‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 125 sur 313 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

BOSSL'ET A FERRY.

A Gassicourt, le 2S oct. 1666

Depuis la très-obligeanîe lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, Monsieur, j'ai presque toujours été comme errant en divers endroits ; et une personne puissante et très-bien intentionnée pour l'affaire qui vous touche, ayant été aussi toujours absente pendant ces vacations, je n'ai pu faire encore le dernier effort que je prétends faire par son entremise , pour vous faire accorder la grâce que vous désirez. J'ai laissé néanmoins à Paris des gens très-bien instruits de la chose, et en résolution de vous y servir dans l'occasion. Je n'en ai rien appris depuis, à cause des petites courses que j'ai faites en divers lieux.

Voici le temps qui approche que tout le monde se rassemblera, et que nous pourrons tout réunir pour obtenir ce que nous souhaitons, et surmonter les difficultés que nous avons trouvées plus grandes que nous ne pensions dans l'espri ' du maître, parce qu'à ne vous rien dissimuler, il nous a paru peu disposé à faire des choses qui peuvent être tirées à conséquence par d'autres ; si bien que ceux qui traitaient la chose avec une très-favorable intention pour vous, ont jugé à propos de ne presser pas dans le temps que j'ai été à la cour, et je n'ai point appris qu'ils aient réussi, ni même rien tenté depuis , pour les raisons que j'ai marquées.

Quoi qu'il en arrive, Monsieur, vous pouvez tenir pour certain que je n'omettrai rien en celte

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rencontre, de ce que je croirai pouvoir être utile à votre dessein. J'ai préparé, autant qu'il a été cm moi, les esprits; et le témoignage que

i rendu de votre personne ;» été assurément tel que votre mérite extraordinaire me l'a inspire J'ajouterai avec tout le monde et dans i«>utea les occasions, ce que je croirai pouvoir servir, et du moins j'aurai la joie de pouvoir parler de vous avec l'honneur qui est dû à un homme de votre force.

Au reste, il faut avouer que voire /oie et votre prudence ne peuvent être assez loués dans la eonduite que nous tenez avec vos messieurs. Cest un pas Important que de disposer à entendre ; et votre science, votre autorité, votre poids, votre singulière modération nous \ sont absolument nécessaires. Je vous assure qu'on a dessein de procéder de très-bonne foi, et je puis nous le dire avec certitude, parce que je suis instruit à tond de l'affaire, el je vous confesserai en confiance quej'j suis nu peu écoulé.

A l'égard des explications que je vous ai données, ne soyez en aucun doute, s'il VOUS plaît, qu'elles ne soient Irès-conslaiiles parmi les nôtres ; tellement que si vos messieurs les reçoivent aussi bien que vous avez lait, il n'y aurait rien à désirer sur ces articles.

Je ne feins point de \ons dire, encore une loi., que l'essence du sacrifice de l'Eucharistie

consiste précisément dans la consécration, c'està-dire dans l'action par laquelle le ministre ou plutôt Jésus-Christ même, rend son corps et son sang présents sur la sainte table par l'efficace de ses paroles, et que Jésus-Chrisl n'y est offert mystiquement qu'en tant que par celle action il se représente lui-même à son Père , revêtu des signes de la mort, et comme ayant été immolé par une mort effective.

Les prières qui se l'ont devant el après ne sont en aucune sorte nécessaires pour l'essence de ce sacrifice, et c'est le commun a\is de nos plus grands théologiens; ce qui n'empêche pas que nous ne les tenions très-saintes, très-vénérables pour leur antiquité, que nous voyons témoignée presque de mot à mot par les Pères, et pleines d'un esprit apostolique qui se faitsentir à tous ceux à qui Dieu ouvre le cœur pour les bien entendre. Mais enfin nous enseignons constamment que le sacrifice peut subsister sans ces prières, à la manière que je vous ai exposée; et, en un mot, je ne doute pas qu'il ne soit renfermé tout entier dans la seule consécration.

