‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 52 sur 609 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Ce que c'est que les essences, et comment elles sont éternelles.

Voila, ce qui s'appelle l'essence des choses : c'est « ce qui répond premièrement et précisément « à l'idée que nous en avons ; » ce qui convient tellement à la chose , qu'on ne peut jamais la concevoir, sans la concevoir comme telle, ni supposer qu'elle soit , sans supposer tout ensemble qu'elle soit telle.

Ainsi, l'éternité et l'immutabilité conviennent aux essences , et par conséquent l'indépendance absolue.

Et cependant , comme en effet il n'y a rien d'éternel , ni d'immuable , ni d'indépendant que Dieu seul , il faut conclure que ces vérités ne subsistent pas en elles-mêmes, mais en Dieu seul, et dans ses idées éternelles, qui ne sont autre chose que lui-même.

Il y en a qui , pour vérifier ces vérités éternelles que nous avons proposées , et les autres de même nature, se sont figuré, hors de Dieu , des essences éternelles : pure illusion, qui vient de n'entendre pas qu'en Dieu , comme dans la source de l'être , et dans son entendement , où est l'art de faire et d'ordonner tous les êtres, se trouvent les idées

primitives, ou, comme parle saint Augustin*, les raisons des choses éternellement subsistantes.

Ainsi , dans la pensée de l'archilecte est l'idée primitive d'une maison qu'il aperçoit en lui-même ; cette maison intellectuelle ne se détruit par aucune ruine des maisons bâties sur ce modèle intérieur; et si l'architecte était éternel , l'idée et la raison de maison le seraient aussi.

Mais , sans recourir à l'architecte mortel, il y a un architecte immortel , ou plutôt un art primitif éternellement subsistant dans la pensée immuable de Dieu, oîi tout ordre, toute mesure, toute règle, toute proportion, toute raison, en un mot, toute vérité, se trouve dans son origine.

Ces vérités éternelles que nos idées représentent sont le vrai objet des sciences ; et c'est pourquoi , pour nous rendre véritablement savants, Platon nous rappelle sans cesse à ces idées où se voit, non ce qui se forme , mais ce qui est; non ce qui s'engendre et se corrompt , ce qui se montre et passe aussitôt , ce qui se fait et se défait , mais ce qui subsiste éternellemenl.

C'est là ce monde intellectuel que ce divin philosophe a mis dans l'esprit de Dieu avant que le monde fût construit, et qui est le modèle immuable de ce grand ouvrage^.

Ce sont donc là ces idées simples , éternelles , immuables, ingénérables et incorruptibles, auxquelles il nous renvoie pour entendre la vérité.

C'est ce qui lui a fait dire que nos idées, images des idées divines, en étaient aussi immédiatement dérivées , et ne passaient point par les sens , qui servent bien , disait-il, à les réveiller, mais non à les former dans notre esprit.

Car si, sans avoir jamais \ti rien d'éternel, nous avons une idée si claire de l'éternité , c'est-à-dire d'être toujours le même; si, sans avoir aperçu aucun triangle parfait, nous l'entendons distinctement et en démontrons tant de vérités incontestables , c'est une marque , dit-il , que ces idées ne viennent pas de nos sens.

Que s'il a poussé trop avant son raisonnement; s'il a conçu, de ces principes , que les âmes naissaient savantes , et ce qui est pis, qu'elles avaient vu dans une autre vie ce qu'elles semblaient apprendre en ceUe-ci , en sorte que toute doctrine ne soit qu'un ressouvenir des choses déjà aperçues avant que l'âme fût dans un corps humain , saint Augustin nous a enseigné à retenir ces principes sans tomber dans ces excès insupportables'.

Sans se figurer, a-t-il dit , que les âmes soient avant que d'être dans le corps, il suffit d'entendre que Dieu qui les forme dans le corps à son image, au temps qu'il a ordonné , les tourne , quand il lui plaît , à ses éternelles idées , ou en met en elles une impression dans laquelle nous apercevons sa vérité même.

Ainsi , sans nous égarer avec Platon , dans ces siècles infinis où il met les âmes en des étals si bizarres que nous réfuterons ailleurs , il suffirait de concevoir que Dieu en nous créant a mis en nous certaines idées primitives où luit la lumière de son éternelle vérité; et que ces idées se ré-

i. De Div., quœst. lxxxiii, qnœst. 46.-2. Vov. la République de Platon, liv. X.Uli Phédon. — 3. De Trin., 1. XII. n. 21, tl Retract., 1. I, c. 8, n. 2.

IG

LOGIQUE. — LIVRE PREMIER

veillent par les sens , par l'expérience et par l'instruction que nous recevons les uns des autres.

De là nous pourrions conclure , avec le même saint Augustin', qu'apprendre c'est se retournera ces idées primitives et à l'éternelle vérité qu'elles contiennent , et y faire attention ; d'où l'on peut encore inférer avec le même saint Augustin , qu'à proprement parler, un homme ne peut rien apprendre à un autre homme, mais qu'il peut seulement lui faire trouver la vérité qu'il a déjà en lui-même , en le rendant attentif aux idées qui la lui découvrent intéi-ieurement; à peu près comme on indique un objet sensible à un homme qui ne le voit pas, en le lui montrant du doigt, et en lui faisant tourner ses regards de ce côté-là.

Mais, que cela soit ou ne soit pas ainsi, que les idées soient ou ne soient pas formées en nous dès notre origine, qu'elles soient engendrées ou seulement réveillées par nos maîtres, et par les réflexions que nous faisons sur nos sensations , ce n'est pas ce que je demande ici ; et il me suffit qu'on entende que les objets représentés par les idées sont des vérités éternelles , subsistantes immuablement en Dieu comme en celui qui est la vérité même.

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