DES METAMORPHOSES D OVIDE
Lf^ malheurs de Biblis apprendront aux jeunes filles à régler leurs vœux. Eprise de Gaunus, elle l'aima comme une sœur ne doit point aimer ; abusée dans le principe, elle ne sent point le danger des caresses et des baisers qu'elle prodigue, et son cœur aime à prendre le crime pour devoir. Peu à peu l'amour se décèle : lorsque Biblis se pare , c'est pour Caunus ; elle veut être trop belle à ses yeux! et si quelque autre est plus belle, elle en est jalouse. Cependant elle ignore encore son état; aucun désir n'a trahi sa flamme; mais elle brûle au-dedans ; mais déjà elle l'appelle son maître; mais déjà le nom de frère lui déplaît;
mais déjà elle aime mieux qu'il la nomme Biblis que sa sœur. Sa raison néanmoins ne s'est encore permis aucun espoir criminel; mais souvent dans la nuit un songe enchanteur lui offre celui qu'elle aime; elle se voit unie à lui, et, quoique endormie, elle en rougit. Le sommeil cesse, et longtemps Biblis en silence recherche dans son esprit l'image que le songe lui a présentée ; enfin son ame inquiète s'exprime ainsi : « Malheureuse ! qu'ai -je vu dans cette nuit tranquille ? ah ! que ne dure-t-elle encore! Mais pourquoi ces songes? sans doute Caunus plairait aux yeux même de la haine ; sans doute il me plaît , et s'il n'était pas mon frère il en serait trop digne; mon malheur est d'être sa sœur : ah! puisse revenir souvent, mais seulement dans mon sommeil, ce qui m'a tant charmée ! Le sommeil est sans témoins , mais il n'est pas sans plaisirs : ô Vénus ! ô amour ! quelles délices ! tant de ravissemens ne sont que trop vrais , tous mes sens me l'attestent ! le souvenir seul me charme ; mais mon bonheur n'a point assez duré, et la nuit jalouse a précipité sa course.
« O cher Caunus ! s'il m'était donné , sous un autre nom, d'aspirer à toi, que j'aimerais à me voir la bru de ton père! gue j'aimerais à te voir le gendre du mien ! Puissent les dieux avoir rendu tout commun entre nous , hors les aïeux ! eh ! que de bon cœur je te céderais l'avantage du rang!
Hélas ! j'ignore , ô le plus beau des mortels, quelle sera ton heureuse épouse ! mais moi , à qui mon malheur a donné les mêmes parens qu'à toi, tu ne seras jamais que mon frère. Vain titre! cruel obstacle! ce qui nous unit nous sépare.
a Mais que m'annoncent donc ces visions? quel est le sens de mes songes ? et les songes ont-ils en effet un sens ! O félicité des dieux ! il en est qui ont possédé leur sœur. Opis fut la sœur et l'épouse de Saturne ; Thétis de l'Océan ; Junon du maître (^ l'Olympe. Les dieux ont leurs droits; vainement je chercherais des exemples au ciel, d'autres pactes, d'autres lois gouvernent la terre. Non, ou cette coupable flamme sortira de mon sein , ou , si je ne le puis , que plutôt je périsse , et qu'étendue morte sur le bûcher, j'y reçoive les derniers baisers de mon frère. L'amour exige des aveux; quand je m'y abandonnerais, Caunus en aurait horreur. Les Éolides pourtant n'ont point fui l'hymen de leurs sœurs. Les Éolides ? D'où les ai-je connus, et pourquoi toujours des exemples? Où suis-je entraînée! Fuyez loin de moi, feux criminels, aimons Caunus; mais, hélas! comme on aime un frère.
