‹ Œuvres complètes de BoufflersChapitre 2 sur 44 · A TOUS LKS HABITANS DE LA TERRE SALUT ET PROTECTION · texte numérisé non relu

A TOUS LKS HABITANS DE LA TERRE SALUT ET PROTECTION

« Le ciel garde la mémoire des belles actions : le prophète a soin de les écrire lui-même avec la pointe de son sabre sur des tables de dairaant. Ce ^qyie fait le prophète au/ciel, Akbar le fait sur la terre : plus il est puissant, plus il veut être juste; et s'il a plus d'une fois oublié des offenses, il n'en sera pas de même des services. »

« Vous vous souvenez tous des vallées tor-^ tueuses de la région de Platila ; ce fut là que l'ange des combats, l'ami du prophète, accoutumé à planer partout sur la tête d'Akbai', feignit un instant de nous abandonner pour éprouver notre grand courage , et pouvoir dire avec plus de certitude au prophète s'il avait réellement choisi le plus grand des habitans de la terre pour l'objet de toutes ses complaisances. Hussein n'est plus; c'était alors l'ennemi d' Akbar : il était venu nous attaquer avec des forces innombrables ; son armée attendait la nôtre en avant des murs de Platila ; mais, effrayé à la vue de nos braves, et, comme s'il eût désiré de nous fléchir, il nous fait demander une entrevue ; nous y consentons , car

jamais Akbar n'a repoussé le suppliant. Les armées devaient rester immobiles dans les deux camps : les deux rois devaient se mettre en marche lorsque le soleil commencerait à se montrer sur le sommet du mont Erima ; ils devaient marcher sans escorte et s'avancer l'un vers l'autre au pas de leurs coursiers; les conventions étaient signées, les otages étaient donnés, les sermens étaient reçus mais l'esprit de vérité habitait en nous, et

le démon de la perfidie conseillait notre ennemi ; il faisait jour dans l'ame d' Akbar, il faisait nuit dans celle d'Hussein. Cependant Akbar, qui tenait toujours les yeux fixés sur le sommet d'Érima,

^part sans crainte , accompagné seulement de quatre émirs : notre ennemi parut faire comme nous; il feignit même dé se prosterner k notre approche , car les hommages ne coûtent rien aux perfides : nous lui tendons la main de la clémence , et nous commençons à l'écouter, quand soudain mille de ses guerriers élancés au même signal des creux des rochers" et de l'obscurité des bois ont fondu sur Akbar : mille autres les ont suivis. Notre armée , trop éloignée pour nous défendre , et ne pouvant pas nous vois, était restée dans notre camp, fidèle à nos ordres, et ne soupcon-

*nant pas même que la trahison fût possible ; nos quatre émirs (c'était alors toute l'armée du roi des rois) ont fait leur devoir : nous les avons vus. combattre comme des lions à nos côtés ; nous les.

92 If: DERVICHE,

avons vus tomber à nos pieds percés de mille coups , et leurs nobles âmes nous attendent à la cité céleste des héros. Privé de nos compagnons et réduit à notre bras, nous avons combattu quelque temps seul contre toute une armée. Le carnage fut grand, et chacun de nos coups enrichissait l'ange de la mort. Mais déjà notre armure, entr'ouverte de toutes parts , se teignait de notre sang; notre lance brisée devenait inutile;notre glaive émoussé n'entamait plus le fer ennemi; notre généreux coursier, frappé aux jarrets, s'était abattu sous nous. Jusqu'alors le perfide Hussein n'avait animé les siens que de la voix; mais quand il nous voit désarmé et terrassé, il veut avoir la gloire du combat. Déjà il avait renversé notre casque d'or d'un premier coup de son large cimetère. Peuples et rois, écoutez et frémissez : « Déjà le fer était levé de nouveau sur notre tête sans défense, quand la tête d'Hussein et sa rnain encore armée tombent à'nos côtés, tranchées du même coup. Un mortel (si c'est un mortel en effet), prompt comme l'éclair, terrible comme la foudre, avait franchi les monts et fondu sur lestraître^s qu'il écartait comme le chasseur écarte de faibles branches. Il tournait son agile coursier au milieu de leurs rangs confus, semant partout la mort, et semblait un tourbillon d'automne qui disperse des monceaux de feuilles desséchées. Puis , quand son glaive a Jiettoyé autour de nous une large enceinte , que

nul guerrier n'ose plus franchir, il descend, nous „ relève de son bras invincible, nous arme de sa lance, détache son casque, en couvre notre tète ; commande à son coursier de s'agenouiller , nous aide à nous y placer, et soudain s'élançant sur 1:elui d'un de nos ennemis, il disparaît. Envoyé du ciel, lui crie alors Akbar, quel est ton nom ? Appelle-moi Fidèle, répondit-il en volant vers notre armée qui s'avançait, ignorant encore notre péril, mais inquiète de notre retard ; c'est en vain cependant qu'il aurait voulu se dérober aux regards du roi des rois , un instant nous a suffi pour obsei-ver sur une de ses joues la forme d'un fer de lance imprimé sans doute par l'ange de la guerre lui-même, qui a voulu le marquer de son signe entre tous les braves.

