‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 102 sur 164 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quatre choses , Chrétiens , que nous marque F Écriture, expriment parfaitement Fétat d'une âme réprouvée dans Fenfer. Les ténèbres et l'obscurité, au milieu d'un feu dévorant : Mittite eum in tenebras externes l. La confusion et le désordre dans le séjour de toutes les misères : Terram miser iœ, ubi nullus or do, sed sempiternus horror inhabitat ^. L'esclavage et la servitude du démon : Exeat condemnatus , et diabolus stet à dext?ns ejus 3. Enfin, le ver immortel d'une conscience cruellement et continuellement déchirée : Vermis eorum non moritur 4. Voilà l'idée sensible que le Saint-Esprit a prétendu nous donner d'une parfaite réprobation. Or c'est ce que nous trouvons , dès cette vie même, dans l'impureté; car il n'y a point de péché , ni qui jette l'homme dans un plus profond aveuglement d'esprit, ni qui l'engage dans des désordres plus funestes, ni qui le captive davantage sous l'empire du démon , ni qui forme dans son cœur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant ; et tout cela par une vertu qui lui est propre. D'où je conclus que ce péché est donc un signe manifeste de Fétat malheureux de la réprobation : en voici la preuve , appliquez- vous.

Non , il n'y a point de péché qui jette l'homme dans un aveuglement plus profond ; et saint Chrysostome en apporte une raison bien évidente : parce que ce péché , dit-il , est un attachement déréglé , et même un assujettissement honteux de l'esprit à la chair, et que par là il rend , pour ainsi dire, l'esprit tout charnel. D'où vient que saint Paul, en parlant d'un impudique , ne l'appelle plus absolument homme , mais homme charnel , Animalis homo. Or, de prétendre qu'un homme charnel puisse avoir des connaissances raisonnables , c'est vouloir que la chair soit esprit ; et voilà pourquoi l'Apôtre conclut qu'un homme possédé de cette passion, quelque intelligent qu'il paroisse d'ailleurs , ne connaît plus les choses de Dieu , parce qu'elles ne sont plus de son ressort : Animalis homo non percipit ea quœ sunt Dei b.

En effet , Chrétiens , prenez garde à cette réflexion de saint Bernard , qui me semble également solide et ingénieuse : Quand l'homme se laisse emporter à l'ambition , c'est un homme qui pèche , mais qui pèche en ange : pourquoi? parce que l'ambition est un péché tout spirituel, et par conséquent propre des anges. Quand il succombe à l'avarice et à la tentation de l'intérêt, c'est un homme qui pèche, mais qui pèche en homme, parce que l'avarice est un dérèglement de la convoitise qui ne convient qu'à l'homme. Mais quand il s'abandonne aux sales désirs de la chair, il pèche et il pèche en bête , parce qu'il suit le mouvement d'une passion prédominante dans les bêtes. Or s'il pèche en bête, il n'a donc plus ces lumières de l'esprit qui le distinguent des bêtes , et qui le font agir en homme ; il est

• Mallb., 22. — 2 Job., 10. — 3 Psalm. 108. — 4 Marc, 9. — 5 1 Cor., 2.

490 sur l'impureté.

donc réduit à l'ignominie de Nabuchodonosor, il est dégradé de sa condition , il est même au-dessous de la condition des bêtes , puisque entre les bêtes et lui il n'y a plus d'autre différence, sinon qu'il est criminel dans son emportement , ce que les bêtes ne peuvent être : Homo cum in honore esset, non intellexit ; comparatus est jument i s insipientibus , et similis factus est illis1. C'est le raisonnement de saint Bernard, et l'expérience le justifie tous les jours : car nous voyons ces hommes esclaves de leur sensualité au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux à toutes les considérations divines et humaines , ne convenir plus des choses dont ils étaient auparavant persuadés, ne croire plus ce qu'ils croyaient, ne craindre plus rien de ce qu'ils craignaient, n'être plus capables de remontrances , agir sans règle et sans conduite , devenir brutaux et insensés ; tant ce péché a de pouvoir et de force pour les aveugler. Venons au détail ; et c'est ici que je vous prie de m'écouter. Ils perdent surtout trois connaissances : la connaissance d'eux-mêmes , la connaissance de leur propre péché, et la connaissance de Dieu. Est-il un aveuglement plus déplorable et plus affreux?