« Si cependant il eût le premier senti ce que je sens, j'eusse pu céder à ses transports; eh bien! puisque je ne l'eusse point repoussé, je le préviendrai. Infortunée, pourras-tu convenir?... l'amour m'y forcera, je pourrai tout; ou si la honte me
ferme la bouche , une lettre secrète dévoilera des
feux trop long-temps cachés. »
Ce moyen lui plaît et fixe tous ses doutes. Soulevée à l'aide du bras gauche, et s'appuyant sur son coude : « C'en est fait, dit-elle , déclarons une flamme insensée; hélas! quelle peine, quel projet et quel amour ! » Déjà Biblis médite sa lettre, et voilà que ses tremblantes mains se préparent ; l'une tient le fer et l'autre la cire; elle commence, elle hésite, elle écrit, elle repousse ses tablettes, elle note, efface, change, condamne, approuve; cent fois les tablettes sont quittées et cent fois reprises; incertaine, égarée, elle frémit de sa témérité; kl honte et l'audace sont peintes à la fois sur son visage : le mot sœur était écrit, la réflexion le fit effacer, et sur les feuilles souvent corrigées il resta ces paroles : « Une amante te souhaite un bonheur qu'elle ne peut avoir que de toi. Elle rougit, hélas î elle tremble de tracer son nom ; je voudrais, s'il faut le dire, que ce nom fatal ne parût point dans ma cause, et que tu ne reconnusses Biblis qu'en l'exauçant. Tu n'as vu que trop d'indices d'une ame blessée : ma pâleur, mon abattement, mes regards, des yeux souvent humides, des soupirs dont je cachais la cause, des caresses, des baisers, qui, si tu l'as remarqué, n'étaient point fraternels. Cependant moi-même, les dieux m'en sont témoins , quoique brûlée audedans, j'ai tout fait pour me guérir : long-temps
TRADUCllONS. ^65
je me suis débattue pour échapper aux armes puissantes du fils devenus; va, j'ai plus souffert, plus résisté que tu ne peux le croire d'une simple fille; mais, vaincue enfin , je suis forcée d'avouer ma défaite et d'implorer mon vainqueur. Tu peux seul conserver , tu peux trancher les jours d'une amante; choisis... ce n'est point une ennemie qui te supplie , c'est celle que les plus étroits liens imissent à toi , et qui voudrait les resserrer encore. Abandonnons l'étude de la morale aux sages qui recherchent les limites du bien et du mal, et qui veillent au maintien des lois : pour nous , un amour téméraire convient à nos jeunes années ; nous ignorons ce qui est défendu; croyons que tout est permis, et suivons l'exemple des plus grands dieux. Ni la dureté d'un père, ni le soin de notre honneur, ni les autres craintes des hommes , ne peuvent nous arrêter ; notre amour ne trouvera point d'obstacles ; les doux noms de frère et de sœur en assurent le mystère. J'ai la liberté de te parler en secret ; les nlus tendres caresses nous sont permises en public. Hélas ! que je sais trop ce qui nous manque! prends pitié d'une faiblesse que tu n'euss'es jamais connue sans l'excès de mon amour. »
Elle eût continué, mais les tablettes étaient remplies , et la dernière ligne ne trouva de place que sur la marge. Elle veut fermer cette coupable lettre; ses lèvres étaient desséchées , il fallut mouil-
1er son cachet à ses larmes. Elle appelle un esclave en rougissant, et après l'avoir encouragé par de douces paroles : Porte , lui dit-elle , cette lettre
à mon et long -temps après elle ajouta /rère.
Les tablettes tombèrent de ses mains en les remettant : elle fut troublée du présage; cependant la lettre partit.
