SERMON
DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE
(Matth., c. V, VI, VII.)
PREMIER JOUR
Abrégé du sermon. La félicité éternelle proposée sous divers noms dans les huit béatitudes. (Matth., v. 1-12.)
Tout le but de l'homme est d'être heureux. Jésus-Christ n'est venu que pour nous en donner le moyen. Mettre le bonheur où il faut, c'est la source de tout bien; et la source de tout mal, est de le mettre où il ne faut pas. Disons donc : Je veux être heureux. Voyons comment : voyons la fin où consiste le bonheur : voyons les moyens d'y parvenir.
La fin est à chacune des huit béatitudes; car c'est partout la félicité éternelle sous divers noms. A la première béatitude, comme royaume. A la seconde, comme la terre promise. A la troisième, comme la véritable et parfaite consolation. A la quatrième, comme le rassasiement de tous nos désirs. A la cinquième, comme la dernière miséricorde qui ôtera tous les maux, et donnera tous les biens. A la sixième, sous son propre nom, qui est la vue de Dieu. A la septième , comme la perfection de notre adoption. A la huitième, encore une fois, comme le royaume des cieux. Voilà donc la fin partout; mais comme il y a plusieurs moyens, chaque béatitude en propose un; et tous ensemble rendent l'homme heureux.
Si le sermon sur la montagne est l'abrégé de toute la doctrine chrétienne; les huit béatitudes sont l'abrégé de tout le sermon sur la montagne.
Si Jésus-Christ nous apprend que notre justice doit surpasser «elle des scribes et des pharisiens, cela est compris dans celte parole : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice. Car, s'ils la désirent comme leur véritable nourriture, s'ils en sont véritablement alTamés; avec quelle abondance la recevront-ils, puisqu'elle se présente de tous côtés pour nous remplir? Alors aussi nous garderons jusqu'aux moindres des préceptes, comme des hommes alTamés qui ne laissent rien et pas môme , pour ainsi parler, une miette de leur pain.
Si l'on vous recommande de ne pas maltraiter votre prochain de parole; c'est un efi'ct de la douceur, et de cet esprit pacifique à qui est promis le royaume et la qualité d'enfant de Dieu.
Vous ne regarderez pas une femme avec un mauvais désir : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur : et vous l'aurez parfaitement pur, lorsque vous l'aurez purifié de tous les désirs sensuels.
Ceux-là sont heureux, qui passent leur vie plutôt dans le deuil et dans une tristesse salutaire, que dans les plaisirs qui les enivrent.
Ne jurez point ; dites : Cela est, cela 7i'est pas. C'est encore un effet de la douceur : qui est doux, est humble : il n'est point trop attaché à son sens, ce qui rend l'homme trop affinnatif : il dit simple-
MEDITATIONS SUK L'ÉVANGILE.
ment ce qu'il pense, en esprit de sincérité et de douceur.
On pardonne aisément toutes les injures, si l'on est rempli de cet esprit de miséricorde , qui nous attire une miséricorde bien plus abondante.
On ne résiste pas à la violence , on se laisse mémo engager à plus qu'on n'a promis; parce qu'on est doux et pacifique.
On aime ses amis et ses ennemis, non-seulement à cause qu'on est doux , miséricordieux, pacifique; mais encore parce qu'on est anamô de la justice, et qu'on la veut faire abonder en soi-même, plus qu'elle n'est dans les pharisiens et dans les gentils.
Celte faim qu'on a pour la justice, fait aussi qu'on la veut avoir pour le besoin, et non pour l'ostentation.
(tn aime le jeune , quand on trouve sa principale nourriture dans la vérité et dans la justice.
Par le jeûne, on a le cœur pur, et on se purifie des désirs des sens.
On a le cœur pur, quand on réserve aux yeux de Dieu ce qu'on fait de bien : qu'on se contente d'èlre vu de lui; et qu'on ne fait pas servir la vertu comme d'un fard pour tromper le monde , et s'attirer les regards, et l'amour de la créature.
Quand on a le cœur pur, on a l'œil lumineux, et l'intention droite.
On évite l'avarice et la recherche des biens , quand on est vraiment pauvre d'esprit.
On ne juge pas , quand on est doux et pacifique , parce que cette douceur bannit l'orgueil.