Ils perdent la connaissance de ce qu'ils sont , dit saint Augustin , parce que , dans cet état de libertinage , ils cessent d'être ce qu'ils étaient. A quoi j'ajoute, en renversant la proposition, ils cessent d'être ce qu'ils étaient , parce que , dans cet état de libertinage , ils perdent la connaissance de ce qu'ils sont. Ces deux pensées reviennent au même principe. En voulez-vous un des plus illustres , mais au même temps des plus terribles exemples? Je le tire de l'Écriture. Par où commença la dissolution de ces deux vieillards qui attentèrent à la chasteté de la vertueuse Suzanne, et qui furent si hautement confondus par le prophète Daniel? Le texte sacré nous l'apprend : Everterunt sensum suum, et declinaverunt oculos suos, ut non vidèrent cœlum 2 ; Ils perdirent le sens, et ils détournèrent leurs yeux pour ne point voir le ciel. Car avec quel front l'auraient-ils pu voir, et en venir jusqu'à cet excès? des magistrats, des juges, des hommes vénérables dans la Synagogue par leur âge , et qui devaient servir de modèles au peuple. Ah î Chrétiens, ils ne l'auraient jamais fait, et le seul souvenir des qualités dont ils étaient revêtus les aurait tenus dans le respect. Il fallut donc qu'ils s'oubliassent eux-mêmes , avant que de se résoudre à une telle déclaration ; et parce que la conscience ne peut être séduite ni corrompue tandis qu'elle a des yeux , il fallut l'auveugler absolument , afin qu'elle ne fût plus en état de se révolter. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'ils eussent pu de la sorte , et en si peu de temps , effacer de leur esprit toute la connaissance d'eux-mêmes. Mais , reprend saint Chrysostome , comme la lumière est d'une nature à se répandre en un moment dans l'immensité des airs, et qu'elle en dissipe tout à coup toutes les ténèbres, ainsi, dans un instant, le péché que je combats, ce péché grossier et charnel , couvre , pour user de cette figure , une âme des plus noires ombres , et obscurcit toutes les vues de la raison et de la foi.

C'est de là, remarque Clément Alexandrin, que les poètes, qui furent

> Psalm. 48. — ? Dan.. 13.

SUR L IMPURETE. 491

les théologiens du paganisme, lorsqu'ils décrivaient les pratiques honteuses et les infâmes commerces de leurs fausses divinités , ne les représentaient jamais dans leur forme naturelle, mais toujours déguisées et souvent métamorphosées en bêtes. Pourquoi cela? Nous les blâmons, dit ce Père, d'avoir ainsi déshonoré leur religion, et outragé la majesté de leurs dieux ; mais , à le bien prendre, ils en jugeaient mieux que nous : car ils voulaient nous dire par là que ces dieux prétendus n'avaient pu se porter à de telles extrémités , sans se méconnaître ; et qu'en devenant adultères , non-seulement ils s'étaient dépouillés de l'être divin , mais qu'ils avaient même renoncé à l'être de l'homme.

Et en elfet, n'est-il pas surprenant de voir jusqu'à quel point ce péché abrutit les hommes? car il n'y a point d'intérêt qu'on ne méprise, point d'honneur qu'on ne foule aux pieds , point de dignité qu'on ne prostitue , point de fortune qu'on ne risque, point d'amitié qu'on ne viole, point de réputation qu'on n'expose , point de ministère qu'on ne profane , point de devoir qu'on ne trahisse pour satisfaire sa passion. Un père oublie ce qu'il doit à ses enfants , et ne se met plus' en peine de les ruiner par ses débauches ; un juge, ce qu'il doit au public, et ne fait plus scrupule de sacrifier le bon droit à ses plaisirs; un ami, ce qu'il doit à son ami, et ne compte plus pour rien d'abuser de l'accès qu'il a dans une maison pour la déshonorer; un prêtre, ce qu'il doit à Jésus-Christ, et ne craint plus de scandaliser son sacerdoce par des actions abominables; une femme, ce qu'elle doit à son mari , et ne se souvient plus de la foi qu'elle lui a jurée ; une fille , ce qu'elle se doit à elle-même , et ne rougit plus de perdre sa plus belle fleur, et de se rendre un sujet d'opprobre. Si , dans chacun de ces états , on faisait cette réflexion : Qui suis-je , et à quoi vais-je m'engager? il n'y a point d'âme, pour abandonnée qu'elle puisse être à la violence de ses désirs , que les seules raisons humaines ne fussent capables de contenir. Mais on a les yeux bandés ; et tandis que cette passion domine , on ne sait ni ce qu'on est , ni ce qu'on n'est pas , parce que le démon d'impureté nous aveugle , et nous ôte d'abord la première de toutes les vues , qui est la vue de nous-mêmes.