« Dès le lendemain dé ce jour dont la terre se souviendra, tous les émirs ont eu l'ordre de passer leurs troupes en revue pour découvrir le guerrier marqué du fer de lance : hélas ! le guerrier ne s'est pas trouvé!.... Il est parmi les morts , a dit le roi des rois, et le roi des rtjis a versé des larmes : qu'on le cherche parmi les morts, avons-nous repris tristement, et qu'on l'amène devant nous , . pour qu'au moins son corps soit arrosé des larmes de son maître. On est revenu dire au roi des rois : Le guerrier que tu cherches n'a point été trouvé parmi les morts : il se peut donc qu'il vive , nous sommes-nous écrié , et le monde a vu un ravon

d'espoir luire sur la face du roi des rois. Rassemblez , avons-nous dit alors, tous les corps de nos ennemis tombés sous nos coups; joignez-y ceux des braves que nous regrettons; qu'ils soient tous portés sur la place où le grand émir a sauvé les jours d'Akbar; qu'ils y^oient placés les uns sur les autres, comme les pierres des pyramides de Memphis; que les visages de nos ennemis soient tournés vers la terre , ceux des nôtres vers le ciel, et que les quatre nobles émirs tombés à nos côtés soient placés au-dessus de tous les autres; les pierres des montagnes de Platila serviront à revêtir les quatre côtés de la pyramide, et deviendront la demeure des hommes qui étaient hier, et qui aujourd'hui ne sont plus; l'histoire de cette journée sera gravée dans toutes les langues des hommes sur la base du grand tombeau; et, sur la face exposée à la plus vive lumière du jour , des rubis étincelans incrustés dans une large table d'or pur offriront à tous les yeux cette inscription :

« A son ami inconnu * « Akbar reconnaissant. »

« Le grand tombeau a été élevé, et le roi des rois a dormi tranquille, persuadé qu'il avait satisfait à la reconnaissance autant qu'à la justice, et quatorze ans se sont écoulés depuis en travaux et

en triomphes sans que le guerrier se soit fait dbniiaître. Mais, 6 prodige! aujourd'hui que le monde est soumis, aujourd'hui que la paix règne dan^ riram et le Touram comme avant qu'il y eût des hommes, aujourd'hui qu'on n'a pas plus besoin d'armes sur la terre que dans le ciel.... Akbar ne dort plus tranquille. Toutes les nuits le guerrier nous apparaît en songe , marqué du fer de lance à la joue, et nous dit : Akbar, tu m'as cherché en vain parmi les morts. Nous avons interrogé nos docteurs sur notre songe;^ious avons consulté les mages, les brames*, les pénitens, les senicquis, les faquirs , les prêtres et les devins de toutes les religions des hommes; tous ont répondu : Le guerrier vit, car le roi des rois l'a rêvé.

« D'après ces témoignages , nous ordonnons qu'il soit fait les recherches les plus exactes sur toute la surface de la terre pour découvrir le défenseur d' Akbar ; voulons , dès qu'il paraîtra , que tout genou fléchisse devant lui comme devant nous-méme , voulons qu'admis devant notre trône plus près que les autres rois de la terre, il reçoive de notre main la couronne de Platila, et que le reste de ses jours et des nôtres se passe dans les douceurs de la plus tendre fraternité.

a Le roi des rois le veut ainsi. »

Le sage Abukar et son fils, cachés à tous les yeux pendant la proclamation , ne savaient à quoi

se résoudre ; et dès que le héraut a cessé de parler , Idalmen troublé propose à son père de profiter de ce moment de surprise et d'agitation pour s'évader tous les deux par des chemins connus de lui seul , et se soustraire à tous les honneurs qui les menacent. « Non, mon fils, non, mon Idalmen, répond l'auguste vieillard, les dieux vengeurs du sastra (du serment) me le défendent et te l'interdisent par la bouche de ton père. Je dois la vérité au roi des rois ; il la saura. Eh quoi ! Idalmen , nous n'oserions pas même soustraire un coupable à sa justice , et tu* me proposerais de dérober un héros à sa reconnaissance! N'oublie pas ce que je suis pour toi, et, près d'exercer l'autorité royale, reconnais une dernière fois l'autorité paternelle. C'est, ajouta-t-il en l'embrassant, un reste d'expiation de la faute que nous avons tant pleurée. — Mais , mon père , après avoir pris vous-même, ainsi que votre fils, la douce habitude de l'obscurité , ne sentez-vous pas , comme lui , combien cet éclat subit va nous devenir incommode ? et pour avoir des chaînes d'or en est-on moins captif ? — Mon fils , répond l'ancien rajah, la vraie sagesse conseille le repos, mais elle prescrit le devoir; ta gloire n'est plus à toi; elle appartient au monde entier; tes exploits sont des diamans célestes tombés de la ceinture de la bienfaisante Drougah (la déesse de la vertu); les cacher, c'est les dérober; et si la joie de ton père