L'esclave saisit un moment commode, et remplit son ordre. Le petit-fils de Méandre , enflammé d'un courroux soudain, jette loin de lui l'écrit fatal sans l'achever , et contenant à peine sa fureur contre l'esclave effrayé : Fuis pendant que tu le peux, dit-il, vil ministre du plus infâme crime ; si ta mort n'eût été un indice de notre honte, tu ne respirerais plus. L'esclave fuit, et rapporte à sa maîtresse la terrible réponse. Biblis pâlit au récit de l'esclave , et le froid de la mort saisit ses membres tremblans ; mais bientôt ses sens reviennent et ses transports avec eux. «Je l'ai trop mérité, dit-elle. Téméraire, pourquoi me découvrir? pourquoi confier si tôt au hasard d'une lettre ce que peut-être j'eusse dû cacher toujours? 11 fallait auparavant sonder son esprit par des mots à double sens ; il fallait m'assurer du vent avec une partie des voiles : imprudente! je les ai toutes déployées pour donner dans des écueils où j'échoue sans espoir de salut. Un présage trop certain eût dû m'arréter : quand ces funestes tablettes échappèrent de mes mains, n'annonçaient - elles
pas le même sort à mes espérances? Il fallait changer le jour ou la résolution : c'était le jour qu'il fallait changer; un dieu me le disait, les signes étaient trop clairs ; mais j'étais aveugle : au moins il fallait , sans recourir à cette fatale écriture , il fallait moi-même ouvrir mon ame ; il eût vu mes pleurs , il eût vu mon trouble : je pouvais dire plus que la lettre; je pouvais, malgré lui, me jeter à son cou, embrasser ses genoux, étendue à ses pieds, lui demander la vie, et, repoussée, au moins mourir à ses yeux. Il n'est rien que je n'eusse tenté ; et quand chacun de mes efforts eût été ti'op faible, j'aurais triomphé en les réunissant : peut-être aussi est-ce la faute de l'esclave; il s'y sera mal pris; il l'aura peut-être abordé à contre -temps; il devait attendre que l'instant et l'humeur fussent favorables. Caunus n'est point né d'une tigresse ; il n'a point sucé le lait d'une lionne ;son cœur n'est ni de rocher, ni de fer, ni de diamant.... Essayons encore , il cédera. Tant que le souffle me restera , je ne me découragerai point: ah! sans doute si je pouvais revenir sur le passé, le mieux serait de ne point commencer; le mieux à présent, c'est d'achever. Quand je renoncerais à mon espoir, pourrait-il oublier mon audace ? M'arrêter , ce serait lui dire que j'ai peu désiré; il pourrait même croire que j'ai voulu le tenter et lui tendre un piège, ou bien que j'ai cédé à une erreur passagère des sens , et non à
ce dieu inévitable qui me consume tout entière. Enfin je ne puis plus être innocente; j'ai écrit, j'ai demandé , ma volonté est souillée : en m'arrétant, je n'effacerai rien ; ce qui me reste à faire est peu pour mon crime et tout pour mes vœux.»
Elle dit; et tel est le désordre de son esprit, que, ce qu'elle regrette d'avoir tenté, elle le tente de nouveau : l'insensée passe toutes les bornes et s'expose à mille rebuts. Caunus enfin, désespérant de la guérir , fuit à la fois le crime et la patrie , et va fonder de nouveaux murs dans une terre étrangère.
Alors la triste fille de Milet perd tout usage de sa raison. Furieuse, elle déchire ses vétemens et se meurtrit le sein : déjà sa folie est publique , et l'on en dit hautement la coupable cause ; elle maudit une contrée et une maison odieuse, et fuit sur les traces de son frère expatrié.
Tel qu'on entend les bacchantes ismariennes que le fils de Sémélé a frappées de son tyrse redoutable renouveler de trois en trois ans leurs bruyantes fureurs, tels les habitans du Bubace ont entendu retentir dans leurs vastes campagnes les hurlemensde Biblis. Ens'éloignant, elle parcourt la Casie, la Lycie et les demeures des belliqueux Lélèges ; déjà elle a laissé derrière elle les sommets du Cragus, les murs de Limire et les rives du Xanthe ; déjà elle a passé les monts fumans où la triple chimère offre la tête d'une lionne et la
TRADUCTIONS. a6f)
queue d'un serpent. Malheureuse Biblis 1 bientôt l'ombre des forets va te manquer ! mais voilà qu'épuisée de cris et de fatigues, tu succombes, couvrant la terre de ta longue chevelyre , et serrant entre tes dents les feuilles desséchées... Plus d'une fois les nymphes de Thrace lui offrirent de tendres secours; plus d'une fois elles lui donnèrent d'utiles conseils ; Biblis est sourde aux consolations; elle reste immobile, muette, et pressant l'herbe des prés de ses faibles mains ; les naïades , voyant couler ses larmes en torrent sur sa couche , leur creusèrent un lit qui ne tarit jamais : hélas ! elles ne pouvaient rien donner de plus à la triste Biblis.
Aussitôt, comme les gouttes qui sortent par les fentes de l'arbre qui donne la résine , comme le bitume collant qu'un feu caché distille , comme l'onde que le froid a durcie se fond aux regards de Phébus et au souffle de Zéphire; ainsi Biblis fondue dans ses larmes se transforme en une fontaine qui sourdit au pied d'un chêne ombrageux , et qui porte encore le nom de Biblis dans le vallon qu'elle arrose.
t70 ÏRADLCTTONS.