La pureté de cœur fait qu'on se rend digne de l'Eucharistie, et qu'on ne prend pas comme un chien ce pain céleste.
On prie, on demande, on frappe, quand on a faim et soif de la justice : on demande à Dieu les vrais biens , et on les attend de lui, quand on n'aspire qu'à son royaume et à la terre des vivants.
On entre volontiers par la porte étroite , quand on s'estime heureux dans la pauvreté, dans les pleurs , dans les afflictions qu'on souffre pour la justice.
Quand on a faim de la justice, on ne se contente pas de dire de bouche : Seigneur, Seigneur, et on se nourrit au dedans de sa vérité.
Alors on bâtit sur le roc, et on trouve le solide pour afTermir dessus tout son édifice.
Les béatitudes sont donc l'abrégé de tout le sermon ; mais un abrégé agréable : parce que la récompense est jointe au précopte ; le royaume des cieux, sous plusieurs noms admirables, à la justice; la félicité, à la pratique.
Ile JOUR.
Première béalilwle : Etre pauvre» d'esprit. (.Matlh., v. 3.) Pour venir au détail, Jésus-Christ commence en celle sorte : Bienheureux sont les pautres d'esprit , c'esl-à-dire , non-seulement ces pauvres volontaires, qui ont tout quitté pour le suivre; et à qui il a promis le centuple dans cette vie, et dans la vie future la vie éternelle : mais encore tous ceux qui ont l'esprit détaché des biens de la terre; ceux qui sont cfTeclivemeril dans la pauvreté sans murmure et sans impatience; qui n'ont pas l'esprit des richesses, le faste, l'orgueil, l'injustice, l'avidité insatiable de tout tirer h soi. /.a félicité éternelle
leur appartient sous le titre majestueux de royaume. Parce que le mal de la pauvreté sur la terre , c'est de rendre méprisable, faible, impuissant ; la félicilé leur est donnée comme un remède à cette bassesse, sous le titre le plus auguste, qui est celui de royaume.
A ce mot : Bienheureux, le cœur se dilate, et se remplit de joie. Il se resserre à celui de la pauvreté; mais il se dilate de nouveau à celui de royaume , et de royaume des cieux. Car, que ne voudrait-on pas souffrir pour un royaume, et encore pour un royaume dans le ciel; un royaume avec Dieu , et inséparable du sien, éternel, spirituel, abondant en tout, d'où tout malheur est banni?
0 Seigneur, je vous donne tout : j'abandonne tout pour avoir part à ce royaume I puis-je être assez dépouillé de tout pour une telle espérance !
Je me dépouille de cœur et en esprit : et quand il vous plaira de me dépouiller en effet, je m'y soumets.
C'est à quoi sont obligés tous les chrétiens. Mais l'humble religieuse se réjouit d'être actuellement dessaisie , dépouillée, morte aux biens du monde, incapable de les posséder. Heureux dépouillement , qui donne Dieu !
IIP JOUR.
Seconde béatitude : Etre doux. (Mattti., v. 4.)
Bienheureux ceux qui sont doux : Apprenez de moi que je suis doux ' .• sans aigreur, sans enflure , sans dédain, sans prendre avantage sur personne, sans insulter au malheureux, sans même choquer le superbe; mais tâchant de le gagner par la douceur : doux môme à ceux qui sont aigres : n'opposant point l'humeur à l'humeur, la violence à la violence : mais corrigeant les excès d'aulrui par des paroles vraiment douces.
Il y a de feintes douceurs , des douceurs dédaigneuses, pleines d'une fierté cachée : ostentation et affectation de douceur, plus désobligeante, plus insultante que l'aigreur déclarée.
Mais considérons la douceur de Jésus-Christ, dont le Saint-Esprit parle ainsi dans Isaïe : Mon fils , « mon serviteur que j'ai élu, mon bien-aimé oi^i j'ai mis ma complaisance : je mettrai en lui mon esprit, et il annoncera la justice aux nations. Il ne sera point contentieux : il ne criera point, et on n'entendra point sa voix dans les places publiques; il ne brisera pas le roseau cassé, et n'éteindra pas la mèche qui fume encore^. » C'est ce qu'Isaïe en a vu en esprit; c'est ce que saint Matthieu a trouvé si beau , si remarquable , si digne de Jésus-Christ, qu'il prend soin de le relever^.