Il ne .faut pas taire toutefois que le cardinal Bellarmin y ajoute quelque chose. Car c'est son opinion, que pour la vérité de ce sacrifice il désire quoique manièrede deslrucliou réelle, qu'il

établit dans la consomption des espèces, dans laquelle tous ceux qui croient la réalité sont obligés de reconnaître qu'il arrive une cessation de l'être (pie Jésus-Christ acquiert dans ce sacrement; et celle cessation n'est toujours qu'une mort mystique, puisque la personne de Jésus- Christ demeure toujours inviolable en ellcmême. Mais quoiqu'il soit véritable que tous ceux qui posent la réalité doivent aussi confesser, par une suite nécessaire, celte cessation d'être dans la consomption dt'S espèces consacrées ; toutefois ni les plus doctes théologiens, ni même Suarezet Vasquez, n'accordent pas à Bellarmin qu'elle puisse être essentielle à l'action du sacrifice, puisque la consomption le suppose déjà

lait, el «pie c'est l.'i qu'on \ participe.

Vous remarquerez, s'il nous plaît, que ces

deux laçons d'ex, iiquer le sacrifice de l'Eucharistie ne mettent rien, quant au fond, que ce qui suit nécessairement de l'institution de Jésus- Christ, suppose la réalité. Il est permis aux docleurs de proposer chacun leurs pensées poui exposer les mystères; et pourvu que le fond demeure entier, la théologie peut s'exercer à satisfaire la variété des esprits par diverses explications.

Mais je tiens que l'un des moyens qu'il faut prendre et retenir avec plus de soin, dans le dessein d'accommoder nos controverses, c'est de s'arrêter aux expositions les plus simples et les moins embarrassées, qui sont aussi ordinaire-: nient les plus véritables. Et c'est pourquoi , Monsieur, j'ai choisi celle que vous avez approir vée, el de laquelle il est certain que tous nos théologiens seront très-contents, et qu'aucun n'en demandera davantage pour l'intégrité de la foi , personne n'étant astreint à suivre les sentiments particuliers du cardinal Bellarmin.

Je fais cette lettre plus longue que je n'avais médité, afin de répondre exactement à un article de la vôtre. Mais puisque j'ai commencé une fois de me jeter sur la controverse, sans controverse néanmoins, autant que je puis; puisque mon intention est plutôt de concilier que de disputer, et de proposer des explications dans lesquelles on puisse convenir, que de traiter des questions sur lesquelles on chicanerait sans tin, il faut encore que je vous dise ma pensée sur un mot que vous avez dit à mon père.

Il m'a écrit, Monsieur, que vous lui aviez témoigné que vous souffriez beaucoup de difficulté touchant l'invocation des saints. Si c'est touchant la question au fond, savoir si la doctrine que nous tenons sur ce sujet est bonne ou mauvaise, je sais assez les raisons que les voire? ont accoutumé de nous opposer. Mais ce n'est

pas en cette manière que nous avons considéré ces choses. Nous sommes convenus de peser d'abord, non ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais le rapport qu'elles ont avec le fondement du salut ; et en cette sorte j'avoue, vu les grandes et pénétrantes lumières que Dieu vous a données sur ce sujet-là, que je ne puis m'imaginer, en façon quelconque, ce qui peut arrêter en ce point.

Est-il possible que vous croyiez que nous invoquions les saints comme Dieu ? et n'avonsnous pas dit assez haut et assez clair, que nous ne les appelions à notre secours que comme nos conserviteurs, et dans le même esprit de communion qui fait que nous prions tous nos frères d'offrir pour nous leurs oraisons, c'est-à-dire tous nos membres, à concourir avec nous à notre commune félicité ?

Peut-être que vous direz que nous attribuons aux saints qui sont avecDieu, quelque manière de science divine , en croyant qu'ils pénètrent le secret des cœurs, entendant les prières qu'on leur adresse. Mais vous savez, Monsieur , que nous nous sommes bien éloignés de ce sentiment. Lorsque le Fils de Dieu nous a enseigné que l'on se réjouit au ciel, devant Dieu, de la conversion des pécheurs, il ne présuppose pas , dans les habitants de cette région céleste, une science universelle des secrets mouvements des cœurs, ni de ce qui se passe en ce bas monde. Nous entendons aisément que les esprits bienheureux se réjouissent de ces miraculeux événements, autant qu'il plaît à Dieu leur en donner la connaissance ; et de même, quand on dira que les saints qui sont dans la gloire peuvent connaître nos prières, ou parle ministère des anges qui son ([établi s par ordre de Dieu esprits administrateurs pour concourir à l'ouvrage de notre salut , ou par quelque autre manière de révélation divine, jamais votre bonne foi ni votre sincérité ne vous permettront de penser que ce soit élever les saints à la science ni à la puissance divine.

