‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 768 sur 851 · LIVRE XII. — SAINT AUGUSTIN ET LA PHÉDESTINATION · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — SAINT AUGUSTIN ET LA PHÉDESTINATION

son Dieu , que celle d'abandonner entre ses mains un aussi grand intérêt que celui de son salut? Celui-là donc qui a eu le courage de lui remettre une afTaire de cette importance, et la seule, à vrai dire, qu'on ait sur la terre, dès lors a reçu de lui une des marques les plus assurées de sa prédestination ; puisque l'objet que Dieu se propose dans le choix de ses élus, étant de se les attacher uniquement, et de leur faire établir en lui tout leur repos, le premier sentiment qu'il leur inspire doit être sans doute celui-là. Ce premier gage de son amour les remplit de joie, et leur prière devenant d'autant plus fervente, que leur confiance est plus pure et leur abandon plus parfait, ils conçoivent plus d'espérance qu'elle sera exaucée, et ainsi que l'humble demande qu'ils font à Dieu de leur salut éternel aura son eilet; ce qu'ils attendent d'autant plus de sa bonté, que c'est encore elle qui leur inspire la confiance de prier ainsi, et de se remettre entre ses bras.

Si quelque chose peut attirer le regard de Dieu , c'est la foi et la soumission de ceux qui savent lui faire un tel sacrifice. Dire que cette doctrine, qui est le fruit de la foi de la prédestination , met les hommes au désespoir, « c'est dire , » dit saint Augustin', « que l'homme désespère de son salut » quand il en met l'espérance, non point en lui- » même, mais en Dieu, quoique le Prophète crie : » Maudit l'homme qui se fie en l'homme-. » Ceux donc que cette doctrine jette dans le relâchement ou dans la révolte, sont ou des esprits lâches, qui veulent donner ce prétexte à leur nonchalance, ou des superbes qui ne savent pas ce que c'est que Dieu , ni avec quelle dépendance il faut paraître devant lui. Mais ceux qui le craignent, et qui savent que l'humilité est le seul moyen de lléchir une si haute Majesté, travaillent à leur salut avec d'autant plus de soin et d'application, que par l'humble état où ils se mettent devant Dieu dans la prière, ils doivent plus espérer d'être secourus. Il ne faut donc plus chercher d'autre repos. « Nous vivons, » dit saint Augustin', « avec plus de sijreté devant » Dieu, tutiores vivimus, lorsque nous lui donnons » tout, que si nous cherchions à nous appuyer tout » à fait sur nous-mêmes, ou même en partie sur lui » et en partie sur nous, » parce qu'il arrive par ce moyen, selon le désir de l'Apôlre, que l'homme est humilié, et que Dieu est exalté seul, ut humilietur

HOMO ET EXALTETUR DeUS SOLUS*.

C'est donc là de toutes les consolations que les enfants de Dieu peuvent recevoir la plus solide et la plus touchante, de n'avoir à glorilier que Dieu seul dans l'ouvrage de leur salut; et il ne faut pas appréhender que la prédication de cette doctrine mette les hommes au désespoir : « Quoi? faut-il » craindre, » dit saint Augustin^, « que l'homme » désespère de lui-même et de son salut, quand on » lui montre à mettre en Dieu son espérance, el » qu'il cesse d'en désespérer, quand on lui dira, » superbe et malheureux qu'il est, qu'il n'a qu'à » espérer en lui-même. » Ce serait le comble de l'aveuglement et de l'orgueil. Mais si l'on ne peut entendre cette vérité dans la dispute , : « si les es-

1. De dono pers., cap. xvn. — 2. Jcr., xvii. 5. — 3. De dono pers., c. IV, n. 12. — 4. De prced. SS., c. v, n. 9. — ,5. % dono persev., cap. xxii.

» prits pesants et faibles ne sont pas encore capa- » blés de pénétrer les expositions de l'Ecriture, » ' ils auront, continue saint Augustin', un moyen plus aisé d'entendre une vérité si importante à leur salut. Qu'ils laissent là toutes les disputes, el que seulement ils se rendent attentifs aux prières qu'ils font tous les jours : Sic audirent vel non nudirent in hac quœstione disputaliones nostras, ut magis intuerentur oraliones suas. C'est là que le Saint- Esprit qui leur dicte leurs prières, leur décidera que c'est de Dieu uniquement qu'il faut tout attendre; puisquil faut attendre de lui, autant ce que nous faisons nous-mêmes, que ce qu'il fait en nous; et c'est là ce qu'ils apprendront dans les prières que l'Eglise a toujours faites et fera toujours depuis S071 commencement jusqu'à ce que ce siècle finisse , quas semper habuit et habebit Ecclesia ab

EXORDHS SUIS DONEC FLNIATUR HOC SiECULUM.