Je dis plus : ce même démon note pas seulement à l'homme la connaissance de ce qu'il est , mais la connaissance de ce qu'il fait , c'est-à-dire de son propre péché , et ne lui en laisse qu'autant qu'il faut pour le rendre coupable devant Dieu. Sur quoi saint Chrysostome fait une observation bien judicieuse , et nous découvre une espèce de prodige qui se passe tous les jours dans nos esprits, mais dont il y a bien de l'apparence que nous ne nous apercevons pas : le voici. Dans les règles communes , c'est par l'expérience que nous parvenons à la connaissance des choses : ce que nous n'avons jamais expérimenté , à peine le connaissons-nous ; mais à mesure que nous le pratiquons, que nous l'éprouvons, il se montre à nous, et nous apprenons à le connaître. Voilà l'ordre de la nature. Mais dans le péché dont je parle , il arrive tout le contraire ; car nous ne le connaissons jamais mieux que quand nous n'en avons nul usage; et nous n'en perdons la connaissance qu'autant que nous nous licencions à le com-

492 sur l'impureté.

mettre. C'est ce que j'appelle prodige. Est-il rien de plus vrai et rien de plus ordinaire? Car voyez, mes Frères, dit saint Chrysostome, quels sont les sentiments d'une âme pure et innocente : elle regarde l'impureté comme un monstre , elle s'en préserve comme d'une peste et d'une contagion mortelle , elle en fuit les occasions , elle en déteste les intrigues , elle en condamne les moindres libertés , parce qu'elle est prévenue que c'est le plus dangereux écueil de son salut. D'où lui vient cette prévention? de la nature, c'est-à-dire de Dieu môme, lequel a imprimé l'horreur de ce vice dans les esprits de tous les hommes , sans en excepter les païens. L'homme donc encore chaste , et dans la première intégrité de ses mœurs , a une véritable idée de ce péché. Il ne Fa jamais commis , et c'est pour cela qu'il le connaît parfaitement. Mais qu'il s'y laisse entraîner, bientôt cette connaissance s'affaiblira , bientôt cette idée s'effacera ; après quelques chutes , les péchés les plus monstrueux ne lui paraîtront plus si griefs : des actes il passera à l'habitude, de l'habitude à l'endurcissement, de l'endurcissement au scandale , et du scandale à la dernière impudence. Il n'envisagera plus sa passion que comme une faiblesse pardonnable à l'humanité ; il n'en aura plus aucun remords , il ne la traitera plus que de galanterie, il s'en glorifiera , il s'en applaudira , il en triomphera. Car ce sont là, dit Guillaume de Paris , dans son admirable traité sur cette matière , les progrès de l'impureté.

Mais l'aurait-on jamais cru , si le débordement du siècle ne nous le montrait pas , qu'il dût y avoir des hommes dans le monde , et dans le monde chrétien , d'un sens assez perverti pour qualifier de simple galanterie un crime de cette conséquence ? Si les païens , si les idolâtres s'en étaient expliqués de la sorte , le scandale de notre religion serait de tenir ce langage après eux et comme eux. Mais que les plus dissolus d'entre les païens et les idolâtres aient eu sur ce point plus de modestie que nous ; qu'on voie des hommes faire profession de l'Évangile , et cependant ne garder nulles mesures , n'avoir ni honêteté ni pudeur dans leurs expressions , mettre au nombre de leurs conquêtes les engagements les plus criminels, en tirer avantage , se vanter hautement de ce qu'ils font , et souvent même de ce qu'ils ne font pas : ah ! mes Frères , disait saint Chrysostome , c'est un aveuglement pire que celui des démons.

