LETTRE A FRÈRE ARMAND SUR L' ADORATION DE LA CROIX
font ni ne peuvent faire l'objet de la foi.
Je suis bien aise, mon cher Frère, que vous receviez cette lettre avant le vendredi saint ; non que je croie que vous hésitiez sur l'adoration de la croix; vous êtes en trop bonne école pour cela; mais afin que vous la pratiquiez avec de plus tendres sentiments, en regardant tout le mystère de Jésus-Christ ramassé dans la seule croix, et tous les sentiments de la pitié ramassés dans l'honneur que vous lui rendez.
C'est là, mon cher Frère, que vous puiserez un invincible courage pour souffrir jusqu'à la fin le martyre où vous engage votre profession, vous contentant de la part que Jésus- Christ vous veut donner à ses souffrances et à sa couronne.
C'est là que vous formerez une sainte résolution de porter votre croix tous les jours ; et ce joug que votre Sauveur a mis sur vos épaules vous sera doux.
C'est là enfin que vous serez embrasé d'un saint et immuable amour pour Jésus-Christ, qui a porté vos péchés sur le bois, qui vous a aimé, et qui a donné sa vie pour vous; et vous lui ren-
drez d'autant plus d'honneur, que l'état où vous le verrez sera plus humiliant.
Demandez à votre cher Père ma Lettre pastorale aux fidèles de mon diocèse : vous y trouverez beaucoup de difficultés sur le culte extérieur résolues, si je ne me trompe, assez nettement. J'aurai soin de vous envoyer tous mes ouvrages aussitôt qu'on le pourra, puisque vous le souhaitez.
J'adresse cette réponse au monastère de N., où je présume que vous pourrez être de retour, et d'où en tout cas votre cher Père voudra bien vous l'envoyer. Rendez-vous digne de porter son nom, et de la tendre amitié dont il vous honore : quand il trouvera à propos de vous élever aux ordres, nonobstant votre répugnance, je lui offre de bon cœur ma main, et je réglerai volontiers sur cela les voyages que je ferai à N., qui est assurément le lieu du monde où je m'aime le mieux, après celui auquel Dieu m'a attaché. A vous de tout mon cœur, et sans réserve, mon très-cher Frère et fidèle ami.
f J. Rénigne, év. de Meaux.
A Versailles, le 17 mais 1691.