SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA QUATRIÈME SEMAINE
Cùm sublevasset oculos Jésus, et vidisset quia multitude) maxima venit ad eum, dixit ad Philippum : Unde emernus panes, ut manducent Iti? Hoc autem dicebat tenlans eum; ipse enim sciebat quid esset facturus.
Jesus-Christ levant les yeux, et voyant qu'une grande foule de peuple venait à lui, dit à Philippe : D'où pourrons-nous acheter assez de pain pour donner à manger à tout ce peuple? Or il disait ceci pour l'éprouver; car il savait hien ce qu'il allait faire. Saint Jean, ch. 6.
Sire ,
Si ce qu'a dit saint Augustin est vrai , que les miracles sont la voix de Dieu , et qu'autant de fois qu'il fait paraître ces signes visibles de sa toutepuissance , son intention est de nous parler, de nous instruire, et de nous découvrir quelque importante vérité , il est aisé de reconnaître ce que le Sauveur du monde a voulu nous faire entendre par ce grand miracle de la multiplication des pains. Car que voyons-nous dans ce miracle , et que nous représente notre évangile? tout un peuple qui s'abandonne à la conduite de Jésus-Christ ; des milliers d'hommes qui, sans provision, sans subsistance , quittent leurs maisons pour le suivre ; un Dieu touché de compassion pour eux , un Dieu qui pourvoit lui-même à leurs besoins,
un Dieu qui lui-même leur distribue ses dons libéralement , amplement , magnifiquement ; et cette nombreuse multitude enfin nourrie et rassasiée au milieu d'une solitude : tout cela ne nous prêche-t-il pas hautement la Providence divine , et l'obligation indispensable de nous reposer sur ses soins et de nous confier en elle? Interrogemus (ce sont les paroles de saint Augustin) ipsa Christi miracula : habent enim, si intelligantur, linguam suam 1 : Interrogeons les miracles de Jésus-Christ, écoutons-les, et rendons-nous-y attentifs. Car comme Jésus-Christ est substantiellement le Verbe de Dieu , il n'y a rien dans lui qui ne parle , et ses actions mêmes ont pour nous leur langage et leur expression. Or ce que nous dit en particulier le miracle de ces pains si promptement et si abondamment multipliés , c'est qu'il y a une Providence qui gouverne le monde ; une Providence à laquelle nous devons tous nous soumettre , non pas , comme le reste des créatures , par une soumission de nécessité , mais comme des créatures raisonnables , par un libre consentement de notre volonté. Voilà , mes Frères, la voix de Dieu, et ce qu'elle nous apprend. Cependant, quelque intelligible et quelque éclatante que soit cette voix, il y a encore des hommes qui ne veulent pas l'entendre. Il y en a qui , pour l'avoir entendue , n'en sont pas plus dociles ni plus soumis. Et c'est pour cela que je joins à cette voix du miracle de Jésus-Christ , celle de la prédication , qui , fortifiée et soutenue par la grâce intérieure que le Saint-Esprit répandra aans nos cœurs , y produira, comme je l'espère, tout le fruit que j'attends de ce discours. Adressons-nous à Marie, et disons-lui : Ave , Maria.
Deux choses , selon saint Augustin , sont capables de toucher l'homme et de faire impression sur son cœur, le devoir et l'intérêt; le devoir, parce qu'il est raisonnable; et l'intérêt, parce qu'il s'aime lui-même. Voilà les deux ressorts qui le font communément agir. Mais il faut , ajoute saint Augustin , que ces deux ressorts soient remués tout à la fois , pour avoir dans le cœur de l'homme un plein effet. Car le devoir sans l'intérêt est faible et languissant , et l'intérêt sans le devoir est bas et honteux. L'un et l'autre, joints ensemble, ont une vertu presque infaillible, et une efficace à laquelle il est comme impossible de résister. J'entreprends aujourd'hui , Chrétiens , de vous inspirer une parfaite soumission à la providence de Dieu; j'entreprends de vous représenter l'indispensable obligation que nous avons tous de nous attacher à cette providence souveraine , de nous confier en elle , de nous conformer à ses ordres , et d'en faire la règle de notre vie. Or , pour vous y engager , je veux vous faire voir le désordre et le malheur de l'homme , lorsqu'il refuse à Dieu cette soumission : le désordre de l'homme par rapport à son devoir , et le malheur de l'homme par rapport à son intérêt : son désordre inséparable de son malheur, puisqu'il en est évidemment et infailliblement la source : son malheur inséparable de son désordre, puisque, selon les lois de Dieu, il en est, comme vous verrez , la juste punition. En deux mots , rien de plus criminel que l'homme
1 Au8-
du siècle qui ne veut pas se soumettre à la Providence : c'est la première partie. Rien de plus malheureux que l'homme du siècle qui ne veut pas se conformer à la conduite de la Providence : c'est la seconde. Mais aussi , par deux conséquences toutes contraires, rien de plus sage que l'homme chrétien qui prend pour règle de toutes ses actions la foi de la Providence : rien de plus heureux que l'homme chrétien , qui fait consister tout son appui dans la foi de la Providence. Deux vérités édifiantes et touchantes qui vont partager ce discours.