SERMON POUR LE VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
P.espomlit Jésus, et dixit ei : Si sàrcs donuin Dei!
Jésus-Christ lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu! Saint Je<,n, ch. 4.
Sire ,
Ce don de Dieu, que ne connaissait pas encore cette femme samaritaine dont il est parlé dans notre évangile , et que le Sauveur des hommes lui lit connaître, c'est, selon tous les Pères de l'Église et tous les interprètes de l'Écriture, la grâce même de Jésus-Christ. Cette grâce sans laquelle nous ne pouvons rien , et avec laquelle nous pouvons tout ; cette grâce par où , comme dit l' Apôtre , nous sommes tout ce que nous sommes , si nous sommes quelque chose devant Dieu ; cette grâce qui nous éclaire , qui nous attire, qui nous persuade, qui nous convertit; cette grâce qui nous porte au bien et qui nous éloigne du péché ; cette grâce qui nous met en état de gagner le ciel et d'y parvenir ; cette grâce qui opère en nous et avec nous tout ce que nous faisons pour Dieu , et qui , dans l'ordre du salut , nous donne par son efficace , non-seulement le pouvoir, mais la volonté et l'action : voilà, dis-je, mes chers auditeurs, l'excellent don qu'il nous est si important à nous-mêmes de bien connaître. Don parfait qui nous vient d'en haut, et qui descend du Père des lumières. Don au-dessus de tous les dons de la nature, et auprès duquel saint Paul regardait comme de la boue tous les dons de la fortune. Don des dons que Jésus-Christ seul a pu nous mériter, et que nous recevons de la miséricorde infinie de Dieu.
Cependant , par une ignorance grossière , nous ne le connaissons pas , et, par une ingratitude encore plus criminelle, nous ne prenons pas soin de le connaître. De là vient que si souvent nous le recevons en vain , et que , bien loin de nous en servir pour glorifier Dieu et pour nous sanctifier nous-mêmes, nous en abusons jusqu'à nous pervertir nous-mêmes, et à mépriser Dieu. Car c'est pour cela que Jésus-Christ nous dit , comme à la Samaritaine : Si scires donum Dei* ! Si vous connaissiez le don de Dieu! Tâchons donc aujourd'hui, Chrétiens, à nous en former une juste idée. Entrons dans ce trésor immense des miséricordes divines ; mesurons-en , s'il est possible, et la hauteur et la profondeur; et puisque Marie en a reçu la plénitude, pour parler utilement de la grâce, implorons le secours du Saint-Esprit par l'intercession de cette mère de grâce, en lui adressant les paroles de fange : Ave, Maria,
' Joan., 4.
Disposer tout avec douceur, et tout exécuter avec force , ce sont les deux excellentes propriétés que l'Écriture attribue à la sagesse. Mais il n'y a , dit saint Augustin , que la sagesse de Dieu à qui ces deux propriétés conviennent tout à la fois dans le degré de perfection qui nous est exprimé par ces paroles : Sapientia attingit à fine usque ad finem fortiter, et disponit omnia suaviterK En effet, la sagesse des hommes étant aussi bornée qu'elle est , se trouve sujette à deux défauts tout contraires. Estelle douce dans sa conduite , il est à craindre quelle ne devienne faible dans l'exécution. Est-elle efficace et ferme dans l'exécution , il y a du danger qu'elle ne soit dure dans sa conduite. Sa douceur, quand elle prédomine , se tourne en mollesse , et sa force dégénère dans un excès de sévérité. Mais il n'appartient qu'à la sagesse de Dieu de réunir parfaitement ces deux vertus , ce semble , si opposées. Car elle a seule l'avantage, non-seulement de ne séparer jamais la douceur de la force, mais de trouver sa force dans sa douceur , et , par un secret inconnu à tout autre qu'à elle, de faire consister sa force dans sa douceur même. Or ce que l'Écriture nous dit de la sagesse de Dieu , je puis le dire également de la grâce , puisque la grâce dont je parle n'agit en nous que comme l'instrument de cette sagesse souveraine , qui est en Dieu la cause principale de notre salut.
Et voilà , Chrétiens , l'idée la plus juste que je puisse vous donner de la grâce de Jésus-Christ : en voilà les deux caractères , douceur et force. Douceur de la grâce, dans la manière engageante dont elle dispose le pécheur à sa conversion. Force de la grâce, dans les étonnantes victoires qu'elle remporte sur le pécheur au moment de sa conversion. Or, sans chercher d'autre preuve , il me suffit de vous proposer pour exemple de fun et de l'autre cette femme de notre évangile: car vous verrez d'abord quelle fut l'aimable conduite de la grâce , pour gagner le cœur de cette pécheresse; vous jugerez ensuite quel fut le merveilleux pouvoir de la grâce, par l'admirable changement qu'elle opéra dans le cœur de cette pécheresse : Attingens à fine usque ad finem fortiter, et disponens omnia suaviter. La grâce de Jésus-Christ, employant tous les charmes de sa douceur pour convertir la Samaritaine : ce sera la première partie. La grâce de Jésus-Christ , par son efficace et par sa force , convertissant en effet la Samaritaine , et de l'abîme du péché où elle était plongée , l'élevant tout à coup au comble de la sainteté : ce sera la seconde partie. L'une et l'autre renferme tout mon dessein , et va faire le partage de ce discours.