‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 112 sur 164 · SERMON POUR LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

Omnes qui habebant infirmas vartis languoribus , ducebant illos ad Jesum. At Me singulis manus imponens , curabat eos. Exibanl autem dœmonia à mullis , clamantia et dicentia : Quia tu es Filius Dei. Et increpans non sinebal ea loqui , quia sciebant ipsum esse Chrislum.

Tous ceux qui avaient des malades de diverses maladies les amenaient à Je'sus , et il les guérissait tous en les touchant. Or les démons sortaient de plusieurs possédés , criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permettait pas de parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Messie. Saint Luc , ch. 4.

C'est le témoignage que rendent au Sauveur du monde, dans notre évangile, ces esprits de ténèbres à qui il faisait sentir son souverain pouvoir, en les chassant des corps , et dont il était venu sur la terre renverser l'injuste domination. Témoignage certain, puisqu'ils savaient, et qu'ils avaient appris par de si sensibles épreuves ce qu'il était : Quia sciebant ipsum esse Christum1. Témoignage public , puisqu'ils le disaient et qu'ils le faisaient si hautement entendre : Clamantia et dicentia : Quia tu es Filius Dei 2. Témoignage d'autant plus glorieux au Fils de Dieu , que c'étaient ses ennemis mêmes qui reconnaissaient sa toute-puissante vertu , et qui publiaient sa divinité : Exibant autem dœmonia 3. Mais témoignage que cet Homme-Dieu méprise et qu'il rejette , parce que ce n'était, après tout, qu'un témoignage forcé : et qu'il ne partait pas d'un vrai sentiment de religion, Et increpans non sinebat ea loqui \ Car s'ils obéissaient à ses ordres en sortant des possédés , c'est qu'ils ne pouvaient résister à sa parole ; et tandis qu'ils l'honoraient d'une part , ou qu'ils semblaient l'honorer, en l'appelant Fils de Dieu , ils le plasphémaient de l'autre et ils le renonçaient, en s'opposant de toutes leurs forces à l'établissement de sa loi. En vain donc , mes Frères , pour en venir à nous-mêmes , adoronsnous Dieu ou prétendons-nous l'adorer, si nous ne l'adorons en esprit et en vérité. En vain lui rendons-nous un culte apparent , si, dans la pratique , nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche.

1 Luc, 4. — a Ibid. — 3 Ibid, - 4 Jbid.

En vain sommes-nous chrétiens , ou nous disons-nous chrétiens , si nous ne le sommes que de nom , et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Et quand je dis nos devoirs , je n'entends pas seulement certains devoirs de religion , mais les devoirs les plus communs de la société , et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et dans le commerce du monde. C'est de là même aussi que je tire le sujet de ce discours ; et , prenant la matière en général , je veux vous faire voir le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité ; je veux vous donner une parfaite idée de l'un et de l'autre , en vous démontrant la dépendance mutuelle qu'elles ont l'une de Fautre. Puissiez-vous , sur ce plan, régler désormais toute la conduite de votre vie ! C'est pour cela que j'implore le secours du ciel , et que je m'adresse à Marie , en lui disant : Ave, Maria.

Avoir de la probité selon le monde, et avoir de la religion, ce sont deux choses qu'on a de tout temps distinguées , et qui sont en effet très-différentes, soit qu'on les considère dans leurs principes, soit qu'on en juge par leurs objets , soit qu'on ait égard aux fins qu'elles se proposent. Car la probité selon le monde semble n'être tout au plus qu'un effet de la raison, et la religion est le grand ouvrage de la grâce. La probité selon le monde est bornée à quelques devoirs de société , qu'elle règle entre les hommes , et la religion est occupée aux plus saints exercices du culte de Dieu. La probité selon le monde n'envisage rien que de mortel et de périssable, et la religion porte ses vues et ses espérances jusque dans l'éternité. Cependant j'ose avancer une proposition dont quelques-uns ne comprendront pas d'abord toute la vérité , mais dont j'espère que la suite de ce discours les convaincra ; car je prétends que la probité et la religion , toutes différentes et quelquefois même tout opposées qu'elles paraissent, ont néanmoins entre elles une liaison très-étroite, jusque-là qu'aies prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir , on peut dire absolument qu'elles sont inséparables. Pourquoi ? concevez, s'il vous plaît, ces deux pensées : parce qu'il est impossible qu'un homme qui n'a point de religion ait une véritable probité ; et qu'il n'est pas plus possible qu'un homme qui n'a pas le fonds d'une vraie probité , ait une solide religion. Ces deux maximes ont besoin d'éclaircissement; mais l'éclaircissement que je vais leur donner en doit être la preuve. Point de probité sans religion, c'est la première partie ; point de religion sans probité, c'est la seconde. Mais la probité avec la religion , ou la religion avec la probité , voilà ce qui fait , selon Dieu et selon le monde , l'homme de bien , et ce que j'ai présentement à développer.

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