‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 278 sur 609 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Réftcxions particulières sur la conversion des Gentils. Profond conseil de Dieu, qui les voulait convertir par la croix de Jésus-Clirist. Raisonnement de saint Paul sur cette manière de les convertir.

Cette conversion des Gentils était la seconde chose qui devait arriver au temps du Messie, et la marque la plus assurée de sa venue. Nous avons vu comme les prophètes l'avaient clairement prédite; et leurs promesses se sont vérifiées dans les temps de Notre Seigneur. Il est certain qu'alors seulement, et ni plus tôt ni plus tard, ce que les philosophes n'ont osé tenter, ce que les prophètes ni le peuple juif lorsqu'il a été le plus protégé et le plus fidèle n'ont pu faire , douze pêcheurs, envoyés par Jésus-Christ et témoins de sa résurrection, l'ont accompli. C'est que la conversion du monde ne devait être l'ouvrage ni des philosophes ni même des prophètes : il était réservé au Christ, et c'était le fruit de sa croix.

Il fallait à la vérité que ce Christ et ses apôtres sortissent des Juifs, et que la prédication de l'Evangile commençât à Jérusalem. « Une m'onta- » gne élevée devait paraître dans les derniers » temps, » selon Isaïe' : c'était l'Eglise chrétienne. '< Tous les Gentils y devaient venir, et plusieurs n peuples devaient s'y assembler. En ce jour le » Seigneur devait seul être élevé, et les idoles de- » valent être tout à fait brisées^ « Mais Isaïe, qui a vu ces choses , a vu aussi en même temps que « la loi qui devait juger les Gentils sortirait » de Sion, et que la parole du Seigneur, qui de- « vail corriger les peuples , sortirait de Jérusai> leni"; » ce qui a fait dire au Sauveur que (( le » salut devait venir des Juifs". » Et il était convenable que la nouvelle lumière dont les peuples plongés dans l'idolâtrie devaient un jour être éclairés, se répaudît par tout l'univers du lieu où elle

\. Mnlth., XXVII, 25. — 2. Joan., xix, J5. — 3. Rom., xi, 25,20.— i Js., 11, 2. — 5. idem,% 3, 17, 18. - 0. Ibii., 3, i. — 1. Joan.,

avait toujours été. C'était eu Jésus-Christ , fils de David et d'Abraham, que toutes les nations devaient être bénies et sanctifiées. Nous l'avons souvent remarqué. Mais nous n'avons pas encore observé la cause pour laquelle ce Jésus souffrant, ce Jésus crucifié et anéanti, devait être le seul auteur de la conversion des Gentils , et le seul vainqueur de l'idolâtrie.

Saint Paul nous a expliqué ce grand mystère au premier chapitre de la première Epitre aux Corinlhieus; et il est bon de considérer ce bel endroit dans toute sa suite. « Le Seigneur, dit-il ' , m'a en- » voyé prêcher l'Evangile , non par la sagesse , » et par le raisonnement humain , de peur de >) rendre inutile la croix de Jésus-Christ; car la » prédication du mystère de la croix est folie à » ceux qui périssent, et ne paraît un elTet de la ■' puissance de Dieu qu'à ceux qui se sauvent,

■ c'est-à-dire à nous. En effet, il est écrit- : Je

■ détruirai la sagesse des sages et je rejetterai la

■ science des savants. Où sont maintenant les ■> sages? où sont les docteurs? que sont devenus ■■ ceux qui recherchaient les sciences de ce siècle? " Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ■> ce monde? » Sans doute , puisqu'elle n'a pu tirer les hommes de leur ignorance. Mais voici la raison que saint Paul en donne. C'est que « Dieu voyant » que le monde avec la sagesse humaine ne l'avait I) point reconnu par les ouvrages de sa sagesse, » c'est-à-dire par les créatures qu'il avait si bien ordonnées, il a pris une autre voie, et « a résolu » de sauver ses fidèles par la folie de la prédica- » tion^, » c'est-à-dire par le mystère de la croix, où la sagesse humaine ne peut rien comprendre.