GHAPITRR XX.

Suite des consolations de la doctrine précédente : prédestination de Jésus-Christ.

Les fidèles, à qui Dieu propose une si solide consolation, n'en doivent point chercher d'autres, ni souhaiter de devoir leur salut à une autre cause qu'à la bonté et à l'éternelle prédilection de celui dont il est écrit : Que ce n'est pas nous qui l'avons aimé, mais que c'est lui qui nous a aimés le premier-; ce qui les doit d'autant plus toucher, que cette grâce qui se trouve dans tous les élus, a précédé dans leur chef. Je ne m'étonne donc pas que M. Simon, qui est l'ennemi de la prédestination, se déclare pre-

I mièrement avec tout l'acharnement que nous avons vu contre celle de Jésus-Christ : mais nous lui dirons, malgré qu'il en ail,, avec saint Augustin', que « le modèle le plus éclatant de la prédestination » et de la grâce, est le Sauveur même. Par quel » mérite, ou des œuvres ou de la foi, la nature » humaine, qui est en lui, a-t-elle obtenu d'être » ce qu'elle est; c'est-à-dire, d'être unie au Verbe » en unité de personne? » Saint Augustin conclut de ce principe, que nous sommes faits les membres

: de Jésus-Christ par la même grâce qui l'a fait être notre chef, « que celui-là nous fait croire en Jésus- » Christ qui nous a fait Jésus-Christ, en qui nous » croyons; » par conséquent, que la môme grâce qui l'a fait Christ, nous a faits chrétiens, et que ce qui a mis en lui la source des grâces l'a dérivée sur nous , à chacun selon sa mesure : d'où il s'ensuit que notre prédestination esl aussi gratuite que la sienne. C'est notre consolation d'être aimés, d'être choisis, d'être prévenus à notre manière, comme l'a été Jésus-Christ. Il a été promis, el les élus ont été promis : Dieu a promis do faire nailrc son Fils unique d'Abraham ', et lorsqu'il a [iromis au même Abraham de le faire le père de Ions les croyants, il lui a promis en même temps tous les enfants de la foi et de lapruinesse^. Il est écrit f|uc ce qu'il a promis, il est puissant pour le faire. Saint Paul ne dit pas : Ce qu'il a promis, il esl puissant pour le prévoir ; mais il dit : Ce qu'il a promis, il esl puissant pour le faire^. Il fait donc la foi dans les enfants de la promesse : il en fait

1. De dono iursrv., c. xxiii, n. 63. —2. /. Jo'in.,iv, 10. — 3. De prccil. SS., xv; JJe dono ;<<rcj., xxiv; Oper. lOiy., /. i, nuhi. 138, 140, 141. —4. lion., iv, lô. — .5. De pracd. SS., r. X. — 6. Idem , c. xxi.

DKl-KXSE DE LA TrxADITION ET DES SAINTS PÈRES.

jusqu'au premier commencement , puisque c'est cela iiiOine «lu'il a itromis, lorsqu'il a promis aux enraiils de la loi de leur donner la naissance, c'eslà-dire, de leur donner leur être depuis leur conception en Jésus-Chrisl. Il a promis la persévérance de ces mêmes enfanls de la loi, lorsqu'il a ilit : Je meltrai ma crainte dans leur cœur, afin qu'ils ne me quittent pas* ; el cela qu'est-ce autre chose, dit saint Augustin-, sinon en d'autres paroles : que sa crainte qu'il leur donnera sera si grande, qu'ils lui seront attaches perse'ieramment ? Ce qu'il a promis, il l'a fait ; il a fait la persévérance comme il a fait le commencement. Comme il a fait, dit saint Augustin*, qu'on vînt à lui, il a fait qu'on ne s en retirât jamais. L'un cl l'autre est reO'el de la même grAce, et cette grilce est l'eflet de la prédestination; c'esl-à-dire, de ce regard de prédilection qui fait la consolation des chrétiens, et dont ils reçoivent un gage, lorsque Dieu leur inspire, avec la prière, la volonté de mettre entre ses mains tout l'ouvrage de leur salut, de la manière qui a été dite.

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