Quand donc vous ne voudriez pas demeurer d'accord qu'ils connaissent en cette sorte les prières qu'on leur fait, tout ce que vous pourriez conclure de plus fort, c'est qu'elles sont inutiles; mais qu'elles aillent à renverser cet unique fon. dément du salut, dont nous avons tant de fois parlé, c'est-à-dire la confiance en Jésus-Christ seul, c'est ce que je ne puis entendre. Jésus- Christ est jaloux; mais c'est mal interpréter sa jalousie, que de penser qu'elle s'offense que nous croyions que ses serviteurs puissent obtenir en son nom beaucoup de grâces à leurs frères, ni que nous nous adressions à eux pour cela, ni que nous espérionsquelque avantage plus grand

du concours de leurs prières que nous ne ferions des nôtres seules. Est-ce s'éloigner de Jésus- Christ que de prier ses serviteurs et ses membres, et ses membres unis avec lui, non-seule ment parla grâce, mais parla société delà même gloire, de prierpour nous par Jésus-Christ même? N'est-ce pas pour cela, et dans cette vue, que vous-même avez prêché et écrit que la prière des saints n'empêchait pas le salut de nos ancêtres, parce qu'elle présupposait le fondement essentiel c'est-à-dire l'espérance en Jésus-Christ seul ?

Je ne sais pas, Monsieur, ce que vous avez découvert depuis , qui vous fait trouver tant de difficulté dans cette prière. Mais je suis très-assuré que, pour peu qu'il vous plaise de vous élever au-dessus des vieux préjugés, et de suivre les lumières qui vous sont données, vous verrez que ce n'est non plus renverser le fondement du salut, de prier saint Pierre vivant avec Dieu, que de le prier vivan avec nous.

Mais il faut considérer ici que les plus grands hommes ne voient pas tout ; et que si Dieu n'étend leurs vues, elles demeureront toujours trop bornées. C'est donc de lui et du temps qu'il faut tout attendre; et c'est pourquoi je ne cesse de le prier qu'il vous fasse voir combien il est véritable que l'Eglise catholique a retenu constamment le fondement du salu t, et que de là vous entendiez combien donc elle a été protégée d'en haut.

Peut-être que vous verrez, dans une vérité si manifeste, qu'il ne fallait point s'en séparer, et qu'il n'est rien de plus nécessaire que d'y retourner bientôt. Mais, Monsieur, vous êtes déjà très-déterminé à en chercher les moyens. Jevou en pourrais proposer beaucoup qui me semblent très-efficaces et très-bien fondés , mais desquels nous ne conviendrions peut-être pas. Reste donc que nous cherchions ceux dont nous pourrons convenir, ou pour achever tout à fait > ou du moins pour avancer un si grand ouvrage. Je travaillerai avec diligence à terminer mes affaires pour m'en retourner au plus tôt; et je vous assure, en vérité, que ce qui me presse le plus, c'est le désir de continuer nos conférences. J'en espère de grands progrès pour le bien que nous souhaitons ; et on tout tout espérer d'une intention aussi pure et d'une charité aussi patiente qu'est celle que vous témoignez, plus encore par v os œuvres que par vos paroles. Les grandes lumières, la sincérité , la modération, tout concourt en vous à me faire désirer de traiter la chose avec vous, plutôt qu'avec aucun autre; quoique, selon mon désir, je voudrais parler à tous; mais il faut suivre les conseils de

A L'EGLISE CATHOLIQUE

Mil

Dieu, qui paraissent ilans les ouvertures qu'il dous donne par sa providence.

J'apprends que tous avez fait votre semaine. Que je crains pour votre santé, et que je désire avec ardeur que nous puissions vous procurer un repos honnête, et avec les circonstances que vous ave/ raison de souhaiter] Je me sens bien obligea M. Maimbourg, noire ami commun, qui vous ;i si bien expliqué les sentiments d'estime el d'affection que j'ai pour vous. Vous me l'axez enlevé, et qui sail si ce ne serait point pour travailler à nous réunir tous en Jésus-Christ? C îst un homme très-capable de tout bien. .Mais il s'en est allé bien loin de nous Dieu est poissant pour ramasser quand il lui plaira, par les voies qu'il -ait, tous ceux qu'il veut employer à son ouvre. Je suis, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, Bossuet.

Pardonnez la mauvaise écriture et les fautes de ce volume que je ne puis pas relire.

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