Mais qu'est-ce de voir des femmes dans le christianisme s'accoutumer à de semblables discours , en faire un divertissement et un jeu , en aimer la raillerie et les équivoques , se plaire à les entendre, ou ne témoigner là-dessus qu'une fausse répugnance , et d'un air qui , bien loin d'arrêter la licence , ne sert qu'à la rendre encore plus hardie , et qu'à l'exciter ? Car je ne parle pas seulement ici , femmes chrétiennes , de ces derniers désordres dont le seul honneur du monde vous fait abstenir , et à l'égard desquels on peut dire que Dieu doit peu compter vos victoires , puisque si vous remportez des victoires , c'est moins pour lui que pour vous-mêmes. Je parle de ces autres désordres, moins odieux , ce semble , mais qui sont toujours autant de crimes , et qui , tout irrépréhensibles que vous vous flattez d'être selon le monde , ne fournissent à Dieu que trop de matière

SUR L IMPURETE. 493

pour vous damner : je parle de ces conversations libertines , d'où naissent tant de maux , et qui portent à une âme de si mortelles atteintes ; je parle de ces entretiens secrets et familiers , mais dont la familiarité même et le secret sont de si puissants attraits aux plus funestes attachements ; je parle de ces amitiés prétendues honnêtes , mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent , pour infecter les cœurs et pour les corrompre ; je parle de ces commerces assidus de visites , de lettres , de parties , que saint Jérôme appelait si bien les derniers indices d'une chasteté mourante , Moriturœ virginitatis indicia x ; je parle de ces artifices de la vanité humaine , employés à relever les agréments d'une beauté pernicieuse ; je parle de cette détestable ambition d'avoir des adorateurs au préjudice du souverain Maître, à qui seul tout culte et tout hommage appartient ; je parle de ces douceurs vraies ou fausses , témoignées à un homme mondain , dont on entretient par là les criminelles espérances , pour être un jour responsable de ses iniquités les plus secrètes ; je parle de ces habillements immodestes , que ni la coutume ni la mode n'autoriseront jamais , parce que ni la mode ni la coutume ne feront jamais de prescription contre le droit divin. Ce ne sont là , dites- vous , que des bagatelles : mais la question est de savoir si Dieu en jugera comme vous , et si vousmêmes , lorsqu'il faudra comparaître devant son tribunal , vous n'en jugerez pas autrement. Vous prétendez que ce sont des choses indifférentes, et moi je soutiens que ce sont autant de crimes ; vous prétendez que, pour vivre dans les règles , il faut vivre de la sorte, et moi je soutiens que vivre de la sorte , c'est violer toutes les règles de la religion que vous professez. Et parce que cette conduite ne peut s'accorder avec la connaissance d'un Dieu (car le moyen de connaître Dieu , et de ne pas connaître ce qui l'offense ? ) , de l'oubli de soi-même et de l'ignorance de son péché , l'homme sensuel tombe dans F ignorance et l'oubli de Dieu , et voilà le fond de l'abîme où le plonge l'impureté.

C'est de là , disait le savant Pic de la Mirande, que de tout temps tous les athées ont été , d'une notoriété publique , des hommes corrompus par les passions charnelles : l'athéisme , remarque ce grand personnage , n'étant pas ce qui conduit à l'impudicité , mais l'impudicité étant la voie ordinaire qui conduit à l'athéisme. C'est de là que tous les impudiques , par profession et par état , sont communément des esprits gâtés et libertins en matière de créance , et qu'ils se préoccupent aisément contre la religion, qu'ils aiment à en disputer , à y trouver des difficultés , à ne pas savoir ce qui les résout ; et qu'à peine verra-t-on même une femme du grand monde , et dans la débauche , qui ne fasse l'esprit fort , et qui ne se pique de raisonner sur les vérités du christianisme. Pourquoi? parce qu'elle voudrait bien se persuader, en raisonnant , qu'il n'y a point de Dieu, suivant ce beau mot de saint Augustin , que personne ne doute qu'il y en ait un, sinon ceux à qui il serait expédient qu'il n'y en eût point. C'est de là que les progrès de l'impiété suivent presque toujours les progrès du vice ; et qu'au contraire le retour de l'impiété à la foi ne commence presque jamais

