‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 123 sur 313 · FERRY A MAIMBOURG · texte numérisé non relu

FERRY A MAIMBOURG

A Metz, le IH sept. 1666

Monsieur,

Je crois qu'il serait superflu que je misse beaucoup de temps à vous assurer que votre lettre du 8 m'a bien apporté de consolation. Outre la qualité naturelle que votre style a de plaire, cette dernière est si bonne à vous exprimer sur les choses qui me touchent, et si riche en particularités de l'affaire dont vous parlez, que j'en suis comblé : et à chaque fois de plusieurs que j'ai lue, j'y ai toujours trouvé quelque nouvelle bonté et quelque richesse cachée, tellement que ma

joie s'en accumule tous les jours. Et quoique je n'aie pas dû différer à vous en rendre toutes les grâces que j'en puis concevoir, je ne pense pas être encore au bout de bien savoir ce que je vous en dois. Je l'ai lue presque tout entière au P. de Rhodes, Jésuite, et procureur du collège, qui l'a admirée en toutes ses clauses et en tout son contexte : c'est celui de la maison avec lequel j'ai lié plus d'amitié. Il a pris grand soin de moi durant mes longues et âpres douleurs, m'a amené un de sa robe qui se tient au Pont-à-Mousson, et qui fait la médecine avec grande réputation, et est souvent venu demander des nouvelles à ma porte, sans entrer, pour ne donner lieu à aucun soupçon, ni ne me causer le scandale que le génie qui en a écrit par delà n'a pu éviter, ou qu'il n'a pas été marri de trouver.

Je vous dirai ici en passant, puisque j'y suis tombé, que j'aurai bien de la peine à me résoudre de vous écrire une nouvelle lettre sur le gros de l'affaire ; puisque celui qui vous en a parlé ne l'a pas fait à dessein que je le susse, et ne vous a pas considéré assez mon ami, pour croire que vous m'en dussiez rien apprendre; et ni moi, le sien, pour vouloir que je fusse informé d'une chose dont il a dû croire que je devais être averti. Il suffira, s'il vous plaît, quand vous le verrez, de lui faire à fond cette histoire, je veux dire celle de la proposition qui m'a été faite, et de la manière que je m'y suis conduit jusqu'à présent.

Après ces parenthèses, et retournant au principal sujet de nos lettres, je vous dirai, Monsieur, que j'ai eu une raison particulière de communiquer une partie de votre dernière à ce personnage ; c'est qu'il me dit, il y a quelque temps, qu'il avait écrit de moi au Père Annat, et lui avait répondu de ma sincérité, autant qu'il désirait qu'il fût assuré de la sienne; et une personne d'honneur, qui a vu sa lettre, m'assura encore hier qu'elle portait que je suis un homme incorruptible et non intéressé, et Jui en donnait quelques marques que je crois qu'il n'ignorait pas: de sorte qu'ayant trouvé en la vôtre ce que le P. Maimbourg, votre cousin, vous en a dit, j'ai été bien aise de lui donner le contentement qu'il m'a témoigné recevoir de cette preuve que j'avais de la vérité de son dire, etde prendre celle occasion, en le remerciant, de l'assurer que j'en veux toujours être persuadé. C'est le premier qui m'a fait l'ouverture de ce grand dessein, et me la fit d'une manière sérieuse et si franche, et avec une telle avance d'abord, que je crus ne devoir pas, comme vous dites, Monsieur, lui fermer la bouche sur une chose que j'a cléhiice (ouïe ma vie, et dont j'ai fait plus

d'une fois déclaration, où je n'ai trouvé personne qui m'ait contredit.

J'ai écrit simplement à M. l'abbé Bossuet par le courrier précédent ; c'est une personne d'un vrai honneur, en qui j'ai confiance entière, et qui m'oblige d'une haute manière, et en des lieux où je ne croyais pas que mon nom dût jamais être porté, comme i ai appris par ce que monsieur son père m'a fait l'honneur de me lire de ses lettres : et s'il réussit comme il le désire, et comme je l'espère, il aura plus fait seul que tout le monde. Je ne m'explique pas à lui sur le dernier mémoire qu'il m'a envoyé ; parce que nous voilà bien près du temps qu'il m'a fait espérer son retour, étant des choses qui ne peuvent être si bien traitées qu'en présence.

Si je vous ai dit le mot d'inutile, j'ai peut-être passé son expression, mais non pas son sens ; car j'ai pris ce mot au regard du sacrifice : or il avoue que tout ce qui suit la consécration n'y sert de rien, et par conséquent y est inutile, je veux dire au sacrifice, qui est de quoi nous convenons; tellement que sa pensée doit être, et est aussi en effet, que tout ce que le prêtre a intention de faire est de rendre la victime déjà sacrifiée présente * ; et tout ce que Jésus-Christ y veut faire, présupposé qu'il y soit présent, est, non pas de se sacrifier de nouveau, mais de se montrer et exhiber à Dieu, déjà sacrifié en la croix, et rien davantage. C'est ce que nous appelons son in tercession, e t ce que nous exprimons en l'une de nos prières publiques, que je lui ai lue, et dont il s'est contenté. Tout le différend qui reste est qu'il croit que cette exhibition se fait à l'autel de leur temple, et nous en celui du sanctuaire céleste, comme dit l'Apôtre ; de sorte que tout est réduit à la présence réelle : c'est aussi l'explication de ces deux messieurs de la société, lesquels m'ont parlé. Et cela étant réglé de la sorte, tous les arguments que nous avons faits, contre la vocation des prêtres à sacrifier, nous deviennent inutiles, et une grande controverse est mise à fin.