Il est doux envers les plus faibles : quoiqu'un roseau déjà faible soit rendu encore plus faible en le brisant; loin de prendre aucun avantage sur cette faiblesse, il se détournera pour ne pas appuyer le pied dessus. Faites-en autant à votre prochain infirme. Loin de chercher l'occasion de lui nuire, prenez garde que par mégarde, et comme en passant, vous ne marchiez sur lui, et n'acheviez de le rompre. Mais quel est ce prochain infirme, si ce n'est le prochain en colère, et le prochain qui s'emporte? 11 est brisé par sa propre colère, et ce
1. Match., XI. 29. — 2. In., xi.ii. 1, 2, 3.— 3. Malth. xu. 18, 10, 20.
SERMON DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE
faible roseau s'esl cassé en frappant, n'achevez pas de le rompre en le foulant encore aux pieds. C'est encore ce que veut dire la mèche fumante. Elle brûle : c'est la colère dans le cœur; elle fume : c'est quelque injure, que le prochain irrité profère contre vous. Gardez-vous bien de l'éteindre avec violence. Ecoutez ce que dit saint Paul' : Ne vous vengez point, ne vous défendez point, mes bienaimés ; mais donnez lieu à la colère. Laissez-la fumer un peu, et s'éteindre comme toute seule. Si elle fume, c'est qu'elle s'éteint : ne l'éteignez pas avec force : mais laissez cette fumée s'exhaler et se perdre inutilement au milieu de l'air, sans vous blesser ni vous atteindre.
C'est ce que fait le Sauveur, lorsqu'il souffre tant d'injures sans s'aigrir. Vous êtes possédé du malin esprit, lui dit-on. Qui est-ce qui songe à vous faire mourir^? Et il répond sans s'émouvoir : Je ne suis point possédé du malin esprit; mais je rends honneur à mon Père et vous me déshonorez^. Et encore en un autre endroit, lorsqu'on lui fait le même reproche : Vous vous fâchez contre moi ; parce que j'ai fait un miracle le jour du sabbat, pour guérir un homme^. Vous le voyez; il n'éteint pas la mèche fumante , mais il la laisse s'évaporer, pour voir si ces malheureux, lassés d'accabler d'injures un homme si humble et si doux, ne reviendront point en leur bon sens.
Telle a été en général la conduite du Fils de Dieu; en particulier dans sa passion. Quand on le maudit , il ne maudit pas : quand on le frappe, il ne se plaint pas^.
Si j'ai mal parlé, dit-il à celui qui lui donnait un soufflet^, faites-le-moi connaître; si j'ai bien dit, pourquoi me frappez • vous ? Il lui appartient de dire : Apprenez de moi que je suis doux' . Il est comparé à un agneau , le plus doux des animaux , qui se laisse non-seulement tondre, mais encore mener à la boucherie sans se plaindre^.
On est bienheureux dans sa douceur, et on possède la terre. La terre sainte promise à Abraham est appelée une terre coulante de lait et de mieP. Toute douceur y abonde ; c'est la figure du ciel et de l'Eglise. Ce qui rend l'esprit aigre, c'est qu'on répand sur les autres le venin et l'amertume qu'on a en soi-même. Lorsqu'on a l'esprit tranquille par la jouissance du vrai bien , et par la joie d'une bonne conscience, comme on n'a rien d'amer en soi, on n'a que douceur pour les autres; la vraie marque de l'innocence, ou conservée, ou recouvrée, c'est la douceur.
L'homme est si porté à l'aigreur, qu'il s'aigrit très-souvent contre ceux qui lui font du bien. Un malade, combien s'aigril-il contre ceux qui le soulagent? Presque tout le monde est malade de cette maladie-là : c'est pourquoi on s'aigrit contre ceux qui nous conseillent pour notre bien, et encore plus contre ceux qui le font avec autorité , que contre les autres. Ce fond d'orgueil qu'on porte en soi en est la cause. Bienheureux donc ceux qui sont doux, ils posséderont la terre, où abonde toute douceur, parce que la Joie y est parfaite.
