CHAPITRE XXXV
Comment nous connaissons les choses qui différent seulement en nombre.
Nous venons de dire que toutes nos idées sont universelles , et que nous n'en avons point qui représentent les choses selon leurs diflërences numériques. Si cela était, dira-t-on, nous ne pourrions entendre les individus de cette même espèce dont nous n'aurions aucune idée; ce qui est ridicule à penser.
Pour répondre à cette objection , il faut dire de quelle manière nous entendons les individus de chaque espèce.
Premièrement, nous savons que tout ce qui existe, tout ce qui peut être désigné ou de la main, ou des yeux , ou de l'esprit , est un seul individu' et non pas deux ; étant aussi impossible qu'une chose en soit deux, ou qu'une chose soit plus qu'elle n'est, qu'il est impossible qu'elle ne soit pas ce qu'elle est.
Nous savons donc déjà que tout individu est un en lui-même, et, pour entendre cela, nous avons seulement besoin d'avoir une idée distincte de l'unité de tous les êtres.
Mais cette idée qui nous fait entendre qu'un tel individu n'est pas un autre , ne nous marque pas distinctement en quoi ces individus diffèrent.
Il faut donc joindre à cela lyie ou plusieurs qualités qui se trouvent rassemblées en chaque individu et qui en font le propre caractère; tels que sont en un homme la couleur du teint ou des cheveux, la taille, les traits du visage, les habits mêmes quelquefois. Car nous connaissons si peu ce qui fait la différence des individus, que souvent nous ne la sentons que par les choses qu'on leur
attache au dehors, comme on se servit d'un ruban pour discerner Phares et Zara , enfants de Juda , qui venaient au monde par un même enfantement'.
Tout cela n'est point proprement avoir une idée d'un tel individu; mais c'est ramasser ensemble plusieurs idées , ou plutôt plusieurs images venues des sens, sous lesquelles nous renfermons cet individu, de peur que la connaissance ne nous en échappe.
Elle nous échappe pourtant malgré nous , dans les choses qui sont si semblables, que nous n'y remarquons nulle différence : d'oii nous avons déjà inféré que le fond même de la distinction nous est inconnu.
Et nous ne connaissons pas mieux notre propre différence numérique, que celle des autres : je ne puis mieux me représenter moi-même à moi-même, qu'en considérant quelque chose qui n'est pas moi-même , mais qui me convient , par exemple quelque pensée. Je suis celui qui pense à présent telle et telle chose , et qui suis très-assuré qu'un autre ne peut pas être ni penser pour moi.