Mais assurément, Monsieur, ce n'est pas la théologie ancienne de l'Eglise romaine, et quoique Bellarmin et Suarez, que je vous ai nommés, et plusieurs autres qui ont commencé à la raffiner, aient beaucoup attribué, et quelquefois tout le sacrifice à l'acte de consacrer, néanmoins ils veulent qu'il y entre aussi, de la part du ministre public, un acte d'offrir, bien qu'ils avouent que l'Ecriture n'en dit rien, parce qu'il n'y a point de sacrifice sans oblation, c'est-à-dire sans intention actuelle ou habituelle d'offrir et de

Voy. ci-après, lettre xm le véritable sentiment de Bossuet *ur cette matière.

A L'EGLISE f.ATHOUOUE.

présenter quelque chose à Dieu. Mais j'ai posé SB lait et nous avons promis de part et d'autre de ne regarder point à Is manière dont personne se sérail exprimé ci-devant, mais d'aller droit au tond ; et comme il vous a dit à vous, Monsieur, indépendamment d'aocune autorité que de la Parole de Dieu. El plùtà Dieu que nous en lussions quilles pour dire qu'ils ne se sont pas assez. bien expliqués, et que nous ne les avons pas assez bien entendus, bien que quelqu'un

m'ait écrit sur cela d'une manière un peu rude,

et avec un dilemme atroce, pour réfuter cette manière de nous rapprocher.

On m'avait déjà parle de M. Daillé. et j'ai deux

collègues qui l'ont connu, M. AncHlon et M. de Combles, particulièrement ce dernier, qui l'a

précédé OU qui l'a suivi en une même Eglise. Us m'ont fait une partie de son histoire; mais ils ne nient pas qu'il ne soit savant. J'en ai plus appris de M. de B... Je n'ai rien à vous dire de la manière dont vous aurez à user de moi avec lui ou avec d'autres. En celle dont j'agis, je ne crois pas avoir raison de me cacher à personne ; mais vous avez tant d'amitié pour moi, et vous êtes si sage partout, que je me dois entièrement négliger entre vos mains. II me suffira bien, quand il s'en présentera des occasions, que mes intentions vous sont bien connues et que vous les approuves; car vous les saurez bien expliquer.

Au surplus, Monsieur, vous m'avez offert vos amis et vos connaissances à Paris, la source des

choses; et puis vous m'écrivez que vous en partez le lendemain, sans me dire où vous allez, et si vous reviendrez, et quand: vous pouvez penser que vous me laissez bien embarrassé. Je vous écris néanmoins, par l'adresse que vous m'avez prescrite, et vous envoie un chiffre dont j'ai gardé le double, connue vous l'avez désiré, et sauf à y ajouter.

J'oubliais de vous dire (pie l'on a voulu me persuader que le roi a déjà un mémoire signé de dix-huit ou vingt pasteurs, qui reconnaissent qu'on se peut sauver en l'Eglise romaine. J'ai répondu que si cela est, il faut que ce soit des gens qui y sont déjà, ou qui y doivent entrer, comme j'ai dit à ceux qui m'ont parlé ci-devant de le signer. Après tout, Monsieur, il ne nous faut pas laisser surprendre par ces exemples. J'avoue que ce sont des achoppements aux faibles, mais il ne le faut pas être; et quoique je croie qu'il y a beaucoup de choses qu'on peut supporter, je n'estime pas pardonnable, à ceux qui les improuvent, de retourner à les faire, et moins d'en croire d'autres qui ne doivent pas être dissimulées ; car il vaudrait beaucoup mieux B. Ton IV.

n'avoir jamais connu la voie de justice, etc. ; mais c'est assez à un homme si intelligent.

Pour la lin, mandez-moi, s'il vous plaît, où est voire séjour le plus ordinaire ; comment se porte mademoiselle, et quelle famille vous avez, et quand vous espérez retourner à Paris, et si vous aurez reçu cette lettre bien conditionnée. Adieu cependant, mon cher Monsieur, et priez toujours Dieu pour moi, comme je fais pour vous, singulièrement à ce qu'il nous fasse la grâce de lui demeurer fidèles, et de nous revoir ensemble avec les véritables bienheureux. C'est en sa grâce et en celle espérance que je vous embrasse de tout mon cœur, que je vous remercie humblement de tout le bien (pie vous dites de moi et que vous me laites, et que je veux être à vivre et à mourir. Monsieur, voire, etc. Ferry.

Je vous supplie très-humblement, Monsieur, de conserver celte lettre, pour me la renvoyer Un jour, si j'en ai besoin, pour montrer la pureté de mes intentions en la profession de la vé rite, el pour celte lin je vous prie d'j noter quelque part quel jour vous l'avez reçue.

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