Nouveau et admirable dessein de la divine Providence! Dieu avait introduit l'homme dans le monde, où, de quelque côté qu'il tournât les yeux, la sagesse du Créateur reluisait dans la grandeur, dans la richesse et dans la disposition d'un si bel ouvrage. L'homme cependant l'a méconnu : les créatures qui se présentaient pour élever notre esprit plus haut, l'ont arrêté : l'homme aveugle et abruti les a servies ; et non content d'adorer l'œuvre des mains de Dieu, il a adoré l'œuvre de ses propres mains. Des fables, plus ridicules que celles que l'on conte aux enfants, ont fait sa religion : il a oublié la raison ; Dieu la lui veut faire oublier d'une autre sorte. Un ouvrage dont il enleudait la sagesse ne l'a point touché; un autre ouvrage lui est présenté, où son raisonnement se perd , et où tout lui paraît folie : c'est la croix de Jésus-Christ. Ce n'est point en raisonnant qu'on entend ce mystère; c'est « en captivant -son intel- » ligence sous l'obéissance de la foi; » c'est « en » détruisant les raisonnements humains , et toute " hauteur qui s'élève contre la scieace de Dieu*. »

En effet, que comprenons-nous dans ce mystère où le Seigneur de gloire est chargé d'opprobres ; où la Sagesse divine est traitée de folie ; où Celui qui , assuré en lui-même de sa naturelle grandeur, '< n'a pas cru s'attribuer trop quand il s'est dit ■légal à Dieu, s'est anéanti lui-même jusqu'à

■ prendre la forme d'esclave , et à subir la mort • de la croix'? » Toutes nos pensées se confon-

1. /. Cor., I, n, 18, 10, 20. — 2. /«., xxix, U; xxxm, 18. — i I. Cor., I, 21. — i. H. Cor., x, 4, 5, — 5. Philipp., ii, 7. 8.

dent; et, cornme disait saint Paul, il n'y a rien qui paraisse plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairés d'en-haut.

Tel était le remède que Dieu préparait à l'idolâtrie. Il connaissait l'esprit de l'iiomme et il savait que ce n'était pas par raisonnement qu'il fallait détruire une erreur que le raisonnement n'avait pas établie. Il y a des erreurs où nous tombons en raisonnant ; car l'homme s'embrouille souvent à force de raisonner : mais l'idolâtrie était venue par l'extrémité opposée ; c'était en éteignant tout raisonnement, et en laissant dominer les sens qui voulaient tout revêtir des qualités dont ils sont touchés. C'est par là que la divinité était devenue visible et grossière. Les hommes lui ont donné leur figure, et ce qui était plus honteux encore, leurs vices et leurs passions. Le raisonnement n'avait point de part à une erreur si brutale. C'était un renversement du bon sens, un délire, une frénésie. Raisonnez avec un frénétique et contre un homme qu'une fièvre ardente fait -extravaguer, vous ne faites que l'irriter et rendre le mal irrémédiable : il faut aller à la cause redresser le tempérament et calmer les humeurs dont la violence cause de si étranges transports. Ainsi ce ne doit pas être le raisonnement qui guérisse le délire de l'idolâtrie. Qu'ont gagné les philosophes avec leurs discours pompeux , avec leur style sublime , avec leurs raisonnements si artificieusement arrangés? Platon, avec son éloquence qu'on a crue divine, a-t-il renversé un seul autel où ce's monstrueuses divinités étaient adorées ! Au contraire , lui et ses disciples, et tous les sages du siècle ont sacrifié au mensonge : « Ils se sont perdus dans leurs pen- 1) sées ; leur cœur insensé a été rempli de ténèbres, » et sous le nom de sages qu'ils se sont donné, ils » sont devenus plus fous que les autres', » puisque , contre leurs propres lumières, ils ont adoré les créatures.

N'est-ce donc pas avec raison que saint Paul s'est écrié dans notre passage- : « Où sont les » sages, où sont les docteurs? Qu'ont opéré ceux » qui recherchaient les sciences de ce siècle? » ont-ils pu seulement détruire les fables de l'idolâtrie? ont-ils seulement soupçonné qu'il faillit s'opposer ouvertement à tant de blasphèmes , et soultrir, je ne dis pas le dernier supplice , mais le moindre affront pour la vérité? Loin de le faire, « ils ont retenu la vérité captive % » et ont posé pour maxime qu'en matière de religion il fallait suivre le peuple; le peuple, qu'ils méprisaient tant , a été leur règle dans la matière la plus importante de toutes, et où leurs lumières semblaient le plus nécessaires. Qu'as-tu donc servi, ô philosophie? Dieu n'a-t-il pas convaincu « de folie la « sagesse de ce monde? » comme nous disait saint Paul*. « N'a-t-il pas détruit la sagesse des sages , » et montré l'inutilité de la science des savants? »

C'est ainsi que Dieu a fait voir, par expérience, que la ruine de l'idolâtrie ne pouvait pas être l'ouvrage du seul raisonnement humain. Loin de lui commettre la guérison d'une telle maladie , Dieu a achevé de le confondre par le mystère de

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