible par ce ministère , punit tous les ennemis du peuple de Dieu. Il ravage les Iduméens , les Ammonites et les Moabites; il renverse les rois dé Syrie; l'Egypte , sous le pouvoir de laquelle la Judée avait tant de fois gémi , est la proie de ce roi superbe , et lui devient tributaire' : sa puissance n'est pas pas moins fatale à la Judée même , qui ne sait pas profiter des délais que Dieu lui donne. Tout tombe; tout est abattu par la justice divine, dont Nabu-

1. Jer., XXV, de. ; Ezech., xxvi, etc. — 2. IV. Reg-, xxiv, 1 ; //. Pur., xxxvi, 5, 6. — 3. .1er., xiv. U. — 4. 71'. Reg., xxv. — 6. III. neg.,ix, 3; IV. Reg., xxi, 7, 8. — 6. Jer., vii,4. —7. IV. Hcg.. XXIV, 7.

SECONDE PARTIE. — DE LA SUITE DE LA RELIGION

chodonosor est le ministre : il tombera à son tour ; et Dieu , qui emploie la main de ce prince pour châtier ses enfants et abattre ses ennemis , le réserve à sa main toute-puissante.

Page 1