est (jiielque chose pour toi , mon Idalraen , ne te refuse plus à mes prières. Hélas ! assez et trop long-temps les hommes ont été les témoins de mon humiliation, qu'ils applaudissent aujourd'hui à mon triomphe, et qu'ils me voient rayonnant de l'éclat de mon fils.

A ces mots il prend l'émir par la main, l'entraîne avec quelque peine, et, sortant brusquement tous les deux du bocage qui les cachait, ils frappent tous les regards de leur double changement. Mohély, qu'on n'avait jamais vu sans casque ou sans voile, se montre embelli de sa noble cicatrice : on n'est pas moins étonné de l'air majestueux de l'ancien rajah, qui, appuyé sur l'épaule du héros, se plaît à fixer tous les yeux sur le signe éclatant que désormais la terre doit contempler avec amour et respect. Oui , nobles émirs, disait-il, le demi-dieu qui a sauvé les jours du roi des rois, vous le voyez devant vous; ce signe que vous n'aviez jamais aperçu, et cette vertu que vous avez tant admirée vous l'atteste; suivez tous l'exemple que son père vous donne, et soyons les premiers à saluer l'invincible Idalmen. A l'instant un cri universel a répété trois fois : Vive à jamais le roi de Platila, l'ami du roi des rois. Mon père, dit Idalraen en les embrassant tous les larmes aux yeux, vous oubliez mes titres les plus chers, celui de votre fils et de leur compagnon d'armes.

Dès la pointe du jour Idalmen, à côté de son père , escorté de tous les émirs et des autres guerriers de la caravane, étaient parvenus à la cime des vertes collines qui servent de ceinture à la ville royale. Déjà Ton commençait à découvrir audessus des vapeurs du matin les sommets resplendissans des dômes, des tours, des obélisques, des minarets; déjà les trophées dorés qui couronnent la toiture du palais du roi des rois , frappés des premiers rayons de l'astre naissant, se montraient comme autant d'enfans de la grande lumière, empressés de la saluer, avant le reste de la nature; lorsqu'on découvre au loin deux files d'énormes éléphans, semblables à deux longues chaînes de montagnes, qui s'avançaient en pompe au-devant de la caravane. On en compte cent dans d^iaque file : les harnois sont recouverts de larges plaques d'or et d'argent : ils portent tous un riche pavillon dont les rideaux , relevés avec grâce, laissent voir les plus admirables beautés de la Géorgie et de la Circassie. Chaque intervalle d'un éléphant à celui qui le précède est rempli par une troupe de cent cavaliers montés sur des chevaux assortis pour la figure et la couleur. En avant de chaque troupe on voit quatre chameaux richement caparaçonnés, portant chacun deux archers adossés, qui, sur de longs bois de lance, élèvent dans les airs de larges queues de paon et des croissans de cristal de roche; à la droite et à

la gauche du cortège, cent mille captifs suivent du même pas sur deux colonnes; un anneau de chaîne au pied de chacun atteste leur esclavage; ils marchent désarmés , et tournant vers la terre les drapeaux que jadis ils ont suivis : leur contenance humble et triste contraste avec la marche fière des soldats de l'invincible armée qui les entoure, comme en les ramenant du champ de bataille; le poli des armes qui couvrent les guerriers d'Akbar inonde l'horizon de ses reflets lumineux, tandis que, de toutes parts, un nombre innombrable de drapeaux, d'enseignes, d'étendards, de bannières, de banderoles de toutes couleurs, flotte au gré des vents, et semble de loin un immense jardin de fleurs mouvantes suspendu dans le vide des airs.

Parmi les éléphans, les chevaux , les chameaux, les bataillons qui couvrent la plaine, mille et mille beaux enfans, sans autre guide, sans autre commandement que la gaieté de leur âge , dansaient, sautaient, couraient çà et là, s'exerçaient à mille jeux divers, et tantôt réunis, tantôt éparpillés suivant leur jeune caprice, ils présentaient naturellement l'image d'un peuple libre et joyeux sous la protection de ses redoutables défenseurs, tandis que des groupes de balladères et de musiciens, comme errant au hasard, faisaient entendre alternativement leurs chants et leur symphonie,

îoo LE DERVICHE.