1. Jiom., XII. 19.-- 2. Joan., vu. 20. — 3. Idem, viii. 49. — 4. Ibid., vu. 23. -- 5.7. Pelr., ii 23. — 6. Jotm., xviii. 23. - 7. Matlh., XI. 29. — 8. /sa., lui. 7. -- 9. Exod., m. 8, et ailleurs.
IVe JOUR.
Troisième béatitude : Etre dans les pleurs. (Matth., v. 5.)
Bienheureux ceux qui pleurent ', soit qu'ils pleurent leurs misères, soit qu'ils pleurent leurs péchés, ils sont heureux, et ils recevront la consolation véritable , qui est celle de l'autre vie, où toute affliction cesse, où toutes les larmes sont essuyées^.
Abraham disait au mauvais riche ^ : Tu as reçûtes biens en ce monde ; et Lazare a reçu ses maux : c'est pourquoi il est consolé, et tu es dans les tourments. Il est heureux, car il a souffert avec patience : son état pénible le forçait souvent à pleurer des maux extrêmes, et il n'avait point de consolation du côté des hommes : le riche impitoyable ne daignait pas le regarder. Mais parce qu'il a souffert avec patience , il est consolé : Dieu l'a reçu dans le lieu où il n'y a point de douleur et de peine.
Le monde se réjouira, et vous serez affligés : mais votre tristesse sera changée en joie''. C'est la promesse du Sauveur à ses disciples. La tristesse et la joie viennent tour à tour : qui s'est réjoui sera affligé; qui s'est affligé sera réjoui : Bienheureux donc ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Mais parmi tous ceux qui pleurent, il n'y en a point qui soient plus tôt consolés que ceux qui pleurent leurs péchés. Partout ailleurs la douleur, loin d'être un remède au mal , est un autre mal qui l'augmente : le péché est le seul mal qu'on guérit en le pleurant. Pleurons sans fin , pécheurs , tous tant que nous sommes : que nos yeux soient changés en sources intarissables, dont le cours perpétuel creuse nos joues, comme parle le Psalmiste. La rémission des péchés est le fruit de ces pieuses larmes. Ahl mille et mille fois heureux ceux qui pleurent leurs péchés : car ils seront consolés.
Mais ceux qui pleurent d'amour et de tendresse , qu'en dirons-nous? Heureux, mille fois heureux! Leur cœur se fond en eux-mêmes , comme parle l'Ecriture, et semble vouloir s'écouler par leurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes? qui me la dira? Ceux qui les ont expérimentées, souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche, C'est tantôt la bonté d'un père : c'est tantôt la condescendance d'un roi : c'est tantôt l'absence d'un époux : tantôt l'obscurité qu'il laisse dans l'ànie lorsqu'il s'éloigne; et tantôt sa tendre voix, lorsqu'il se rapproche, et qu'il appelle sa fidèle épouse : mais le plus souvent, c'est je ne sais quoi qu'on ne peut dire.
ye JOUR.
Quatrième béatitude : Avoir faim et soif de la justice. (Matth., V. G.)
Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Faim et soif, c'est une ardeur vive, un désir avide et pressant, qui vient d'un besoin extrême.
Cherchez le royaume de Dieu et sa justice^. La justice règne dans les cieux : clic doit aussi régner dans l'Eglise, qui est souvent appelée le royaume des cieux. Elle règne lorsqu'on rend à Dieu ce qu'on lui doit : car alors on rend aussi pour l'amour de Dieu tout ce qu'on doit à la créature qu'on regarde en lui. On se rend ce qu'on se doit à soi-même :
1. M'itth., V.5, —2.Apoc., XXI. 4. — 3. Luc., xvi. ?.">. — 4. Jouit., XVI. :;o. — 5. Matlh., vi. 33.
MKDITATIONS SUR L'EVANlilLE.
