LIVRE III. - M. SIMON, ADMIRATEUR DES SOCINIENS
n'y avoir pas employé tout son art. Cet art consiste non-seulement à leur donner toutes les louanges qu'il peut sans se déclarer trop ouvertement; mais encore, et c'est ce qu'il a de plus dangereux, à proposer leur doctrine sous les plus belles couleurs, et avec le tour le plus spécieux qu'il lui est possible. Pendant que l'explication de leurs dogmes qui flattent les sens , est longue et accompagnée de tout ce qui est capable de les insinuer, on y trouve assez souvent des réfutations , mais faibles pour la plupart; et quelquefois un zèle si outré qu'il en devient suspect, comme est celui des amis cachés, qui affectent, même à contre-temps, de s'opposer l'un à l'autre, pour couvrir leur intelligence.
Qui n'admirerait le zèle de notre auteur contre les erreurs de Socin? Ce critique pour établir la divinité de Jésus-Christ va plus loin que saint Augustin et que saint Thomas , qu'il reprend comme favorables à cet hérésiarque. Saint Thomas, dit-il', (dans son commentaire sur l'Epître aux Romains), s'étend d'abord assez au long sur ces mots : Qui
PR^DESTINATUS EST FlLlUS DeI IN VIRTUTE. Il paraît
tout rempli de l'explication de saint Augustin et de la plujjart des autres commentateurs qui l'ont suiti sur ce passage , et il enchérit même par-dessus eux. Voilà la première faute qu'il remarque dans saint Thomas, d'être rempli partout de saint Augustin, dans les endroits mêmes où il est suivi de la plupart des interprètes; et notre critique conclut ainsi : que pour être trop subtil, saint Thomas (et par conséquent saint Augustin, d'où saint Thomas a tiré son explication) semble appuyer les sentiments de Socin. C'est ainsi que M. Simon montre son zèle contre les sociniens, et il n'épargne ni saint Augustin ni saint Thomas.
On lui pourrait dire en ce lieu avec le Sage : Ne soyez pas plus sage qu'il ne faut"^ : ne présumez pas de votre sagesse jusqu'à l'élever au-dessus de deux aussi grands théologiens, que tous les autres, ou, pour parler comme vous, la plupart des autres ont suivis; mais notre auteur a encore ici un autre dessein; et pour découvrir le fond de ses malheureuses finesses, il faut remarquer que Crellius, le plus habile des sociniens, se sert en effet de ce passage de saint Paul contre la divinité de Jésus-Christ, par cette raison, que s'il est destiné ou prédestiné par sa résurrection à être le Fils de Dieu, il ne l'est donc pas par nature : il ne l'est pas éternellement, mais il est fait tel dans le temps. Tel est le raisonnement de Crellius que M. Simon rapporte au long', il n'y a rien de plus pitoyable.
Titelman, dont notre critique nous rapporte l'explication'', sur cette parole de saint Paul : Jésus- Christ a été prédestiné à être Fils de Dieu'^, n'y avait laissé aucune dilTiculté, lorsqu'il avait expliqué dans sa paraphrase, que Jésus-Christ était celui dont il avait été prédestiné, qu^en demeurant ce qu'il était (dans le temps et selon la chair) il serait tout ensemble le Fils de Dieu de même puissance que son Père. Qu'y a-t-il de plus littéral et de plus net que cette interprétation de Titelman? Cependant M. Simon la rejette comme étant l'explication d'un théologien de profession, qui substitue les préjugés de la théologie en la place des paroles de saint Paul; el
1. p. 473 el 474.— 2. Eccles., vu. 17. — 3. /'. 848. — 4. P. 564. — 5. Rom., i. 4.
sans alléguer aucune raison de son mépris , il se contente de dire : Que tout le monde ne demeurera pas d'accord que ce soit là le véritable sens des paroles de l^ Apôtre. Assurément les sociniens, qui nient la divinité du Fils de Dieu, ne conviendront pas d'une paraphrase où elle est si clairement expliquée. Mais enfin M. Simon, malgré qu'il en ait, ne pourra s'empêcher d'en convenir. Car il faut bien qu'il avoue, puisqu'il fait profession d'être catholique , qu'il y a une incarnation, qui est une œuvre de Dieu; mais il est bien certain que Dieu n'a rien fait que ce qu'il avait prévu et prédestiné auparavant; s'il a donc fait l'Homme-Dieu, cet Homme-Dieu est prévu et prédestiné. Qui le peut nier? Saint Augustin a donc enseigné une vérité constante , quand il a dit' : Jésus a été prédestiné , afin que devant être selon la chair le fils de David, il fût aussi en vertu le Fils de Dieu, qui est précisément la même chose que Titelman avait exposée dans sa paraphrase.
Laissant donc à part Crellius et les réponses bonnes ou mauvaises qu'a faites M. Simon à son misérable argument, et laissant encore à part toutes les disputes qu'on peut faire sur le mot grec ôptaOîd;, soit qu'il veuille dire déclaré, comme il semble que quelques Grecs l'aient entendu , soit qu'il veuille dire destiyié ou prédestiné, comme traduit la Vulgate selon le sens de saint Chrysostome , et après elle saint Augustin et tous les Latins, on ne peut dire, comme fait M. Simon, que ce terme prœdestinatus appuie Socin , sans avoir le dessein malicieux de lui faire trouver de l'appui dans saint Augustin, dans saint Thomas, dans tous les auteurs et commentateurs latins , et même dans la Vulgate dont les anciens Pères se sont servis comme nous.