à tout moment interrompus pai- les acclamations

d'une multitude innombrable.

Au milieu de ce riant tumulte les éléphans poursuivent gravement leur marche, conservant entre eux des distances toujours égales, comme les troupes les plus soigneusement exercées; on distingue entre tous 1« superbe Orangas ( l'éléphant royal) qui les surpasse en beauté et marche gravement à leur tête, semblable à un père suivi de ses fils; mille chevaux plus blancs que la neige du mont Ararat paraissent fiers de l'entourer, et l'étendard royal flotte au-dessus de son pavillon de brocart d'or. C'était là que le sultan en personne était assis à côté de sa fille chérie, appelée à juste titre Paridjata (ou l'Arbre du Paradis), et qui brillait entre les plus rares beautés de l'Iram et du Touram , comme un escarboucle entre des perles.... mais les regards ne faisaient que glisser sur toutes ces merveilles, et s'attachaient de préférence au roi des rois, qui, pour la première fois, daignait se montrer à cette innombrable multitude; on aimait à se répéter les uns aux autres les exploits d'Akbar, ses bienfaits, ses travaux, ses dangers ; on lui rendait grâce de la paix du monde , et tous contemplaient avec un tendre respect cette contenance majestueuse où l'on voyait plutôt la sagesse que l'orgueil, et jusqu'aux rides prématurées de ce visage imposant, qui sem-

LE DERVICHE. loi

Liaient v tracer l'histoire d'une vie consumée en triomphes.

Arrêtons-nous un moment, et cherchons comment le mot de cette énigme devinée si tard a été si tôt répété au sultan. On peut se ressouvenir que ?»Iohély, pendant le sommeil du derviche, a replié son voile pour lui en faire un coussin ; que le derviche, en s'éveillant,a reconnu son fils; que l'émir, embarrassé peut-être de s'annoncer pour le fils d'un religieux , s'était pressé de lui aller chercher des habits plus convenables, et qu'il ne s'est point souvenu sans doute de reprendre son voile. Roramed, sans être aperçu de son ami, l'a vu passer à visage découvert : la tache couleur de pourpre dont il avait été question pendant le dîner a fi'appé Koramed ; la bravoure et la modestie

de Mohély lui ont tout expliqué On n'était

plus qu'à un quart de journée dé la ville royale; Roramed y a volé en moins d'une heure. Akbar, transporté de joie , a sur-le-champ envoyé le firman à la caravane; Roramed y était déjà i-evenu pour saluer le roi de Platila; et des le soir il était retourné vers le sultan : rien n'est fatigant ni difficile pour l'amitié. L'ami de Mohély , à son retour, est nommé grand-visir; le sultan lui a confié son projet et l'a chargé de toute l'ordonnance de la fête ; Roramed y a passé toute la nuit , et maintenant on le voit à côté de l'Orangas , monté sur le plus beau cheval de la Perse, brillant de pourpre.

de parure , et surtout de joie au triomphe de son

ami.

Cependant la caravane étonnée avançait toujours à la rencontra du cortège ; Koramed aperçoit de loin son ami, et le désigne au sultan. A l'instant même toute l'armée s'arrête, et le grand Akbar, déposant tout faste, oubliant toute étiquette (la joie n'en connaît point), descend de son éléphant, au grand étonnement de tout ce qui l'environne, et marche au-devant d'Idalmen. L'émir, à cette vue, se précipite de son cheval et se prosterne aux pieds du sultan. Akbar le relève, le serre tendrement dans ses bras; puis, détachant la superbe aigrette qui brillait au-dessus de son turban, et que les rois seuls ont droit de porter Roi de Platila , lui dit-il, recevez de ma

main cette première marque de la royauté que vous devriez exercer depuis long- temps. Votre royaume n'est pas un don de mon amitié , c'est une conquête que vous tenez de votre vertu, de votre courage et de vos dieux : faisant ensuite approcher le casque et la lance que l'émir lui avait autrefois prêtés, et que deux grands-officiers portaient sur un tapis d'or enrichi d'émeraudes et de diamans : Voici, dit-il, noble fleur des guerriers, voici qui vous servira partout de couronne et de sceptre. Reprenez -les ces armes à jamais victorieuses; elles m'ont donné l'empire du monde, et à vous le cœur d'un ami. Le sultan l'invite après à

LE DERVICHE. io3

se montrer avec lui, ainsi que le vieux rajah , sur l'éléphant royal, et faisant aussitôt imposer silence de toutes parts à la foule immense qui les entourait, cent porte-voix répètent en cent places différentes : Saluez tous l'invincible roi de Platila, le frère et l'ami du roi des rois.

TAMARA,

ou

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