car on s'est donne tout le bien dont on est capable. quand on s'est rempli de Dieu. Alors on a accompli toute justice , comme Jésus-Christ disait à saint Jean. L'àme alors n'a plus de faim, n'a plus de soif : elle a sa véritable nourriture : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père, disait le Sauveur*, et d'accomplir son œua'e. C'est aussi là ce que le Sauveur appelle toute justice, d'accomplir "en tout la volonté toute juste du Père céleste, et d'en faire la règle de la nôtre. Mais quand nous faisons la volonté de Dieu, il fait la nôtre. Le Psalmistc a chanté : Il fera la volonté de ceux qui le craignent^, et ainsi il rassasiera tous leurs désirs. Bienheureux ceux qui désirent la justice avec le même empressement qu'on désire manger et boire, lorsqu'on est travaillé de la faim et de la soif; car alors ou sera rassasié. De quoi sera-t-on rassasié , si ce n'est de la justice? On le sera dès cette vie : car le juste se rendra plus juste , et le saint se rendra plus saint, pour contenter son avidité. Mais le parfait rassasiement sera dans le cîel, où la justice éternelle nous sera donnée avec la plénitude de l'amour de Dieu. Je serai l'assasié , disait le Psalmiste^, lorsque votre gloire m' apparaîtra.
Doit-on toujours avoir soif de la justice? Puisque le Sauveur a dit à la Samaritaine'* : Celui qui boit de cette eau, c'est-à-dire, des plaisirs du monde, a encore soif : mais celui qui boira de l'eau dont je lui donnerai, n'aura jamais soif; mais l'eau que je hii donnerai deviendra en lui une fontaine jaillissante pour la vie éternelle : il n'aura donc point de soif? Il n'en aura point en elTct; parce qu'il ne désirera plus d'autre plaisir, d'autre joie, d'autre bien, que celui qu'il goûte en Jésus-Christ. Il aura pourtant toujours soif; car il ne cessera point de désirer ce bien suprême, et voudra le posséder de plus en plus. Le voilà donc qui a toujours soif : mais toujours aussi il se désaltère, parce qu'il a en lui la fontaine éternellement jaillissante. Il n'aura point celle soif fatigante et insatialilc de ceux qui cherchent les plaisirs des sens. Il aura toujours soif de la justice; mais la bouche toujours attachée à la source qu'il a en lui-raôme, sa soif ne le fatiguera, ni ne l'aHaiblira jamais : Celui qui croit en moi, dit le Fils de Dieu^, des fleuves d'eau vive couleront éternellement de ses entrailles : qu'il tienne donc, et qu'il boive. Venez, âmes saintes," venez à Jésus : désirez, buvez, engloutissez : ne craignez point que cette eau céleste vous manque : la fontaine est au-dessus de votre soif : son abondance est plus grande que votre besoin : Fons vincit sitientem , disait saint Augustin.
Vie JOUR.
Cinquième béalilude : Etre miséricordieux. (Matlh., v. 7.)
l'rENHEi.REi.x les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde'''. Le plus bel effet de la charité, c'est d'èlre louché des maux d'autrui. Il est plus heureux de donner que de recevoir, disait Jésus- Chrisl^ Cette parole n'avait pas été rajiportée par les évangélisles : mais Dieu a voulu donner à saint Paul la gloire de la recueillir : Souvenez-vous, dit CCI apôtre*, de celte parole du Seigneur Jésus : Il
1. Joan., IV. 3i. 2. P4., cxi.iv. 19. —3. 1. Joan., IV. 1.3. M. — 5. idem, \ii. 37, :«. . — '. Act., XX. .%. — 8. Idem.
Idem, XVI. 15. — - C. Alalt/t., V. 7.
est plus heureux de donner que de recevoir. Bienheureux donc ceux qui donnent, et qui aiment mieux donner que de recevoir. Bienheureux, encore un coup, celui qui appelle à son festin, non point les riches, qui peuvent lui rendre le festin ciu'il leur aura fait; mais les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. Alors, dit le Sauveur', vous serez heureux , car ils n'ont rien à vous rendre : et il vous sera rendu à la résurrection des justes. Bienheureux donc les miséricordieux qui donnent sans espérance de rien recevoir de ceux sur qui ils exercent la miséricorde : car ils obtiendront de Dieu une miséricorde infinie.
Ainsi ceux qui sont inllcxibles, insensibles, sans tendresse, sans pitié, sont dignes de trouver sur eux un ciel d'airain, qui n'ait ni pluie ni rosée. Au contraire, ceux qui sont tendres à la misère d'autrui auront part aux grâces de Dieu, et à sa miséricorde; il leur sera pardonné comme ils auront pardonné aux autres; il leur sera donné comme ils auront donné aux autres ; ils recevront selon la mesure dont ils se seront servis envers leurs frères- ; c'est Jésus-Christ qui le dit; et autant qu'ils auront eu de compassion, autant Dieu en aura-t-il pour euxmêmes.