1 Hieron.

494 sur l'impureté.

dans une âme que par le retour du vice à la vertu, c'est-à-dire que lorsque le feu des désirs impurs vient à s'amortir et à s'éteindre. La raison, encore une fois, est bien naturelle ; car le voluptueux se trouvant dans une espèce d'impuissance de croire et de se satisfaire , la vue d'un Dieu le troublant dans son plaisir, et son plaisir étant contredit sans cesse par la vue d'un Dieu , il prend enfin le parti de renoncer à l'un pour se maintenir dans la possession de l'autre , et de ne plus croire ce Dieu, qu'il regarde comme l'ennemi irréconciliable de son plaisir et de son désordre.

C'est ainsi que le plus sage des princes , Salomon , cet homme comblé de tous les dons du ciel , cet homme qui , depuis le cèdre jusqu'à l'hysope , n'ignorait rien de tout ce qu'il y avait dans le monde dont il était l'oracle, en méconnut l'auteur. Il n'eut plus de peine à se prosterner devant des idoles de pierre, depuis qu'il eut adoré des idoles de chair ; et il perdit les plus belles lumières de son esprit , dès qu'il eut donné son cœur à d'infâmes créatures.

Saint Augustin fait une réflexion bien ingénieuse touchant la différence du vrai Dieu et des faux dieux du paganisme , ou , pour mieux dire , touchant l'aveuglement des païens à l'égard de leurs faux dieux , et notre aveuglement à l'égard du vrai Dieu que nous adorons : ceci convient parfaitement à mon sujet. Car en quoi, demande ce saint docteur , a consisté l'aveuglement du paganisme ? le voici : c'est que les hommes , dans le paganisme , ayant fait eux-mêmes leurs dieux, ils les ont faits selon leur caprice, et tels qu'ils les ont voulus; et parce qu'ils craignaient que ces prétendus dieux ne fussent des juges trop sévères, et qu'ils ne condamnassent avec trop de rigueur les dérèglements de leur vie , ils en ont fait des dieux passionnés, des dieux colères et emportés, des dieux sujets aux mêmes crimes que nous , afin que chacun les pût commettre sans honte , et même avec honneur. Voilà jusqu'où la passion , parmi les nations païennes , a porté l'aveuglement : mais le Dieu des chrétiens , poursuit ce Père , est bien d'une autre condition; car n'ayant pas été fait par les mains des hommes , les hommes , avec tous leurs artifices , n'ont pu l'accommoder à leurs sentiments ; et lui-même ne s'étant pas fait ce qu'il est , mais étant saint par la nécessité de son être , il était incapable de se conformer à leurs inclinations corrompues. Que fait donc l'impudique? Le connaissant tel , et désespérant de le pouvoir changer , il le désavoue pour son Dieu ; et, au lieu de donner dans les erreurs de l'idolâtrie et de la superstition , il s'abandonne à l'irréligion ; c'est-à-dire, au lieu d'attribuer à Dieu des choses indignes de Dieu , comme ceux qui présentaient de l'encens à un Jupiter incestueux , il efface de son esprit toutes les idées de la Divinité. Mais ce Dieu , qui par essence est la pureté même et qui ne peut en rien se démentir , aime mieux que les hommes ne le connnaissent point , que de le connaître pour un Dieu fauteur de leurs passions honteuses. Non , non , dit-il dans l'Écriture , je ne serai plus votre Dieu, et je me ferai même une gloire de cesser de l'être. Vous affecterez de ne me plus connaître, et j'affecterai de n'être plus connu de vous , puisque , dans l'état d'abomination où le péché vous a réduits , la connaissance que vous auriez encore de moi

Page 1