Il faut exercer la miséricorde envers tous ceux qu'on voit souffrir; envers les malades , envers les affligés : adoucir leurs maux par des paroles de consolation, et par de sages conseils, si on ne peut autrement; leur aider à les porter; les partager avec eux autant qu'on peut. C'est le plus beau de tous les sacrifices : J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice, comme il l'a dit lui-même^.
VlJe JOUR.
Sixième béatitude : Avoir le cœur pur. (Matth., v. 8.)
Bienheureux ceux qui ont le cœur pur. Qui pourrait dire la beauté d'un cœur pur? Une glace parfaitement nette, un or parfaitement affiné, un diamant sans aucune tache, une fontaine parfaitement claire, n'égalent pas la beauté et la netteté d'un cœur pur. Il faut en ôter toute ordure, et celles principalement qui viennent des plaisirs des sens : car une goutte de ces plaisirs trouble cette belle fontaine. Qu'elle est belle , qu'elle est ravissante cette fontaine incorruptible d'un cœur pur! Dieu se plaît à s'y voir lui-même comme dans un beau miroir : il s'y imprime lui-même dans toute sa beauté. Ce beau miroir devient un soleil par les rayons qui le |)énètrcnt : il est tout resplendissant. La pureté de Dieu se joint à la nôtre, qu'il a lui-même opérée en nous; et nos regards épurés le verront briller en nous-mêmes, et y luire d'une éternelle lumière. Bienheureux donc ceux qui ont le cœur pur ; car ils verront Dieu''.
Aimons la chasteté plus que toutes les autres vertus : c'est elle qui rend le cœur pur.
A chaque objet qui nous touche, craignons toujours en l'aimant, de ternir la pureté de notre cœur; ou de l'enfoncer davantage dans l'ordure d'où il fallait le retirer.
Bienheureux le cœur pur; il verra Dieu : Il ne faut que ces deux mots pour nourrir l'âme tout un jour. Il verra Dieu : il verra toute beauté , toute
1. Luc, XIV. 12, 13, 14. —2. Idem, vi, 37, 38.-3. MaUli,.,i\. 13. — 4. Idem, v. 8.
SERMON DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE
bonté, toute perfection, le bien, source de tout bien, tout le bien uni, comme il disait à Moïse : Je te montrerai tout le bien* ; lorsqu'il se montra luimême. Voir un objet si parfait, et l'aimer, c'est la même chose. Il verra donc, et il aimera; mais s'il aime, il sera aimé : il chantera les louanges de Dieu, qu'il verra et qu'il aimera sans fin. Il sera rassasié de l'abondance de sa maison , et enivré du torrent de ses délices. Heureuse créature I mais pour cela il faut avoir le cœur pur. Rienheureux donc celui qui a le cœur pur. Que celui qui est pur ne cesse de se purifier davantage. Que celui qui n'est pas pur, se tire de l'ordure oii il croupit : qu'il lave la saleté qui le déshonore et le défigure.
Ville JOUR.
Septième bcatihide : Etre pacifiques. (Matth., v. 9.)
Rienheureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu^. Dieu est appelé le Dieu de paix^ : Il fait habiter dayis sa maison ceux qui sont de ' même esprit et de même cœur : Inhabitare facit unius moris (unanimes) in domo, dit le Psalmiste'*. Sa bonté concilie tout. Il a composé cet univers des natures et des qualités les plus discordantes : il fait concourir ensemble la nuit et le jour, l'hiver et l'été, le froid et le chaud, et ainsi du reste, pour la bonne constitution de l'univers , et pour la conservation du genre humain. Il reçoit ses ennemis en sa paix; et il faut, dit Jésus-Christ^, qu'à son exemple, « vous aimiez vos ennemis, et que vous fassiez du bien à ceux qui vous haïssent. » Il faut « que vous le priiez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mauvais , et qui pleut sur les justes et sur les injustes : » comme nous verrons dans la suite. Bienheureux donc les pacifiques : ceux qui aiment la paix, et qui la procurent : Ils seront appelés enfants de Dieu, parce qu'ils porteront le caractère d'un si bon père.
Le soleil n'en est pas plus néi)uleux dans les pays où Dieu n'est pas connu : la pluie n'en arrose pas moins abondamment les champs et les pâturages , et n'y est pas moins rafraîchissante, ni moins féconde. Ainsi, comme disait saint Paul", Dieu ne se laisse point sans témoignage. Le soleil, quand il se lève nous avertit de son immense bonté ; puisqu'il ne se lève pas plus tard, ni avec des couleurs moins vives pour les ennemis de Dieu, que pour ses amis. Adorez donc, quand il se lève, la bonté de Dieu qui pardonne : et ne témoignez pas à votre frère un visage chagrin , pendant que le ciel, et Dieu même, si l'on peut parler de la sorte, lui en montre un si serein et si doux.
Jésus-Christ, le Fils unique du Père céleste est le grand pacificateur : « Qui a annoncé la paix à ceux qui étaient de loin, et à ceux qui étaient de près, faisant mourir on lui-même toutes les inimitiés^; et pacifiant par le sang qu'il a répandu sur la croix, tout ce qui est dans le ciel et dans la terre*, » comme dit saint Paul.
A l'exemple du Fils unique , les enfants d'adoplion doivent prendre le caractère de leur père , et se montrer vrais enfants de Dieu par l'amour de la paix.
1. Ex., XXXIII. 19. -- 2. Matth., v. 9. -- 3. /. Cor., xiv. 33. -- 4. Ps., Lxvii. 7. — 5. Match., V. 41, 45. — 6. Act., Xiv. 16. — 7. Eph., n. 14, 15, IG, 17. — S. Col., i. 20.
Cette grâce d'être enfants de Dieu se consomme dans la vie future, selon ce que dit le Sauveur, ils seront vrais enfants de Dieu , parce qu'ils seront des enfants nouvellement engendrés par la résurrection*.
Soyons donc vraiment pacifiques : ayons toujours des paroles de réconciliation et de paix, pour adoucir l'amertume que nos frères témoigneront contre nous, ou contre les autres : cherchant toujours à adoucir les mauvais rapports; à prévenir les inimitiés, les froideurs, les indifférences; enfin à réconcilier ceux qui seront divisés. C'est faire l'œuvre de Dieu, et se montrer ses enfants, en imitant sa bonté.
Combien sont éloignés de cet esprit ceux qui se plaisent à brouiller les uns avec les autres; qui, par de mauvais rapports, souvent faux dans le tout, souvent augmentés dans leurs circonstances, en disant ce qu'il fallait taire, en réveillant le souvenir de ce qu'il fallait laisser oublier; ou par des paroles piquantes et dédaigneuses, aigrissent leurs frères et leurs sœurs déjà émus et infirmes par leur colère!
IXe JOUR.
Huitième et dernière béatitude : Souffrir pour la justice. (Matth., V. 10.)
Rienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des deux leur appartient^. Tous ceux qui souffrent pour avoir bien fait, pour avoir donné bon exemple, pour avoir obéi simplement , et avoir confondu par leur exemple ceux qui ne vivent pas assez régulièrement; en sorte qu'on se prend à eux des reproches qu'on fait aux autres , souffrent persécution pour la justice. Ceux qui portent leur croix tous les jours , et persécutent persévéramment en eux-mêmes leurs mauvais désirs, souffrent persécution pour la justice.
C'est ici la dernière et la plus parfaite de toutes les béatitudes; parce que c'est elle qui porte le plus vivement en elle-même l'empreinte et le caractère du Fils de Dieu.
C'est pourquoi il s'arrête sur celle-ci. Non content d'en avoir parlé comme des autres, il reprend encore le discours , en disant : « Vous serez heureux, quand vous serez maudits et persécutés, et qu'on dira de vous pour l'amour de moi toute sorte de mal : Réjouissez-vous, et soyez remplis de joie, » ravis, transportés, « parce qu'ils ont persécuté de la même sorte les prophètes qui ont étèavant vous^, » et non -seulement les prophètes, mais encore le Messie lui-même.
On revient donc ici au commencement , et au royaume des deux , qui avait paru dès la première béatitude. La pauvreté et la persécution pour la justice attirent également le royaume des cieux.